SUITE DE LA LETTRE LXXXIX
Physionomie de Nicosie. — Détails curieux sur Paphos, Cérines, et autres endroits de l’île.
Lariiaca, janvier 1831.
Nicosie n’est pas sans commerce et sans industrie ; le bazar principal est vaste et pourvu de toutes sortes de marchandises ; il est le rendezvous des marchands des différentes parties de l’île et de ceux des côtes méridionales de l’Asie mineure. On fabrique à Nicosie des toiles de soie et de coton ; ce genre d’industrie n’occupe pas seulement la population de la ville, mais celle des villages voisins. On compte à Nicosie douze à quinze cents familles grecques, à peu près autant de familles turques ; la ville n’a guère que deux cents catholiques , desservis par les pères du couvent latin.
Les Turcs de Nicosie ont un peu plus d’activité que ceux des autres pays d’Orient; ils ont des mœurs et des manières plus polies; ils forment la classe la plus aisée de la population, parce qu’ils paient moins d’impôts, et que plusieurs ont des emplois dans le gouvernement ; beaucoup de riches osman lis ont des maisons de campagne et vivent dans leurs domaines; ce qui fait que les terres voisines de Nicosie sont mieux cultivées et présentent un aspect moins misérable que les autres parties de File.
Les Grecs qui habitent la capitale, surtout ceux qui s’adonnent au commerce, sont les plus riches ou les moins misérables. Quelques-uns ont des emplois dans l’administration et s’occupent de la levée des taxes; ce qui les expose souvent à la haine de leurs coreligionnaires. Les Grecs de Nicosie sont, dit-on, pleins de dissimulation et de ruses, comme la plupart des peuples que le despotisme opprime. On peut voir dans l’histoire que les Grecs de Chypre n’ont jamais été les maîtres chez eux, et qu’ils ont presque toujours subi un joug étranger;
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celte domination étrangère a souvent fait naître leurs plaintes; ils murmurent quelquefois contre les Turcs, qui, de leur côté, les maudissent et les craignent; toutefois, leur opposition ne va pas jusqu’à prendre les armes ; l’esprit de révolte ne leur donne guère que le courage de fuir et de déserter la patrie , lorsque leur patience est poussée à bout.
Nous étions recommandés à quelques familles grecques que nous avons visitées. Voici en peu de mots ce que nous avons remarqué dans toutes les maisons où nous sommes entrés. On arrive par un escalier de bois ou par un vestibule fort mal éclairé. La voûte des appartemens est très-élevée, sans doute pour faciliter la circulation de l’air; les fenêtres, petites et étroites, mais nombreuses, s’y rapprochent du plancher, de sorte que le jour n’y pénètre que d’en haut; dans quelques habitations, des vitraux à petits compartimens nous rappelaient les chambres de nos anciens manoirs féodaux; l’ameublement des maisons que nous avons vues, au moins pour le premier coup d’œil, rappelle celui de nos maisons d’Europe, et si nous avons été surpris naguère de revoir à Larnaca nos wiskis et nos cabriolets de Paris, nous n’avons pas été moins étonnés de retrouver à Nicosie nos chaises et quelque chose qui ressemble à nos tabourets et à nos fauteuils.
Comme nous avons fait la plupart de nos visites en un jour de fête, nous avons pu voir les dames grecques dans toute leur parure ; la toilette des belles Cypriotes m’a paru un peu compliquée, et je ne vous dirai que ce qui a le plus frappé mon attention. D’abord leurs cheveux, partagés sur le front, retombent en tresses sur leurs épaules, comme nous l’avons vu sur les pierres sépulcrales où sont représentées des dames du quinzième siècle; elles ont sur la tête un bonnet, une manière de casque, formée de mousseline, qui ne ressemble pas mal à ce qu’on remarque dans les idoles phéniciennes trouvées sur l’emplacement de Cithium. Les dames de Nicosie aiment dans leurs vêtemens les couleurs éclatantes , comme l’écarlate , le vert foncé , les broderies en or ; j’ai remarqué qu’elles portaient à leur cou une profusion de pièces d’or et de bijoux qui leur descendent sur la poitrine ; il n’est point de femme, vieille ou jeune, jolie ou laide, qui n’ait la gorge toute découverte; et tel est l’effet de l’habitude, que cette mise indécente ne scandalise que les étrangers.
A voir les femmes parées comme elles le sont , on les prendrait pour des reines; il faut vous dire , cependant , qu’elles vivent dans
une espèce de domesticité; elles sont comme les servantes de la maison, et ton t tous les travaux pénibles de l’intérieur; elles servent leurs époux à table, et ne s’asseoient point devant eux; j’ai rencontré sur les chemins des époux grecs en voyage ; le mari est à cheval ; la femme suit à pied par derrière. Cet état de servitude pour les femmes a lieu d’étonner dans un pays où la beauté eut autrefois des autels. Toutefois les communications avec les Francs ont modifié un peu le despotisme des maris cypriotes , et ramené quelques principes d’égalité dans l’association conjugale.
Plusieurs voyageurs ont parlé des mœurs galantes des dames de Nicosie; je m’abstiendrai de vous en entretenir, car ceux qui passent dans un pays, ne connaissent guère que les femmes qui font parler d’elles , et les femmes qui occupent la renommée , de quelque manière que ce soit, ne sont jamais qu’une exception, sur laquelle il faut bien se garder de juger leur sexe; je ne sais pourquoi, dans tous les pays, le vice est toujours plus connu et plus souvent cité que la vertu. Quand la dissolution des mœurs est à son comble, la police turque a, pour y mettre un terme , une manière expéditive qu’on ne connaît pas dans notre Europe civilisée. Le mollah prononce une sentence de bannissement contre les femmes de mauvaise vie; on les arrête toutes, grecques et turques; un chiaoux monté sur un âne et fumant son chibouc, les accompagne jusqu’à la porte de la ville ; là, après s’ètrc bien lamentées , ces pauvres prêtresses de Vénus se dispersent et se répandent en différentes parties de l’île ; une heure après , on n’en parle plus et tout est rentré dans l’ordre. Vous trouverez sans doute que cette manière d’agir est tant soit peu illégale; je suis de votre avis ; mais s’il y a jamais une charte à Nicosie, les choses se passeront bien autrement.
Je ne vous ai presque rien dit encore de l’archevêché où nous sommes descendus ; nous avons occupé deux chambres donnant sur une galerie ou corridor; ces chambres sont sans aucun ornement; chaque lit en bois de sapin n’a qu’un matelas fort dur; une courtepointe nous sert de couverture; nous avons des bancs pour nous asseoir, une table pour y déposer nos livres et nos papiers. Voilà tout notre ameublement; du reste, tous les soins de l’hospitalité nous sont prodigués, et nous nous trouvons aussi bien logés que si nous étions dans des palais comme ceux des anciens rois de Chypre.
Le lendemain de notre arrivée, nous avons assisté à l’office divin.
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dans l’église attenante au palais épiscopal; c’est l’archevêque qui officiait. Les cérémonies grecques ne ressemblent en aucune manière aux cérémonies de l’église latine. L’archevêque était dans le sanctuaire, debout sur un trône pontifical , tenant sa crosse à la main ; cette
crosse n’est pas faite comme celle de nos prélats; c’est un bâton qui se termine en pommeau d’argent et que surmonte une petite croix ; devant lui, à peu de distance, un jeune lévite portait la croix pastorale enveloppée dans une grande écharpe blanche. Sept à huit papas chantaient dans le sanctuaire ; leurs chants n’avaient ni gravité ni harmonie. Plusieurs lustres resplcndissans étaient suspendus à la voûte ; des diacres éteignaient et emportaient des flambeaux à la fin de chaque hymne ou de chaque psaume. Une grande cloison, en bois doré, au milieu de laquelle est une porte, sépare le sanctuaire de la sacristie ; toutes sortes de parures et de colifichets religieux brillent sur cette cloison. La sacristie était remplie de diacres qui chantaient de leur coté, et dejeunes lévites qui balançaient l’encensoir. A différées intervalles, pendant l’office, la porte du milieu de la cloison s’ouvrait pour laisser passer deux diacres revêtus d’une aube et d’une étole croisée de plusieurs manières; le premier venait chanter ou psalmodier, le second venait encenser les reliques, l’archevêque, les papas et tous les assistons; il encensait quelquefois le prélat pendant plusieurs minutes sans discontinuer , et celui-ci lui donnait durant tout ce temps des bénédictions. J’ai remarqué que les assistans faisaient fréquemment des prostrations et des signes de croix. Vers la fin de la messe , on a présenté les saintes espèces à l’adoration des fidèles, et la cérémonie s’est terminée par la distribution du pain bénit. U y a bien loin de tout cela à nos solennités latines; des chants continuels, des coups d’encensoir, des signes de croix et des prostrations : voilà au fond tout ce qui compose une messe grecque.
A ous prenons nos repas au réfectoire; la même table réunit les étrangers , l’archevêque et son conseil ecclésiastique. La table archiépiscopale est servie avec frugalité; mais une franche gaieté règne dans nos simples banquets ; il est d’usage que ceux qui reçoivent, boivent à la santé de leurs convives , et que ceux-ci à leur tour boivent à la santé de leurs hôtes; tous ces toasts n’ont pas été oubliés; et c'est toujours le vin de Chypre qui a fait les frais de la cérémonie renouvelée très-souvent. Les papas et les écclésiastiques qui se trouvaient à table avec nous, nous ont paru tous disposés à la joie. Plusieurs ont
de l’instruction , et nous avons eu dans leur société une satisfaction que nous ne trouvons pas toujours chez les Grecs , celle d’entendre parler d’Homère, de Démosthènes, de Thucydide, de Sophocle, et des grands écrivains de l’ancienne Grèce ; nous n’avons pas épargné les questions sur l’Orient , particulièrement sur File de Chypre , et chacune de nos conversations nous apprenait quelque chose de curieux ou d’intéressant.
L’archevêque de Nicosie a été long-temps évêque de Paphos ; je l’ai interrogé sur ce qui reste de l’antiquité dans son ancien diocèse. Il y avait deux Paphos, l’ancienne et la nouvelle ; elles n’existent plus ni l’une ni l’autre ; mais leur emplacement est connu ; on retrouve encore des colonnes et des ruines qui ont appartenu à ces deux cités. L’ancienne Paphos disparut dans un tremblement de terre ; la nouvelle existait encore aux premiers temps de i’ère chrétienne, car saint
Paul y vint prêcher l’Evangile , et convertit Sergius qui en était gouverneur; non loin de la nouvelle Paphos, on avait bâti, dans le moyen âge, un petit bourg qui fut appelé Baffa. Ce petit bourg a été détruit à son tour, et remplacé par un autre construit dans le voisinage; il y a ainsi un ancien et un nouveau Baffa, comme il y avait autrefois une ancienne et une nouvelle Paphos ; en faisant des fouilles dans l’emplacement de ces vieilles cités, on découvrirait de précieuses ruines; les voyageurs d’Europe n’y vont que fort rarement, parce que le port est mauvais , et que les bâtimens n’y abordent pas.
J’ai demandé au prélat grec s’il avait vu les ruines d’Amathonte; il les avait vues plusieurs fois ; elles sont à trois ou quatre milles de Limissol. Une église dédiée à saint Nicolas y avait remplacé le temple de Vénus; on voit encore quelques colonnes et les fondations de l’église. L’archevêque ajoutait que, dans les territoires d’Amathonte et de Paphos, on retrouvait encore trois choses de l’antiquité : la beauté du ciel et du climat , le caractère des habitans, et le vin de Chypre que les Francs appellent vin de la commanderiez On admire aujourd’hui, comme chez les anciens, les riches coteaux, les paysages charmans , les frais ombrages du canton d’Orni ; les habitans y ont une imagination vive et riante, un langage plein de figures animées, des manières polies et gracieuses que n’ont pas les autres Cypriotes. Quoique le vin qu’ils recueillent ne soit pas destiné à couler dans leurs festins, le temps des vendanges n’en est pas moins pour eux un temps de réjouissances et de fêtes; alors ils oublient les corvées et
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les impôts, ils oublient le despotisme des Turcs et leurs misères de toute l'année. L’histoire nous dit que les chevaliers du Temple, lorsqu’ils cédèrent l’île de Chypre à Guy de Lusignan , se réservèrent les vignobles de Limissol pour en faire une de leurs commanderies. Ce fut là, sans doute, qu’ils oublièrent les statuts de saint Bernard, les périls , les misères et la gloire des guerres saintes; c’est là qu’ils se corrompirent, et que commença cette réputation qu’une expression proverbiale de notre langue a fait venir jusqu’à nous, boire comme un templier. Nous avons parlé longuement du procès et de la tin malheureuse des templiers, qu’on connaît fort peu dans l’île de Chypre ; tout le monde est convenu que cet ordre célèbre n’aurait peut-être pas fini sur des bûchers, s’il ne s’était pas arrêté trop long-temps dans le pays d’Amathonte et de Paphos.
Un jeune Grec, M. Lusy , qui était de nos dîners, a fait plusieurs fois le voyage de Paphos ; il avait remarqué dans les mœurs du peuple des souvenirs, des restes de l’ancien culte de Vénus; l’amour n’y a plus d’âutels ; mais il y exerce plus d’empire que dans les autres parties de l’île. M. Lusy nous a répété une chanson qu’il avait entendu chanter à une femme de Paphos, à laquelle un désespoir amoureux avait fait perdre la raison. J’ai demandé une copie et une traduction de cette chanson, dont vous trouverez ici une imitation peut-être un peu prosaïque :
Lorsque la colombe fidèle A perdu ses chères amours ,
Elle gémit , gémit toujours ;
Vous me voyez gémir comme elle;
Je n’ai plus que peine et souci.
Et pour moi, pauvre créature,
Tout est changé dans la nature ;
Celui que j’aime est loin d’ici;
L’eau de la fontaine est amère;
Sur la colline solitaire Le front du palmier se flétrit ;
L’arbre aux fruits d’or plus ne fleurit ;
Et le beau ciel qui nous éclaire ,
Brûlant dès l’aube du matin ,
N’est plus pour moi qu’un ciel d’airain ;
Prenez pitié de ma misère,
Prenez pitié de mon chagrin.
Celui qu’aimait cette pauvre femme est parti depuis plusieurs
années pour la Caramanie; ou ne sait ce qu’il est devenu. La malheureuse femme, ainsi abandonnée, est tombée dans la misère; elle va de maison en maison , chantant sa lugubre complainte ; tout le monde l’accueille , tout le monde s’empresse de lui donner du pain et un abri. On la regarde comme l’expression des antiques mœurs et de l’ancien culte du pays. Le désespoir de cette femme et les couplets qu’elle chante en disent en effet beaucoup plus que les colonnes du temple de Ténus.
Dans la plus haute antiquité, les femmes de l’île de Chypre avaient coutume de se rendre en procession aux bords de la mer, et de célébrer par des hymnes et des danses la naissance de Vénus et la fête d' Adonis. On a conservé jusqu’à nos jours quelque chose de cet usage antique ; il n’est plus question d’ Adonis ni de Vénus, mais on se rassemble encore aux bords de la mer pour se livrer au plaisir et à la joie, et c’est le second jour de la Pentecôte qu’on a choisi pour cette commémoration païenne. Plusieurs des personnes qui se trouvaient avec nous , avaient assisté à ces sortes de fêtes dans les cantons de Larnaca, de Limissol et de Baffa. L’Orient a beaucoup de ces anniversaires dans lesquels on pourrait retrouver les souvenirs des âges primitifs. Un des papas de l’archevêché nous a parlé d’une cérémonie qu’il avait vue à Rhodes; on y célèbre , dans le temps de Pâques , la fête de Silène; un homme d’un certain âge, à qui on fait un trèsgros ventre, est conduit sur un char par une troupe de jeunes garçons couronnés de guirlandes de fleurs. Cette espèce de triomphe est célébré au milieu des joyeuses acclamations de la multitude. On n’a pas besoin de venir si loin pour savoir ce qu’il y a quelquefois de documens historiques dans les simples divertissemens du peuple. Dans notre Occident, comme en Orient, souvent une fête de village, dont on rechercherait l’origine, pourrait nous faire connaître les mœurs et l’histoire des temps passés beaucoup mieux que ne le feraient des bas-reliefs , des inscriptions et des médailles.
Vous me demanderez peut-être s’il est resté en Chypre quelque chose des institutions apportées dans l’île par les croisés. J’ai pris là-dessus quelques informations; voici le résumé de tout ce que j’ai pu apprendre. Après l’extinction de la dynastie de Lusignan , la république de Venise substitua partout ses lois à celles qui se trouvaient établies. Les Turcs n’ont rien conservé ni des unes, ni des autres; pour les Grecs , l’antipathie qu’ils ont toujours eue pour la domina-
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lion des Latins, dut leur faire dédaigner une législation venue de l'Occident. Il ne reste ici du passage des Francs, que les ruines de quelques châteaux, les remparts de Nicosie et les tombes des rois et des chevaliers.
Je vous avais promis , dans une de mes lettres, de faire quelques recherches sur l’aspic de Chypre et sur le remède miraculeux qu’on emploie contre son poison mortel. Je n’ai pas négligé cette occasion d’avoir quelques notions positives , et je me suis adressé pour cela aux papas grecs , avec lesquels je passe une grande partie de mes journées. L’archimandrite de Nicosie, homme grave et fort éclairé, m’a assuré avoir été témoin d’une guérison. Il se trouvait au village de Cithré, lorsqu’il fut appelé auprès d’un malade qui venait d’être piqué par un aspic ou couphi. On envoya sur-le-champ un exprès au papa qui possède seul le secret du remède merveilleux ; l’exprès partit le matin, arriva vers midi à Famagouste, et revint à Cithré à la tombée de la nuit. Voici littéralement ce que cet exprès raconta à son retour : « Je suis arrivé, dit-il, auprès du papa, qui m’a interrogé ï> sur la piqûre de l’aspic ; il a fait apporter ensuite un verre d’eau » dans lequel il a jeté un peu de poussière , et me l’a présenté en » prononçant quelques paroles que je n’ai pas comprises; puis, il » m’a dit : Retournez auprès du malade, que vous trouverez guéri. » En effet, le malade, au retour de l’exprès, était debout et ne ressentait plus aucun mal. Je vous donne le récit exact de l’archimandrite. On m’a cité d’autres guérisons opérées à peu près de la meme manière. Vous croirez de tout cela ce que vous voudrez ; mais ici , c’est un article de foi. J’ai remarqué souvent qu’il y avait une ignorance qui croit tout, et une ignorance qui ne croit rien; il faut se garder dé l’une et de l’autre. Si on connaissait quelques circonstances du prodige, peut-être que le prodige disparaîtrait à nos yeux ; la nature a sans doute beaucoup de merveilles que nous ne connaissons point, et pour les croire, il faudrait avoir yu ; pour moi, si on pouvait me persuader qu’il n’y a plus de charlatans dans le monde , il y a bien des choses que je croirais volontiers.
Parmi les prodiges qu’on raconte, je ne dois pas oublier l’histoire des chats qui furent autrefois employés à détruire les serpens; des moines de Saint-Basile, établis sur le promontoire de Casium, entretenaient un grand nombre de chats, à l’aide desquels ils firent longtemps une guerre à mort aux reptiles qui désolaient cette contrée; les
chats avaient fini par donner leur nom au promontoire [il capo di Gatli ), ce qui n’a pas empêché que les serpens ne soient restés maîtres du champ de bataille, car tout ce pays est maintenant désert, et des milliers de couleuvres sifflent en paix parmi les ruines du monastère de Saint-Basile.
Nous avons dîné deux fois avec l’évêque de Cérines , qui logeait comme nous à l’archevêché ; je lui ai adressé plusieurs questions sur la partie septentrionale de l’île ; cette partie de l’île de Chypre est beaucoup plus boisée que le coté méridional ; les vents du nord, qui embrasent l’atmosphère dans les plaines de Larnaca , apportent la fraîcheur et la fécondité dans les campagnes voisines de Cérines ; le penchant des montagnes présente partout des bosquets, des ruisseaux, des cascades ; la terre y produit toutes sortes de grains , de fruits , d’arbres et d’arbustes ; ce pays serait à la fois un grenier d’abondance et un paradis terrestre, sans les rigueurs du fisc, auquel on ne peut nulle part échapper, et qui accourt dès qu’il aperçoit l’ombre d’une industrie ou une main qui remue la terre. Le château de Cérines est bâti sur un grand rocher; on le laisse tomber en ruines; le prélat nous a parlé de quelques antiquités, et surtout de plusieurs chambres sépulcrales creusées dans le roc ; cette côte du nord avait autrefois un grand nombre de monastères; plusieurs sont abandonnés; l’évêque de Cérines fait sa résidence dans un couvent de la riche vallée de Solea . Les habitans de la côte ont de fréquens rapports avec Satalie et Seleschié ; on traverse le canal, en s’embarquant à Cérines; le trajet est de huit heures, dans les temps ordinaires. C’est par Cérines qu’arrivent les Tartares de la Porte, et tous les firmans du grand-seigneur, toutes les lettres de Smyrne et de Constantinople ; c’est par là aussi que s’échappent les Cypriotes fugitifs, et que s’en vont les trésors arrachés aux pauvres habitans de î’île.
Tous voyez que notre séjour à Nicosie n’a pas été sans fruit; je ne vous répète ici que ce qui peut vous intéresser ; lorsque nous avons parlé de notre départ, le bon archevêque et son clergé ne voulaient plus nous laisser partir. Nous sommes revenus à Larnaca par une pluie battante, ce qui nous a empêché de rien voir sur la route.
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