LETTRE XC
Départ de Larnaca ; arrivée dans la rade de Caïpha
A bord de la Truite y février 1831.
Après notre voyage de Nicosie , nous sommes restés quelques jours à Larnaca, parce que la Truite avait besoin de faire quelques provisions de vivres. Pendant ce temps-là , il est arrivé dans la rade plusieurs navires marchands qui nous ont donné des nouvelles de la Grèce et de l’Italie ; la Grèce est plus agitée que jamais ; elle éprouve le contrecoup des évènemens qui ont ébranlé l’Europe; que va devenir, au milieu des factions, chaque jour plus menaçantes, le pauvre Capo d’Istrias, qui en était encore aux illusions quand je l’ai vu à Naupli , et qui prenait le sommeil des volcans pour une paix véritable que son administration avait donnée au pays. Les derniers numéros du Courrier de Smyrne parlent d’une révolution qui a éclaté ou qui doit éclater dans les États du pape, car aujourd’hui on ne se contente pas de raconter les révolutions qui arrivent, on nous donne le programme et la marche de celles qui doivent venir; en serait-il des trônes de notre triste Occident, au milieu de la tourmente révolutionnaire, comme des maisons de bois de Péra et de Galata dans un incendie ; quand le feu a pris quelque part, il y a du miracle si tout n’est pas brûlé dans le quartier; malheureusement il se trouve partout des gens qui aident à l’embrasement, les uns par la malveillance, les autres par la maladresse, et qui mettent de l’huile dans les pompes comme le faisaient autrefois les janissaires. Que puis-je faire de si loin , si ce n’est de pleurer sur les victimes et d’imiter le bonhomme Loth, qui fuyait sans détourner les yeux, car Dieu lui avait défendu de regarder derrière lui.
- Les derniers jours que nous avons passés à Larnaca ont été employés à savoir dans quel port la Truite devait aborder en Syrie ; tous les
documens qui nous ont été donnés là-dessus par les marins les plus expérimentés, nous ont appris que la Syrie et la Palestine n’ont pas un seul port qui soit commode et sûr. On s’étonne que les lieux qui ont été le berceau de la navigation ne présentent plus maintenant qu’un accès difficile et dangereux. Les poètes seuls parlent encore des ports de Tyr et de Sidon ; celui de Ptolémaïs ou de Saint-Jean d’Àcre ne reçoit que de petites barques; celui de Jaffa, le plus voisin de Jérusalem, est environné d’écueils ; les plus vieux pilotes de l’île de Chypre ne connaissent sur les côtes de Palestine d’autre asile pour les bâtimens de guerre que la rade d’Àcre ou de Caïpha, et c’est là que nous avons résolu d’établir notre station.
Nous avons quitté l’île de Chypre le 3 février par un temps assez incertain ; avant la nuit, nous avions perdu de vue la montagne de Sainte-Croix et le cap de Saint-André, qui s’étend comme un glaive vers la mer de Syrie. Le lendemain, au lever du jour, nous avons vu à notre gauche les chaînes du Liban, qui paraissaient comme des points noirs à l’horizon, et les sommets neigeux du Sephet, que les marins du pays confondent mal à propos avec le mont Thabor toujours couvert de verdure. Le soleil d’Orient avait repris tout son éclat, et semblait sortir des montagnes de la Phénicie et de la Galilée. Il est rare qu’on ne se fasse d’avance une idée du pays qu’on va voir ; il est rare aussi que l’aspect des lieux réponde au tableau que notre esprit s’était créé. Jusqu’ici je me suis fait très-souvent les choses plus belles qu’elles ne sont réellement, et j’ai eu bien des mécomptes; mais, en présence de ces beaux rivages de Syrie, je me hâte de vous dire que mon imagination ne m’a point trompé ; ici la Bible et les croisades s’offrent à moi avec tous leurs poétiques souvenirs, et plus ce grand spectacle se rapproche de nous, plus j’éprouve de ravissement. Après trois jours de paisible navigation , nous avons vu d’un côté le cap Blanc et la pointe sur laquelle s’avance Saint Jean-d’Acre, de l’autre, la cime radieuse du Carmel; sous un léger vent nord-ouest, nous n’avons pas eu de peine à nous approcher de la côte, et la Truite , sans rencontrer le moindre obstacle, a mouillé à très-peu de distance de la nouvelle Caïpha.
Nous sommes à plus de deux lieues de Saint-Jean d’Àcre ; nous avons près de nous , au sud-ouest , le promontoire ou s’élevait l’ancienne Caïpha ; au fond de la rade , au nord , nous voyons les embouchures du fleuve Bélus et du torrent de Cison, le Bélus, si souvent
d’orient.
cité par nos historiens des croisades, le Cison, où périrent les prophètes de Baal, confondus par les miracles d’Élie. Le commandant de la Truite , après avoir jeté l’ancre, a envoyé deux de ses officiers à Saint-Jean d’Acre, pour régler les salutations d’usage avec le pacha ; 31. Foujoulat s’est joint aux officiers, afin de voir l’agent consulaire de France, et de faire remettre au pacha d’Acre nos lettres de recommandation. Pour moi, j’étais très-impatient de mettre le pied sur la terre de Syrie, et je me suis fait descendre à Caïpha.
Les montagnes, le ciel, la mer, comme je vous l’ai dit, sont bien encore ici tels que nous les représente la poésie des anciens âges ; mais pour rester dans toutes ses illusions sur ce pays, il ne faudrait pas entrer dans les villes et les lieux habités. Il n’y a rien au monde de plus triste, de plus misérable, de plus dégoûtant, que la petite bourgade de Caïpha, qu’on appelle Caïpha la neuve. Quand on a vu un amas informe de cabanes de pierres, une population couverte de lambeaux, et qu’on aperçoit ensuite les fortifications de la ville, on se demande à quoi elles peuvent servir, ce que ce pauvre pays peut avoir à défendre, ce que des ennemis viendraient y chercher. J’ai été conduit dans la maison la plus apparente ; on m’a fait entrer dans une grande salle au dôme élevé, sans nattes, sans tapis, sans aucun meuble ; je n’y ai trouvé que quelques provisions de grains et du bois , ce qui donnait à cette salle l’air d’un grenier. Comme j’avais demandé où nous étions, un Arabe m’a répondu que nous étions chez le gouverneur de Caïpha. On nous a fait asseoir par terre; puis est venue la cérémonie de la pipe et du café ; mais le gouverneur n’a point paru, et nous a fait dire pour excuse qu’il avait une maladie du larynx qui l’empêchait de parler. La conversation s’est établie avec le capitaine du port et quelques notables du pays, que la curiosité avait amenés. Je n’ai pu faire attention à ce qu’on disait, tant j’étais frappé de la prononciation dure et barbare de l’arabe vulgaire , tel qu’on le parle à Caïpha. Je ne sais quel poète d’Orient a dit, pour exprimer la puissance et le charme des paroles harmonieuses, qu 'une langue douce pouvait briser la pierre ; cette pensée ne serait pas venue dans le pays où nous sommes. Jusqu’ici, nous n’avions entendu parler que des Turcs et des Grecs, dont la prononciation n’a jamais blessé nos oreilles; mais lorsque j’entends parler les habitans de Caïpha, ii me semble que chaque parole leur déchire la bouche et leur écorche le gosier ; ils ont l’air de faire tant d’efforts pour prononcer les mots,
ils font de si vilaines grimaces, que je crois toujours voir des gens qui se fâchent ou des gens qui avaleraient des cailloux. Je ne serais pas étonné que le gouverneur de Caïpha n’eût pris sa maladie du larynx en parlant la langue du pays.
Un des pères du Carmel est venu nous faire une visite, et nous a priés d’aller voir ce qu’on appelle le Petit-Couvent. Ce petit couvent n’est guère plus beau que la plupart des maisons de Caïpha. On voit d’abord une cour étroite; à côté, un jardin qu’un figuier couvre tout entier de son ombre ; l’intérieur de l’habitation consiste en deux petites chambres ou cellules , où deux mauvais matelas servent à la fois de sofa et de lit; sur le carreau et sur des planches, parmi des croix, des chapelets, et quelques livres de prières, nous avons trouvé des marteaux , des clous , des rabots , des limes , des serrures , toutes sortes d’instrumens de menuiserie et de maçonnerie ; car les hôtes de cet humble réduit s’occupent maintenant de la construction d’un vaste édifice que nous avons vu de la mer, sur la montagne du Carmel.
Le cénobite qui nous avait amenés, après nous avoir offert Vaqua vita , la liqueur hospitalière des moines latins , nous a proposé de monter au Carmel, ce que nous avons accepté. En sortant de la ville par la porte du Septentrion , nous avons traversé une assez vaste plaine très-bien cultivée, où l’œil découvre çà et là quelques figuiers, beaucoup de nopals, et deux ou trois plantations d’oliviers. Comme on nous avait aperçus du haut de la montagne, on a envoyé au-devant de nous deux serviteurs avec une mule sellée et bridée. Les bons frères m’ont fait les honneurs de cette monture, et j’ai pu arriver sans fatigue au sommet du Carmel ; le chemin que nous suivions est étroit et rapide, et taillé dans le roc en plusieurs endroits. Le Carmel, vu de la mer, avait été pour moi un beau spectacle ; du haut du mont, la perspective de la mer et de ses rivages n’a pas moins charmé nos regards. Les pères de Saint-Élie, qui ne croyaient pas qu’il y eût rien de plus curieux à voir dans le pays que leur nouveau monastère, nous ont arrachés à ces magnifiques tableaux pour nous montrer le grand édifice qui s’achève.
Dans ces derniers temps , le couvent de Saint-Elie a donné lieu à d’importantes négociations entre la France et la Porte. À l’époque de la révolution grecque, en 1821, une grande fermentation s’éleva contre tout ce qui était chrétien. Abdallah, pacha d’Acre, crut voir alors dans l’habitation des cénobites du Carmel, une forteresse, une
d’orient.
véritable place de guerre, où la révolte pouvait se mettre à l’abri. Dans cette persuasion, ou plutôt dans cette crainte , il fit démolir le couvent, malgré les réclamations des consuls français. Les plaintes des solitaires, étouffées en Orient, traversèrent bientôt les mers; elles arrivèrent au roi de France, constant appui des chrétiens catholiques du Levant. Les notes les plus pressantes furent présentées au cabinet ottoman de la part de S. M. très-chrétienne ; la Porte, sans repousser les plaintes qu’on lui adressait , mit dans cette affaire les lenteurs accoutumées de sa politique : on nomma d’abord des commissaires pour examiner sur les lieux si les alarmes du pacha d’Acre avaient été fondées ; après un retard de plusieurs mois , les commissaires nommés dressèrent leur rapport, et, sur leurs conclusions, le grandseigneur ordonna au pacha de rebâtir l’édifice démoli ; celui-ci refusa d’obéir. Nouvelles notes présentées à la Porte ; nouvelles négociations où le divan , selon sa coutume , ne se hâta point de prononcer un arrêt définitif. Enfin, un ambassadeur deFrance fut obligé de quitter la capitale de la Turquie, et déclara que sa cour renoncerait à toute relation avec 'le gouvernement du sultan, jusqu’à ce qu’on eût fait droit aux réclamations du roi très-chrétien. Dès lors, le sultan renouvela l’ordre qu’il avait donné, et le pacha se trouva dans la nécessité d’obéir ; le firman impérial portait que le couvent serait rebâti aux frais du visir de Saint-Jean d’Àcre ; on n’insista pas sur l’exécution de cette dernière clause, car le pacha aurait pu bâtir pour les moines un kiosque simple et fragile à la manière des Turcs, ou faire durer éternellement la construction de l’édifice. Tout cela n’aurait pas arrangé les pères latins ; aussi ont-ils mieux aimé mettre eux-mêmes la main à l’œuvre et se charger de toutes les dépenses. Vous me demanderez quelles étaient leurs ressources ; ils n’en avaient point d’autres que la charité des fidèles, et cette charité leur a suffi pour faire des merveilles dignes de Salomon.
Pour que le Louvre pût être achevé , disait un plaisant du siècle dernier, il aurait fallu le donner aux capucins. Nous pouvons voir sur le Carmel tout ce que peuvent faire de pauvres moines qu’anime le zèle de la maison du Seigneur. Lorsqu’on a jeté les fondemens de l’édifice, il ne restait plus que quatre cénobites du couvent d’Élie; deux ont présidé aux travaux, les deux autres se sont mis à parcourir le monde chrétien per avéré délia moneta ; enfin ils sont venus à bout d’achever l’œuvre commencée et de relever le monastère, dans l’es-
pace de trois ans. Je vous avoue que j’ai été émerveillé de la solidité de cette construction ; je ne sais point ce qu’était l’ancien couvent qu’on a détruit sous prétexte qu’il ressemblait à une citadelle; mais je crois que dans le nouvel édifice ( et j’espère que vous ne trahirez pas nos bons pères) ils peuvent fort bien soutenir un siège lorsque l’occasion s’en présentera. À quelques pas du monastère, le pacha d’Acre a fait bâtir un kiosque qui est bien loin d’avoir la solidité , ni même l’apparence extérieure du couvent.
Les cénobites, voulant témoigner leur reconnaissance au roi trèschrétien , ont construit, en mémoire de saint Louis, une chapelle qu’ils n’ont pas manqué de nous montrer. — « Il y a quelques mois, » nous ont-ils dit , que nous en avons célébré la dédicace ; nous y » avons chanté un Te Deum pour la prise d’Alger. — Sans doute que » votre voisin le pacha n’en a rien su ? — Le pacha , m’ont-ils ré- » pondu, se moquait de notre Te Deum , car il ne croyait point à la » victoire des Français , et n’y croit pas encore. »
Nos hôtes pieux nous ont conduits à la grotte d’Ëlisée, à quelques pas du couvent; c’est une caverne de sept ou huit pieds carrés, au milieu de laquelle se trouve une espèce d’autel en pierre, où les prêtres latins disent la messe. C’était là, d’après les traditions saintes, la demeure d’Élisée. « Une pareille habitation, ai-je dit à nos hôtes, ne » ressemble guère à la belle maison que vous venez de bâtir. » Je leur ai rappelé en même temps l’exemple d’un grand nombre de saints personnages qui vécurent ainsi dans des habitations formées autour de la montagne, creusée en mille endroits, comme une grande ruche. Toutes ces abeilles du Seigneur, nous disent les chroniques anciennes, recueillaient là les dons du ciel, et préparaient le miel de V éternité. Nos bons pères m’ont donné d’excellentes raisons pour me prouver que ces temps heureux étaient passés, et que cette manière de vivre n’offrirait aujourd’hui ni la sûreté , ni la considération nécessaire à l’œuvre de Dieu ; un des cénobites, nous montrant le pavillon français flottant sur le toit du monastère. « Ce pavillon que nous déployons » aux grandes fêtes, m’a-t-il dit, ne doit pas être logé selon les idées » et les convenances du siècle? La France nous a-t-elle confié son » drapeau pour le faire flotter sur un rocher ou sur une grotte sau- » vage? » Mais pourquoi , ai-je répondu, mêler les choses saintes aux choses du siècle, les pensées du monde à celles de la solitude? Pourquoi , lorsque vous tenez les yeux attachés sur l’éternité , vous
d’orient.
mettre dans la nécessité de vous informer de ce qui arrive dans les pays lointains et dans les sociétés où tout est si mobile et si passager ! — En effet, le drapeau arboré sur le couvent, qui étalait naguère la blancheur des lis, porte maintenant les trois couleurs ; qu’est-il besoin <le savoir et de constater dans le désert du Carmel qu’une révolution est arrivée à Paris?
J’ai fait une autre remarque, c’est que les pères ne nous ont point montré les grottes qu’ils habitaient au temps passé. Retrouverionsnous donc sur les rochers du Carmel certaines faiblesses de notre pauvre humanité? Dans le monde que nous connaissons, lorsque notre bonne fortune nous donne pour demeure un palais, nous oublions facilement la chaumière qui fut notre premier abri. Le désert, habité par les ermites, aurait-il aussi ses vanités? Cependant les grottes où s’étaient retirés les saints ont fixé autrefois les regards des rois, et, si je m’en souviens bien , Louis XI Y envoya des ambassades pour des monastères et des églises creusées dans le roc.