‹ Correspondance d'OrientChapitre 52 sur 62 · DOUTENT · texte numérisé non relu

DOUTENT

riens et des panégyristes; et, de plus, la fortune s’était déclarée contre lui. N’y avait-il pas là plus qu’il n’en fallait pour qu’il fût sacrifié dans l’histoire? Une remarque générale qu’il faut faire pour le moyen âge, et peut-être pour des temps moins barbares, c’est qu’il n’y avait alors rien de plus beau, rien de plus grand, rien de plus juste que la victoire ; il résultait delà qu’un conquérant était toujours à peu près irréprochable ; d’un autre coté, un prince qui était vaincu, devait avoir tous les torts imaginables, tous les vices les plus honteux; c’est ce qui est arrivé à ce pauvre Isaac. Après avoir été dépouillé de ses États , il fut conduit comme prisonnier à la suite de Richard , et mourut à Tripoli dans l’obscurité et la, misère, sans qu’aucune voix s’élevât pour le plaindre, encore moins pour le justifier. Pendant ce temps-là, le roi d’Angleterre vendait File de Chypre aux Templiers, et ceux-ci , après en avoir pris possession , la revendirent à Guy de Lusignan , que la croisade n'avait pu faire remonter sur le tronc de David et de Godefroy. Le roi Guy, formé à l’école de l’adversité, mérita l’amour des Cypriotes. Les institutions de la terre sainte le suivirent dans File de Chypre ; les assises de Jérusalem , devenues les lois du pays, y firent fleurir la paix et la justice ; les successeurs de Guy imitèrent son exemple ; ils régnèrent à la fois sur l’ile de Chypre et sur ce qui restait des colonies chrétiennes en Syrie ; leur puissance devint redoutable aux musulmans , et la dynastie de Lusignan fut comptée parmi les familles des grands monarques de la chrétienté. Ce nouveau royaume d’Grient fut regardé en Europe comme un avant-poste des milices de la croix, comme un boulevart contre les invasions des Sarrasins, comme une station commode pour les flottes chrétiennes qu’on envoyait en Syrie et en Égypte.

La flotte qui portait saint Louis à la croisade , aborda au port de Limissol, à la fin de septembre 1248, soixante-huit ans après la conquête de Richard ; c’est dans Fîle de Chypre que Louis IX avait fait rassembler ces tonneaux remplis de vin, ces amas de blé qui, au rapport de Joinville, s'élevaient comme des montagnes ; c’est là qu’il reçut tous les princes chrétiens d’Orient qui venaient implorer sa justice, ut les ambassadeurs d’un prince tartare qui voulait embrasser la foi de l’Évangile ; le roi de France passa tout l’hiver en Chypre, assistant tous les jours au service divin dans la cathédrale de Nicosie , et ne négligeant point d’étudier les lois du pays, avec la pensée qui le suivait partout, d’améliorer les lois et coutumes de son royaume. Le

duc de Ponthieu, îes comies de Dreux et de Vendôme, le dernier des Archambaud de Bourbon, plusieurs autres princes et chevaliers français, moururent en Chypre ; saint Louis ne s’embarqua pour Damiette avec son armée, qu’après la Pentecôte de l’année 1249.

Lorsqu’après la croisade de Louis IX , les colonies chrétiennes éprouvèrent de nouvelles calamités , leur misère et leur décadence trouvèrent un appui dans le royaume de Chypre; lorsque Saint-Jean d’Acre et les autres cités qui restaient aux chrétiens, furent menacés par les sultans du Caire, les rois de Chypre vinrent à leur secours, et quand elles eurent succombé, tout ce qui avait survécu à ces guerres malheureuses, se réfugia dans un royaume dont les princes portaient encore le titre de rois de Jérusalem. Les marchands établis à Tripoli et à Saint-Jean d’Acre , vinrent s’établir à Nicosie , à Limissol , à Famagouste : la cour des rois de Chypre devint l’asile des princes et des seigneurs de Beyrouth, d’Ibelin , de Sephet, de Jaffa , des deux ordres du temple et de Saint-Jean ; plus tard le royaume des Lusignans resta seul pour combattre les ennemis des chrétiens en Orient,

et n’eut souvent pour auxiliaire que la chevalerie de Bliodes. On vit

plusieurs fois des rois de Chypre venir en Europe pour solliciter les

secours du pape, ceux des rois de France et des autres puissances de

la chrétienté, afin de résister aux attaques continuelles des musulmans • r

de l’Anatolie , de la Syrie et de l’Egypte ; on voulait faire revivre l’esprit des croisades, mais l’enthousiasme des guerres lointaines, des guerres de la croix, ne pouvait renaître dans cet Occident que préoccupaient les idées confuses d’une civilisation commencée, et qui, au milieu des schismes, des guerres civiles, des révolutions de tout genre, marchait à un ordre de choses nouveau. Le royaume de Chypre, abandonné ainsi par les opinions qui l’avaient fondé , et livré à ses propres forces , ne put faire que de vaines tentatives pour attaquer ses ennemis, et le plus souvent, il resta sur la défensive. Toutefois il eut des momens de gloire ; l’agriculture et le commerce firent d’heureux progrès ; les républiques les plus florissantes de l’Italie portèrent quelquefois envie au royaume de Chypre ; on disait des marchands

de Famagouste , de Limissol, de Nicosie, ce que l’Ecriture a dit des marchands de Tyr et de Sidon. Heureuse cette colonie chrétienne si elle eût été toujours gouvernée par des princes pleins de modération, de bravoure et de prudence, comme Pierre II et Hugues III !

Ce qui m’afflige surtout en relisant l’histoire du temps des croi-

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sades, c’est de voir qu’aucun des États formés par les croisés en Orient ne put s’asseoir sur des fondemens solides , et que presque tous périrent par les excès de la corruption. Dans le seizième siècle nous ne voyons plus à la cour de Nicosie que des discordes, des assassinats, des empoisonnemens, des trahisons ; la dynastie des Lusignans s’éteignit et disparut au milieu de tous les vices qu’on a reprochés au Bas- Empire, de tous les crimes, de toutes les violences qui souillent l’histoiie des peuples barbares. Yenise profita de ces désordres pour s’emparer de l’île de Chypre , pour se proclamer l’héritière d’une famille de rois, et ce que ne pouvait plus faire l’esprit des croisades* les exhortations des papes , les ligues des princes , fut accompli par l’ambition d’une république et par l’esprit du négoce ; ce fut le lion de Saint-Marc qui sauva l’île de Chypre de l’invasion des sultans du Caire, auxquels elle payait déjà un tribut. On aurait pu contester h Yenise ses droits sur l’île de Chypre, et lui reprocher les moyens qu’elle employa pour succéder à la dynastie des Lusignans, mais elle légitima en quelque sorte son occupation en protégeant un pays qui allait succomber , et lorsqu’on voit , au moment de l’invasion des Turcs, le courage que déployèrent les Yénitiens , les maux inouis

qu’ils eurent à souffrir, on ne songe guère à ce que leur domination

pouvait avoir d’injuste dans son origine.

Il y a à peu près deux cent soixante ans que l’île de Chypre est tombée au pouvoir du sultan Sélim, et c’est ici qu’on peut voir clairement ce qu’un pays conquis a pu devenir entre les mains des Turcs, car toutes les provinces soumises à leurs armes ont été à peu près traitées de la même manière ; toutes ces provinces n’ont jamais connu d’autre justice que celle de la victoire, d’autre régime que celui de la conquête ; c’était toujours la guerre avec ses barbaries , la guerre avec ses excès et ses exigences sans frein. L’empire ottoman avait des lois protectrices, des maximes d’équité ; ces belles maximes, ces lois protectrices pouvaient se voir alors comme aujourd’hui dans les proclamations du prince, dans les pages du Coran et dans les livres des docteurs ; mais autre chose était l’administration des pachas, des mutselins , des beys , des agas et des cadis ; avez-vous de l’or? où y a-t-il de l’or ? disaient tous ceux qu’on envoyait pour gouverner les peuples conquis. Jamais il n’est venu à la pensée de ces hommes qui cherchaient de l’or, de relever une ruine, de bâtir une maison, d’ouvrir un chemin , de créer une branche d’industrie , ni même de

planter un arbre dans la province livrée à leurs mains avides.

Quelque temps après la conquête de Chypre, l’île fut cédée par les sultans aux grands visirs; ceux-ci la livrèrent à une compagnie financière, et tout le monde spécula sur sa ruine. Les pachas ou les mutselins n’y furent envoyés que pour lever les impôts, et pour faire les affaires des capitalistes de Stamboul. La tyrannie fiscale, après avoir dévoré la richesse de l’île, s’en est pris à la pauvreté et à la misère. Ce qu’on m’a raconté de la levée des impôts dans ce pays, est véritablement incroyable. Si on déserte, la charge retombe sur celui qui reste ; si on meurt , elle tombe sur ceux qui ont survécu ; un village qui n’a pas perdu tous ses habitans, paie pour les villages restés déserts. La seule énumération des taxes remplirait un volume ; le moindre prétexte suffit au génie du fisc ; quelquefois on a imposé tous ceux qui s’appelaient Jean, Pierre ou Dimitri ; d’autres fois on mettait sur la liste des contribuables tous ceux qui étaient mariés, quelque temps après ceux qui ne l’étaient pas ; ajoutez qu’il n’y a point de merci pour ceux qui doivent quelque chose au fisc insatiable ; vous savez que, dans notre barbarie du moyen âge, la religion chrétienne avait pris sous sa sauvegarde les bœufs et la charrue du laboureur. B ien n’est sacré ici pour ceux qui lèvent les tributs, et le Coran ne défend point l’agriculture de leurs exactions. Si le paysan n’a plus que ses instrumens de labour, on s’en empare ; s’il n’a plus que sa cabane, on la démolit pour en vendre les matériaux ; les lambeaux qui le couvrent, les maladies qui l’assiègent, la faim qui le dévore, ne le mettent point à l’abri ! il faut qu’il paie, car l’important est que le mutselin fasse sa fortune, que tous les agens du fisc s’enrichissent, et que les capitalistes qui ont affermé le gouvernement de l’île retirent douze ou quinze pour cent des fonds qu’ils ont avancés.

Les voyageurs qui ont visité l’île de Chypre dans le siècle dernier, déploraient déjà sa décadence; cette décadence n’a fait que s’accroître, et, si j’en crois ce que j’entends ici de tous côtés, elle est maintenant à son comble. Le mal en est venu au point qu’il a étouffé parmi les Grecs de Chypre jusqu’au sentiment du patriotisme. L’impatience des Cypriotes pour quitter leur sol natal est égale à celle que montrèrent autrefois les Hébreux pour sortir des terres de Pharaon. On ne voit que des gens qui s’enfuient, et tous les périls qu’on brave ailleurs pour sauver son pays, on les brave ici pour le déserter. Ajoutez à cela que la révolution de Morée est venue jeter dans ce peuple des espé-

d’oui est.

rances qui ne peuvent s’accomplir et qui ne foui que rendre sa situ; * lion plus insupportable ; on assure que la Porte a voulu réformer le gouvernement de l’île de Chypre, mais je crains que ce remède ne vienne trop tard.

La population de l’île ne s’élève pas aujourd’hui à quatre-vingt mille âmes, Grecs et Turcs. Dans l’antiquité, le territoire de Chypre fournissait des sujets à neuf royaumes différens, et des habitans à quinze grandes cités ; vous pouvez juger jusqu’où va le mal ; au reste, ce que nous voyons ici, nous l’avons vu partout sur notre passage; combien d’iles de l’Archipel sont presque désertes! Les rives de l’Hellespont ne sont pas peuplées davantage ! Que sont devenues ces contrées de l’Asie mineure, d’où il sortait des armées semblables à de grands peuples? Que sont devenues tant de villes qui envoyaient partout des colonies? Jusqu’ici ce ne sont pas seulement les débris des cités, les ruines des empires que nous avons trouvés en Orient, mais les tristes restes des nations et les ruines de l’espèce humaine. Quelle est la cause de cette dépopulation? On me répondra que c’est la barbarie des Turcs ; oui , sans doute, les Turcs ont pu y contribuer, mais le mal avait commencé avant eux : pour s’en assurer il suffira de lire l’histoire du Bas-Empire. Qui pourra remédier à ce dépérissement presque universel? Autrefois les Tartares venaient renouveler les sociétés corrompues, et repeupler les régions que les vices des peuples et de leurs chefs avaient rendues désertes ; maintenant les hordes de laTartarie restent sur leur plateau, et cette grande manufacture des nations, ofjicina gentium, s’est arrêtée depuis quelques siècles. Au temps des croisades, l’Occident envoyait des armées en Orient ; toutefois l’Europe ne put donner des habitans aux royaumes fondés par les armes de ses guerriers, et c’est pour cela que ces royaumes ont péri. La civilisation, dont on nous parle tant, et qui doit faire le tour du monde, fera-t-elle mieux que les Tartares? fera-t-elle mieux que les croisades? Dans la situation où se trouve l’Europe, il n’est pas aisé desavoir ce qui peut en sortir pour les contrées où nous sommes.. C’est maintenant surtout, c’est au milieu des désordres qui troublent notre globe, qu’il faut s’adresser à ceux qui se piquent de faire des prophéties, et qu’on peut leur répéter avec Isaïe ; Annoncez-nous les choses futures et nous vous dirons que vous êtes des dieux .

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