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croissent où s’assoyaient ies Gnidiens. Le tronc d’une statue de femme est étendu dans l’aire du théâtre ; des villageois turcs ont coupé la tête de la statue pour en faire un mortier; celte femme, cette déesse ainsi mutilée est peut-être une Yénus qui jadis reçut l’encens et les offrandes des jeunes filles de Gnide , de celles de Lacédémone , de Salamine, de Corinthe et de Lesbos i. Les antiquaires ont reconnu à Gnide les vestiges de trois temples. Les différons ordres de l’architecture grecque se retrouvent dans les monumens de cette ville ; les arts, enfans du génie, avaient déployé toutes leurs ressources et leurs merveilles pour embellir la cité qui était devenue comme le sanctuaire de la mère des amours. Ce qui frappe le voyageur à la vue du pays de Gnide , c’est la muette solitude de ce rivage , c’est son entier abandon; une misérable bourgade, qui porte le nom de cap Crio , située à quelque distance de là , offre seule quelques êtres vivans sur cette terre autrefois pleine de peuple , et qui retentissait d’hymnes et de cris de fêtes.
Naguère, lorsque nous sommes passés devant les rivages de Gnide, pour animer d’un souvenir littéraire cette côte déserte, j’ai relu quelques pages du Temple de Gnide de Montesquieu. J’ai eu moins de plaisir à feuilleter cette œuvre légère , que vous n'en avez eu à parcourir le Corsaire de lord Byron dans le boghas de Samos, en face de la tour du pirate. Le poème de Montesquieu est une bien petite chose quand on le lit au bruit des flots et des vents de cet archipel si poétique , en présence du rivage même où Yénus avait ses autels. Le Temple de Gnide put faire fortune dans ce temps de fade littérature, où les Muses se mettaient du rouge , et que leur chevelure exhalait l’ambre et le musc ; aujourd’hui , quoique dans notre littérature les Muses ne soient pas encore revenues à leur état naturel, nous traitons l’opuscule de Montesquieu comme on traite une parure qui n’est plus de mode, un vêtement d’un autre âge, dont la forme fait quelquefois sourire et qu’on délaisse avec les reliques du passé. Il est dit dans la préface du Temple de Gnide, qu’il n’y a que des têtes bien frisées et bien poudrées qui connaissent tout le mérite de cet ouvrage. Montesquieu, en parlant ainsi, faisait un appel à l’élite de la jeunesse de son temps ;
1 Nous avons su que cette statue avait été emportée par le voyageur anglais Walpole, et qu’elle se trouve maintenant parmi les marbres de la bibliothèque de Cambridge.
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aujourd’hui, les têtes bien frisées et bien poudrées , s’il y en a encore, seraient sans doute celles qui se plairaient le moins à la lecture du Temple de Gnide.
Au-delà de l’ancien pays des Gnidiens, nous avons vu les sommets neigeux des montagnes qui dominent le golfe de Glaucus ou de Macri ; six îlots sont répandus à l’entrée du golfe ; les navires peuvent s’abriter derrière ces îlots, dans des anses ou des rades. En outre, le port de Macri passe pour un des plus beaux ports de la Méditerranée. Au fond de ce golfe, sur un rivage montueux, apparaissent les curieux débris de l’antique Telmesse. Le premier monument qu’on découvre est un théâtre à vingt-huit rangs de sièges, construit au penchant d’une montagne ; ce théâtre, dont les portails sont encore debout, est taillé dans des proportions qui ont excité l’admiration des antiquaires. Ce qui m’a toujours happé en visitant des théâtres grecs, c’est de voir combien la nature entre ici pour beaucoup dans ces sortes de monumens ; il suffisait d’y pratiquer quelques rangs de gradins pour qu’une colline rocheuse devînt un théâtre ; on peut dire qu’une montagne se changeait en théâtre sous le marteau et le ciseau de l’ouvrier , comme un bloc de marbre prenait sous la main des Phidias la forme d’un dieu ou d’un héros.
Mais les grandes curiosités de Telmesse, ce sont les anciens tombeaux ; il y en a de deux genres. Les uns sont des sarcophages comme nous en avons vu dans beaucoup de contrées d’Orient, et se distinguent par une dimension extraordinaire; ils ont au-dessous une espèce de voûte ou de cavité qui recevait le mort ; de sorte que chaque sarcophage devenait un cénotaphe; quelques-uns des sarcophages, sont placés au sommet des monts ; c’étaient peut-être les grands et les riches qui choisissaient ainsi pour lieu de leurs sépultures les régions où les aigles aiment à bâtir leurs nids. Par quels efforts incroyables les Telmessiens pouvaient-ils transporter si haut d’énormes masses de rochers? Les autres tombeaux de Telmesse sont creusés dans la roche vive , et ressemblent à des habitations ; ce sont des chambres ou plutôt des édifices avec leurs façades, leurs colonnades, leurs serrures, leurs verroux et leurs gonds, et tout cela est taillé dans une même pierre ; chez les anciens, les demeures funèbres étaient entourées des images de la vie, et les morts étaient logés comme les vivans. Les excavations sépulcrales de Telmesse ne se montrent pas seulement sur un point, mais une montagne tout entière est percée iv. ?
de tombeaux , comme le rayon de miel des abeilles ou comme les cotes escarpées de la mer ou des fleuves qui reçoivent les nids des hirondelles. Cette montagne est une véritable cité, cité lugubre et silencieuse que la guerre et les révolutions n’ont jamais troublée, et contre laquelle le temps lui-même ne trappe que des coups inutiles ; les édifices que les Teimessiens habitaient pendant leur vie sont effacés de la terre, mais les demeures qu’ils ont habitées après leur mort sont encore là, et semblent attendre d’autres hôtes et d’autres dépouilles» Les précipices, les bords des abymes ont été regardés comme des endroits propices pour y creuser des tombeaux ; on se demande natu» reliement comment on pouvait faire voyager les morts le long de ces rocs aux flancs escarpés, dans ces lieux qui paraissent inaccessibles? Quelques sépulcres sont entourés de bas-reliefs ; ces bas-reliefs, sculptés dans la roche, ressemblent à des tableaux suspendus à un mur. Tels; sont les deux genres de tombeaux de Telmesse ; les premiers qui sont, des sarcophages appartiennent au génie grec, les seconds au génie asiatique.
Sur toutes ces côtes que nous avons parcourues, on retrouve, comme vous l’avez déjà remarqué, les traces de deux civilisations en présence l’une de l’autre, la civilisation grecque et la civilisation asiatique, et cette double physionomie se montre dans les tombeaux. Les sépultures des Teimessiens, creusées dans les flancs des monts, sont exactement semblables aux tombeaux de Persépohs. Le docteur Clarke, qui a visité en détail les ruines de Telmesse, ne pouvait s’expliquer qu’il y eut dans une même ville le soros grec et le sépulcre asiatique» La présence des deux civilisations vient naturellement résoudre ce problème. Les Perses conquérans laissèrent aux Grecs la liberté des sépulcres; la Grèce soumise emprunta beaucoup de choses aux coutumes et à la législation du vainqueur, mais ne changea rien de ce qui tenait aux temples et aux tombeaux ; le sentiment religieux et le sentiment de la mort font partie du cœur des peuples, et le cœur ne se change point comme un article de législation ou comme la forme d’un vêtement. Les tombeaux asiatiques, semblables à des maisons ou à des palais, se retrouvent non-seulement dans la Perse et dans la Grèce , mais encore dans l’Égypte, la Syrie et l’Arabie. De quel pays est venue la forme primitive de ces tombeaux? Grande ques-
tion qu’il serait intéressant de résoudre. Est-ce la Perse, est-ce l’Egypte, est-ce l’Arabie qui la première construisit des palais dans le
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roc, pour y loger la mort comme une reine? C’est ce que j’ignore. Vous savez que les voyageurs ont vu dans l’Inde des temples souterrains taillés dans les rochers, et que ces sanctuaires remontent aux âges les plus lointains ; ces anciens monumens ressemblent aux tombeaux des rois de Thèbes et à d’autres sépulcres dans le genre de ceux que nous appelons sépulcres asiatiques; ne pourrions -nous pas dire que les anciens sanctuaires de l’Inde ont été les premiers modèles de ces palais funéraires? Il n’y a pas loin de l’idée d’un tombeau à celle d’un temple ; la religion et la mort sont presque sœurs , et le premier temple ou le premier autel fut peut-être un sépulcre.
Je ne vous dis rien de la petite ville de Macri, bâtié à la place de Telmesse; j’arrive aux ruines de Paiera, connues aujourd’hui sous le nom de ruines d’Antifilo, situées sur le continent près de la petite île de Castel-Rosso. Nous avons rencontré à Rhodes un voyageur français qui a récemment visité ces ruines ; c’est d’après son témoignage et d’après celui d’autres voyageurs que je parlerai de cette côte. Au bord de la mer se voit un vaste amphithéâtre d’environ trois cents pieds de diamètre ; on y compte vingt-sept rangs de gradins, et chaque gradin a quinze ou dix-huit pouces d’élévation ; la porte par laquelle on entre dans l’arène est au centre d’un mur qui fait face à la mer ; elle est large de vingt pieds. Une inscription gravée sur la muraille extérieure annonce que l’amphithéâtre fut réparé par l’empereur Adrien. L’emplacement de Patera est semé des débris d’édifices dont la plupart appartiennent au moyen âge; autour de cef emplacement on trouve des sarcophages et un grand nombre de tombeaux taillés dans des rochers comme à Telmesse. La tradition porte que la moitié de cette ville fut engloutie à la suite d’un tremblement de terre ; l’étroit espace qui sépare aujourd’hui la mer de l’amphithéâtre , nous fait croire que le bouleversement a dû avoir lieu du côté du rivage ; c’est dans la rade d’Antifilo que sont couchés peutêtre les temples et les plus beaux monumens de Patera. Les restes de Myra ou de Myrus, situés à quelques lieues plus loin, mériteraient d’être visités avec soin par les voyageurs ; le sentier qui conduit à Myrus passe à travers un bosquet de myrtes et de lauriers roses ; il est bordé de débris de sarcophages, d’édifices romains et du Ras-Empire ; les temples des dieux et les temples chrétiens sont confondus dans une ruine commune; la destruction a également passé sur les
monumens de tous les âges. Ceux qui ont vu Myrus disent que cette ville offre le spectacle d’une grande désolation ; des sites charmans, des paysages frais et variés, viennent adoucir les teintes austères de ce tableau. Il existe un village du nom de Myra, à peu de distance des ruines de l’ancienne ville. Je ne sais rien de positif sur l’état actuel de cette côte ; si l’on en croit quelques relations anglaises, les habitans sont rudes et féroces, et chaque étranger est traité par eux en ennemi ; d’autres relations placent là des hommes bons et hospitaliers. Trop souvent les voyageurs jugent du caractère général d’un peuple par celui de quelques individus ; un Européen qui sera descendu sur la côte de Caramanie, rencontrera un homme doux et généreux, et conclura de là en faveur de tout le pays ; un autre aura vu quelqu’un de dur et de méchant, et vite il appellera barbare la peuplade tout entière ; cette manière de procéder en matière d’observation a mis plus d’un voyageur en défaut.
La petite île de Castel-Rosso , appelée autrefois Mégiste , serait curieuse à visiter ; elle a conservé un théâtre et d’anciens tombeaux ; la cité de ce nom, dominée par un vieux château ruiné, renferme près de trois mille habitans. Castel-Rosso tire toutes ses provisions de la Caramanie par le port d’Antifilo ; l’île n’est qu’un rocher stérile, et n’a pour toute ressource que la pêche des éponges. Quelques oliviers et quelques figuiers croissent sur cet écueil ; les plus riches fiancées de Castel-Rosso reçoivent, dit-on, pour dot un pied d’olivier ou de figuier , ou même la moitié , le quart du revenu d’un de ces arbres. Sur ces rochers sans végétation et sans verdure un pied d’olivier est un trésor. Le seigneur d’Angleure , qui visita ces contrées en 1395, parle de Castel-Rosso comme d’un très-fort chastel , bien et bel assis sur une haute montagne de roche ; ce voyageur cite une île voisine qu’on appelait alors Vile de la Puceile; il y avait là une belle chapellette de Notre-Dame qui était appelée Sainte- Marie delà Puceile . Les petites îles du golfe de Macri et toutes celles qui entourent Rhodes appartenaient aux chevaliers; on pourrait trouver dans ces îlots des débris de tours et de chapelles, qui nous parleraient des derniers défenseurs de la croix en Orient.
Si je pouvais commander à ce navire qui nous emporte vers d’autres parages, j’irais d’île en île, de côte en côte , et tous ces intéressans rivages n’auraient plus de secrets pour moi ; les impressions locales par lesquelles un tableau respire et s’anime, manquent évidemment
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à ces pages rapides, qui n’ont d’autre mérite que celui d’être écrites sous la voile, en face des montagnes de la Caramanie.