LETTRE LXXXVI
Sur les côtes de l’Asie mineure, depuis Priène et Milet jusqu’à Patara et à l’ile
de Castel-Rosso.
A bord de la Truite , janvier 1031.
Nous avons parcouru les rivages asiatiques de la Propontide et de ÎTIellespont, les côtes de l’Ionie; nous avons interrogé aux bords du Caystre et du Méandre ces glorieux vestiges d’antiquité qui chaque jour s’effacent sous les pas du temps, et surtout les souvenirs de ce moyen âge héroïque et chrétien trop long-temps dédaigné par les savans modernes. Tandis que nos regards peuvent encore se porter vers les terres de l’Asie mineure, nous chercherons à compléter nos études sur ce point ; je prendrai la côte à partir de Priène et de Milet et je poursuivrai mon travail jusqu’à Telmesse et à Patara. La géographie, les ruines et les mœurs de ces pays attendent encore l’œil du voyageur ; il y a là des régions et des peuplades inconnues qui pourraient faire la réputation de toute une compagnie de savans. La société de géographie de Paris a proposé un prix de mille écus pour le meilleur ouvrage sur la Caramanie ; mais cette somme ne serait qu’un faible encouragement pour traverser toutes ces régions, et je crois bien que de long-temps la société ne pourra décerner son prix. Ce que je donne ici est le produit des documens que nous avons recueillis à Cos, à Boudroun et à Rhodes; j’ai aussi profité des observations de quelques voyageurs anglais, tels que Clarke, Leake, Walpole et Morrit.
Nous avons assez parlé de Smvrne et d’Ephèse, qu’Alexandre appelait les yeux de l'Asie; près de l’embouchure du Méandre, les
ruines de Priène vont d'abord nous arrêter ; on reconnaît les murailles de la ville, trois portes, une partie de l’acropolis, un théâtre, un stade, et les restes d’un temple de Minerve-Polias, divinité protectrice de Priène. Les débris de Milet sont bien moins importans ; quelques décombres et un peu de poussière parlent seuls aujourd’hui d’une cité qui fut mère de cent colonies, et dont les vaisseaux couvraient la Méditerranée, la mer Noire et la mer d’Àzof; les enfans de Milet étaient rois comme ceux de Tyr et de Sidon, mais à la suite des révolutions et des conquêtes, le commerce et la civilisation prirent d’autres chemins, et la grande métropole grecque se vit peu à peu abandonnée. Quelques familles turques, pauvres et vivant sous des cabanes, ont hérité de la gloire des Milésiens ; le génie de l’oubli a choisi là sa demeure au milieu des plantes sauvages et des arbustes inutiles, et les flots du Méandre et les échos de Milet n’entendent plus prononcer le nom de Thalès ou celui d’Àspasie.
Sur la route de Milet à Halicarnasse, Strabon nomme trois cités : lasus, qui s’élevait dans une petite île voisine du continent, appelée maintenant Aassem-Kaîessi; Bargylia, célèbre par un temple de Diane, et la ville de Mvndus, près des caps Astypalea et Zephirium. Ces différentes villes, bâties dans des terres peu fécondes, n’avaient guère que la mer pour tout bien, pour toute richesse; aujourd’hui, comme du temps de Strabon, les insulaires d’Iasus ou d’Aassem - Kalessi seraient peu sensibles aux accens de la guitare et aux douceurs du chant, quand la marée arrive, quand la barque du pêcheur rentre au port. En pénétrant un peu avant dans les terres, on trouve les ruines de Mylasa, de Stratonicée et d’Alabanda. Myîasa, qui garde encore son nom au milieu de ses ruines, était vantée pour ses temples et ses portiques ; toute sa gloire lui est venue d’une carrière de beau marbre blanc, renfermée dans une montagne qui dominait la ville. Pocoke avait vu à Mylasa un temple d’Auguste parfaitement conservé ; ce temple a été renversé dans ces derniers temps, et les matériaux ont servi à la construction d’une mosquée. M. de Choiseui place la cité des Mylasiens à trois lieues du golfe Céramique. Quelques voyageurs nous ont parlé d’une cité assez étendue appelée Molah , située au fond de ce golfe, au pied des montagnes ; cette ville n’a point de monumens, aucune ruine appartenant à l’antiquité, et paraît ne dater que de la domination musulmane ; Molah est la capitale de cette province. On peut voir dans le Voyage Pittoresque différons dessins re-
d’orient.
présentant les plus précieux débris de Mylasa et de Stratonicée ; pour ce qui est d’Alabanda, on connaît à peine son emplacement; cette ville d’ailleurs n’eut jamais rien de très-remarquable, et Strabon n’en fait mention que pour nous dire que ses habitans étaient adonnés au luxe et à la débauche.
La province carienne ne nous présente aucune grande cité ; l’ancienne constitution politique de ce pays se montre en quelque sorte par sa géographie ; ce sont des villes presque toutes égales les unes aux autres, et qui semblent avoir renoncé entre elles au privilège de
se dominer. Aussi chaque cité formait un petit Etat républicain, et la Carie avait ses cantons comme la Suisse. La poésie et l’histoire des temps antiques ont beaucoup parlé du caractère belliqueux des Cariens; ce sont eux qui, les premiers, imaginèrent les courroies des boucliers, les panaches et les bottines; Mylasa avait un temple consacré à Jupiter-Guerrier. Soldats mercenaires, les Cariens se mettaient à la solde de toutes les nations ; leur langage s’était corrompu en se mêlant ainsi à toutes les langues, et voilà pourquoi Homère les appelle barbarophones. Ils est probable que non-seulement le langage, mais aussi les mœurs des Cariens s’étaient corrompus en traversant vingt nations différentes ; les milices cariennes devaient rapporter à leurs foyers plutôt les vices que les vertus des peuples qu’elles venaient de servir ; cette humeur vagabonde devait aussi affaiblir en elles le sentiment du patriotisme, et c’est peut-être là une des causes qui facilitèrent aux Perses la conquête de la Carie. Les habitans actuels de cette contrée ont conservé l’humeur guerrière des âges passés ; ils ne sortent point sans avoir un fusil sur l’épaule et un sabre suspendu à la ceinture ; une physionomie rude et animée , un maintien noble et fier, un costume qui semble appartenir aux siècles héroïques, font de ce peuple une race à part. On trouve beaucoup de soldats cariens au service des pachas et des agas de l’Asie mineure.
Après la cité d’Halicarnasse , sur laquelle vous vous êtes suffisamment arrêté , vient la cité de Gnide , dont les ruines intéressent et charment le voyageur ; on reconnaît les deux ports séparés par un isthme, et près du rivage, sur une plate-forme, sont encore debout onze fûts de colonnes cannelées ; autour du principal port se trouvent des vestiges de constructions du moyen âge, souvenirs de nos chevaliers. On peut admirer encore le théâtre de Gnide, dont les gradins sont en marbre et au nombre de trente-six; les arbustes et les buissons