‹ Correspondance d'OrientChapitre 56 sur 62 · LETTRE XCI · texte numérisé non relu

LETTRE XCI

Le Carmel.

A bord de la Truite , février 1031.

Dans le monde ancien , toutes les croyances regardaient comme sacrée la montagne du Carmel ; la sagesse divine et la sagesse humaine y rendaient en meme temps leurs oracles ; les prophètes de Baal. y venaient disputer avec les prophètes du dieu d’Israël, et dans leurs combats la victoire se décidait toujours par quelque miracle. La philosophie des Grecs eut aussi ses apôtres sur le Carmel ; Pythagore,

dit-on , vint y adorer l’Echo , et peut-être le sage de Samos se re-

posa-t-il dans les grottes d’Elie ou d’Elisée. Au temps de l’empire romain, il y avait sur la montagne un autel, une pierre prophétique qu’on venait consulter de toutes parts, et qui promit à Yespasien la domination du monde. Aujourd’hui les oracles du Carmel sont muets, mais la montagne est encore révérée par les juifs, les Grecs, les Turcs, les Arabes , par toutes les sectes qui se partagent la Syrie et la Palestine.

Plusieurs de nos compagnons de voyage se sont avancés jusqu’au lieu qu’on appelle le champ des Melons et des Concombres . Sur un terrain assez étendu, se trouvent dispersées cà et là des pierres dont la forme imite non-seulement celle des concombres et des melons, mais celle de toutes sortes de fruits, tels que des figues, des poires, des abricots, etc. Ce jeu de la nature a paru si extraordinaire, qu’on n’a pu l’expliquer que par un miracle. Èlie passant par là avait, diton, demandé un melon ou une pastèque pour apaiser sa soif ; au refus du jardinier , tous les melons et tous les fruits furent convertis en pierres. Cette merveille ressemble tout-à-fait aux métamorphoses d’Ovide, et je m’étonne qu’elle ait fait fortune parmi les disciples de l’Évangile. On sait que l’homme-Dieu ne fit jamais de miracle que

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dans Un esprit de charité, et qu’il n’interrompit jamais les lois de la nature pour se venger d’un refus ni même pour punir une offense; il n’est pas croyable non plus que le prophète Élie, qui se contentait de l’eau du torrent et de la nourriture que lui apportaient les corbeaux , ait maudit un jardinier qui lui refusait des melons.

A quelques milles du couvent, se voient des ruines qui paraissent avoir appartenu à des constructions du moyen âge , telles que des monastères et des chapelles. Vous pensez bien que nous n’avons pas cherché sur le Carmel l’Ecbatane syrienne, que placent là les antiquaires, et dans laquelle ils font mourir Cambyse revenant de la conquête d’Egypte. Le Carmel a des souvenirs qui nous touchent bien davantage ; j’aimerais mieux savoir où fut dressé le bûcher sur

lequel Elie fit descendre le feu du ciel pour confondre les faux prophètes, en quel lieu il était assis, lorsque, dans un temps de sécheresse, se penchant à terre et la tête entre ses genoux, il dit à son serviteur de regarder du côté de la mer ; je voudrais qu’on m’indiquât le point élevé de la montagne sur lequel le serviteur d’Élie était venu se mettre en observation jusqu’à sept fois, quand il aperçut une petite image semblable au pied d’un homme , et qu’il vit commencer la pluie miraculeuse. Yoiîà surtout les images dont nous aimons à nous faire suivre sur les hauteurs solitaires du Carmel.

Après notre course sur la montagne, nous sommes venus nous reposer dans le couvent. Nous avons été reçus dans une chambre remplie de fragmens et d’objets d’antiquités, trouvés parmi des décombres et dans des fouilles faites au bas du Carmel ; j’y ai remarqué plusieurs médailles portant l’effigie et les caractères phéniciens , et un autel votif sur lequel le nom d’Homère est gravé en lettres grecques. Je rends grâce à notre heureuse destinée qui nous fait rencontrer partout dans notre voyage les traces du divin auteur de l’Iliade et de l’Odyssée. Les rivages que nous foulons maintenant furent un des premiers foyers de l’antique civilisation ; serait-il étonnant que les Grecs fussent venus y établir une école d’Homère à côté de l’école des prophètes?

Sortis du couvent, nous avons été conduits par un des religieux vers une caverne où sont entassés un grand nombre d’ossemens ; à l’époque de l’expédition française en Syrie , l’ancien monastère de Saint-Élie avait été converti en hôpital pour les blessés et les pestiférés; quand Bonaparte eut levé le siège d’Acre, et que l’armée française reprenait le chemin de l’Ègypte, la plupart de ces pauvres

malades, qu’on abandonnait sur la montagne, réunirent tout ce qui leur restait de forces, afin de pouvoir rejoindre leurs compagnons qui s’en allaient ; mais bientôt, épuisés et perdus au milieu des ténèbres de la nuit , ils trouvèrent une mort misérable dans les vallons du Carmel ; on leur donna pour sépulture la caverne qu’on nous a montrée , et ces malheureuses victimes d’une guerre lointaine reposent là à l’ombre du pavillon de France.

En descendant la montagne par le même chemin, nous sommes arrivés à une grotte appelée l’École des prophètes ; c’est là , dit la

tradition, qu’Elie enseignait les doctrines du vrai Dieu ; la grotte est habitée par des santons, et les musulmans la visitent avec respect ; le sanctuaire était fermé ; nous avons frappé plusieurs fois à la porte ; personne n’est venu nous ouvrir. Autour de la grotte, on remarque çà et là des morceaux d’étoffes rouges, bleus, noirs, emblèmes de la dévotion musulmane. J’ai demandé à notre cénobite si les moines du couvent avaient à se plaindre du voisinage des santons ; « ils nous » laissent fort tranquilles , m’a-t-il répondu ; quelquefois même ils

viennent adorer l’image de la Vierge et des saints prophètes dans » notre église, ce qui les fait ressembler un peu à V homme qui boite » des deux côtés . » Au reste, nous avons pu juger par nous-mêmes que les musulmans de ce pays ont beaucoup plus de tolérance que les Turcs. Il faut ajouter que les souvenirs du Carmel sont ici comme un point de réunion, comme un lien pour les croyances diverses ; les pères latins sont considérés et respectés dans la contrée, parce qu’on les regarde comme les véritables gardiens de la montagne sainte.

Le chemin par lequel nous sommes descendus est l’ouvrage des

moines de Saint-Elie, et comme j’en faisais mon compliment à celui qui nous accompagnait, il m’a dit que le pacha d’Acre a voulu leur faire payer pour cela une contribution ; dans ce pays, les chrétiens n’obtiennent qu’à force d’argent la faculté de remuer le sol ou d’aligner des pierres ; on a vainement représenté au pacha que ce chemin ne lui coûtait rien , et que lui-même en profitait pour aller à son kiosque du Carmel ; Abdallah a persisté très-longdemps à exiger un bakchich; à la fin cependant il s’est rendu à la prière du consul de France, et n’a plus rien demandé ; il a même permis aux pères, et pour cela on chante ses louanges, de réparer le chemin à leurs frais, toutes les fois qu’ils le jugeront nécessaire. J’entre dans ces petits détails pour vous faire connaître le gouvernement des pachas. Du

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reste, les moines du Carmel ne se plaignent pas trop d’Abdallah, et le regardent comme un assez bon voisin.

Arrivés dans la plaine, nous nous sommes dirigés vers l’extrémité du promontoire, où nous apparaissait de loin un amas de décombres; ce sont des rochers peu élevés dans lesquels on a creusé au ciseau des demeures pour les vivans et pour les morts ; ces rochers , qui jadis furent des habitations, ont ressenti les coups du temps comme d’autres anciens édifices dont nous avons vu les ruines au pied du Carmel, et la nature n’a pas mieux défendu ses ouvrages que le génie de l’homme n’a défendu les siens. De belles anémones croissent maintenant au milieu de ces ruines. Plusieurs géographes ont placé là l’antique cité de Porphire.

Un peu plus loin , vers la mer, nous avons vu les débris de l’ancienne Caïpha. Je n’ai rien à vous dire de cette ville, si ce n’est qu’au temps de la première croisade, elle était habitée par des juifs, et qu’après la conquête de Jérusalem, elle fut prise par les croisés; il s’éleva de grandes discordes pendant le siège, car Tancrède comptait garder la ville pour lui, et Godefroy l’avait donnée d’avance à Guillaume-le-Charpentier, vicomte de Melun. Le légat du pape fut obligé d’intervenir, et parvint à rétablir la concorde ; alors on recommença les assauts; le siège dura plusieurs jours et les combats furent sanglans; à la fin, on s’empara de la ville, et parmi les dépouilles des vaincus, on trouva d’immenses trésors, ce qui suffirait pour expliquer la valeur opiniâtre que les juifs avaient mise à défendre la place. La possession de Caïpha resta à Tancrède , qui en chassa Guillaume de Melun ; cette ville ouvrit ensuite ses portes à Saladin, puis les chrétiens la reprirent ; Louis IX répara ses fortifications. Depuis qu’elle est retombée au pouvoir des musulmans, l’histoire n’en parle presque plus ; elle a cependant continué d’exister jusque vers le milieu du siècle dernier, époque où fut bâtie la nouvelle Caïpha.

LETTRE XCIL

Négociation avec le pacha d’Àcre ; visite au consul de France.

A bord de la Truite , février 1831.

Nous venons d’avoir une grande affaire avec le pacha d’Acre ; nous avons traité de puissance à puissance, et la négociation a été vive; voici le fait ; pour que vous puissiez me suivre, il faut que je reprenne les choses à leur origine. A notre passage à Rhodes, un Arabe égyptien, nommé Ibrahim, s’était présenté au commandant de la Truite, le conjurant de le recevoir à son bord jusqu’à Alexandrie. Ibrahim avait été tambour dans l’armée française en Égypte ; il était allé en France, où pendant sept ans il servit en qualité de tambour; étant retourné ensuite dans son pays , il avait formé de jeunes tambours pour l’armée de Méhémet Ali ; mais n’ayant plus rien à faire en Égypte, il était parti pour Constantinople , afin d’offrir ses services au sultan Mahmoud. Comme le bâtiment sur lequel il s’était embarqué s’arrêta à Rhodes, Ibrahim se présenta devant le pacha ; Suchiur-bey, qui n’avait point de tambour, jugea à propos de retenir celui que la fortune lui envoyait. Ibrahim était depuis quelques semaines au service du bey, qui ne le payait point ; il se trouvait ainsi réduit à une grande misère, ne pouvant ni poursuivre sa route pour Stamboul, ni retourner en Égypte; les prières du tambour égyptien, soutenues par la recommandation du consul de France, avaient touché notre commandant, qui a bien voulu le recevoir abord de la Truite .

Comme Ibrahim parlait assez bien la langue française , et qu’il avait fait plusieurs fois le voyage de Jérusalem, je pris dès lors un arrangement avec lui, et je lui promis de le prendre pour guide et pour interprète, pendant tout le temps que je resterais en Syrie, en Palestine et même en Égypte. Toutes nos conventions étaient faites, et pour commencer son service auprès de moi , Ibrahim était allé avec

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bruit s’est répandu dans la ville qu’un tambour du grand Bonaparte venait d’arriver. Ce bruit est parvenu aux oreilles du pacha, qui a voulu le voir; Ibrahim, mandé devant le visir Abdallah, s’est mis à battre du tambour, et son excellence a été ravie de ce qu’elle a entendu ; le don d’un sabre et d’une bourse a été un premier témoignage de sa satisfaction. Il faut vous dire qu’Abdaîlah fait la guerre depuis plusieurs mois aux Arabes de Naplouse, et qu’il n’a pas un tambour dans son armée. Sa grande manie, depuis quelques jours, est d’avoir des troupes disciplinées à l’européenne, et le tambour Ibrahim lui a paru un heureux commencement de son entreprise ; il a voulu que cette merveille parût devant son divan rassemblé ; Ibrahim s’est présenté de nouveau avec l’instrument de sa fortune et de sa gloire ; il a fait des prodiges dans l’art qu’il professe ; la cour du pacha a tourà-tour entendu la générale , le pas de charge , la diane , le champ , V assemblée , le rappel , la retraite, etc.; tout le monde était dans l’enthousiasme ; les courtisans les plus adroits, pour exprimer leur admiration, feignaient, à chaque coup de baguette, d’être saisis de frayeur; lorsque Ibrahim a battu le pas de charge, un vieux kiaia qui s’était trouvé dans Saint-Jean d’Acre assiégé par Bonaparte, a paru plus effrayé que tous les autres, et s’est couvert le visage en s’écriant que les tambours de l’armée française faisaient le même bruit toutes les fois que les giaours montaient à l’assaut. Vous voyez qu’il n’a rien manqué au succès d’ibrahim, et que le pacha ne pouvait pas moins faire que de le retenir à son service.

Antoine est revenu seul, et lorsque je lui ai demandé ce qu’était devenu Ibrahim, il m’a raconté ce que je viens de vous dire. J’ai fait part de ce qui m’arrivait au commandant delà Truite, et j’ai réclamé son intervention auprès du pacha; le droit des gens ne permettait pas à Abdallah de retenir ainsi un homme placé sous le pavillon français. Le commandant, qui traite sévèrement tout ce qui tient à l’honneur du pavillon, a sur-le-champ adressé ses plaintes à l’agent consulaire ; celui-ci a présenté une note au pacha, qui d’abord n’a point voulu faire justice ; le consul a insisté ; on a même menacé le pacha d’employer à punir son infraction au droit des gens, la poudre qu’on voulait employer à le saluer. Alors le pacha a fait des réflexions sérieuses, et, changeant de ton, il nous a proposé un accommodement ; il s’offrait, si on lui laissait Ibrahim', de nous donner huit de ses gardes

et le premier de ses interprètes pour nous accompagner jusqu’à Jérusalem. Cette offre ne nous a pas semblé déraisonnable , et comme, d’un autre côté, nous ne voulions pas arrêter le pauvre Ibrahim sur le chemin delà fortune, nous avons accepté [ arrangement proposé par le pacha.

Je suis resté à bord de la limite pendant toute cette négociation, qui a duré deux jours. Quand tout a été terminé à la satisfaction générale, nous nous sommes embarqués dans la chaloupe de la Truite , pour nous rendre à Saint-Jean d’Acre. Nous avions plus de deux lieues de mer à traverser ; nous sommes partis à sept heures du matin ; le temps était fort beau et le vent favorable ; il n’était pas neuf heures quand nous sommes entrés dans le port. Arrivés chez l’agent consulaire de France, on nous a fait entrer dans une salle très-vaste, ornée de tapisseries et d’un divan recouvert d’une belle soie de Lyon . Bientôt nous avons vu paraître le consul. M. Catafago (c’est son nom) a quelque chose d’original et même de grotesque dans sa physionomie et dans son accoutrement ; figurez-vous un homme de taille moyenne, avec la longue robe des Orientaux , et coiffé d’un chapeau à trois cornes. M. Catafago est un négociant arabe, établi à Saint-Jean d’Acre depuis plus de quarante ans ; il a vu se succéder plusieurs pachas, et s’est toujours assez bien maintenu auprès de chacun d’eux ; il est à la fois le représentant de l’Autriche, celui de la Russie et celui de la France; en sa qualité de banquier, il avance quelquefois des fonds aux grands personnages du pays, au pacha lui-même. Le jour de notre arrivée, M. Catafago avait prêté trente mille piastres au prince de la montagne, et n’a pas manqué de nous le dire, pour nous montrer son crédit dans le Liban et sur toute la côte ; il a quelquefois essuyé la mauvaise humeur, l’humeur capricieuse d’Abdallah ; mais toutes les bourrasques qui éclatent contre lui finissent toujours par s’apaiser et par tourner au profit de sa fortune ; elles sont pour lui comme les orages du ciel, qui troublent un moment la terre, et dont le résultat salutaire est de féconder les moissons.

Nous avons été présentés à madame Catafago et à ses deux filles. Madame Catafago s’exprime fort bien en français, et parle avec un très-grand sens ; elle est vêtue moitié à la franque, et moitié à l’orientale; ses deux filles ne manquent ni de beauté, ni de grâce; leur parure est celle du pays, quantité de clinquans et de colifichets dont je ne sais point les noms. Des galoches ou des nalines de bois de sycomore

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les font paraître beaucoup plus grandes qu’elles ne le sont ; leurs cheveux, d’un noir d’ébène, descendent en tresses sur leurs épaules; elles ont sur le front, au lieu de bijoux, un diadème formé de sequins; elles ont aussi des pièces d’or mêlées à leurs tresses flottantes ; ce genre de parure a été pour moi une grande nouveauté. Je me rappelle que Voltaire compare quelque part les beaux esprits qui affectent de briller dans tout ce qu’ils écrivent, à des gens qui se mettraient des diamans jusque sur le derrière ; c’est justement ce que font les demoiselles Catafago. Ajoutez à cela, que lorsque les dames arabes marchent, toutes les pièces de monnaies pendues à leur chevelure produisent des sons argentins, qui augmentent encore la singularité du spectacle pour un étranger. Leurs galoches de bois résonnent sur le pavé et s’entendent d’assez loin. Telle est la mode du pays; les dames, parées de la sorte, ne peuvent marcher un peu vite, sans faire un très-grand fracas, et si on y donne des bals, je ne sais pas trop comment on peut suivre les violons.

Après les premières surprises, nous avons fini par nous faire à tous ces costumes ; j’étais touché de la manière affectueuse dont on nous a reçus. Nous avons dîné avec toute la famille ; la table était servie à l’européenne ; nous avons bu du vin de Chypre à la santé des vainqueurs d’Alger, et pendant tout le dîner, nous n’avons parlé que de la France, de sa gloire et de ses malheurs.

J’ai prié M. Catafago de m’accompagner hors de la ville ; j’étais impatient de voir ces campagnes de Saint-Jean d’Acre, qui avaient été le théâtre de tant de combats pendant les croisades. Nous sommes sortis par la porte de Damas ; une plaine immense s’étendait devant nous, bornée de tous côtés par des collines et des montagnes. Nous avons pu découvrir au premier aspect les principales positions décrites par les chroniques qui ont raconté les différens sièges de la ville d’Acre; j’ai pu d’abord m’assurer que leurs descriptions ne manquent point d’exactitude , et je prévois avec une véritable satisfaction que j’aurai peu d’erreurs à rectifier dans cette partie de mon histoire des guerres saintes. Nous aurons occasion de revenir sur cette plaine, si remplie de grands souvenirs.

Après une promenade de deux heures dans les campagnes d’Acre^ nous nous sommes rapprochés des remparts de la ville ; ces remparts ont été rebâties à neuf, il y a dix ans, et présentent un état de fortification redoutable, surtout du côté de la terre; on s’est moins oc-

cupé de fortifier le côté de la mer, assez bien défendu par la difficulté de s’approcher du rivage. Nous avons retrouvé à l’entrée du port cette fameuse tour des Mouches, devant laquelle échouèrent tant d’héroïques efforts ; j’ai eu quelque plaisir à savoir qu’elle porte ehcore le nom que lui donnaient les pèlerins. A la distance de plus d’une demilieue hors de la ville, le sol est couvert de débris ; l’enceinte de la vieille Ptolémaïs se trouve par là très-facile à reconnaître. Aujourd’hui la ville occupe à peine les deux tiers de l’espace qu’elle occupait au temps où les croisés en étaient les maîtres.

Saint-Jean d’Acre est, par sa position, la clef de la Syrie; au temps des croisades, les chrétiens et les Sarrasins mettaient une grande importance à l’occupation de cette place ; quoiqu’il y eût alors plusieurs autres ports sur la côte, on abordait le plus souvent à Saint-Jean d’Acre. En perdant cette ville, les chrétiens perdirent la Palestine et la Syrie. Lorsque Bonaparte eut la pensée de pousser ses conquêtes en Syrie, il chercha d’abord à s’emparer de la ville d’Acre, et les ennemis qu’il avait à combattre mirent aussi tous leurs soins à la défendre ; ayant échoué dans sa tentative, et perdant l’espoir de réduire la ville qu’il avait devant lui, il renonça à toute expédition au-delà du désert, et ne s’occupa plus que de conserver l’Égypte. Si, dans l’avenir, quelque conquérant veut porter ses armes en Syrie, il est probable qu’il commencera aussi par Saint-Jean d’Acre.

Il n’est pas aisé de suivre l’histoire de Saint-Jean d’Acre dans les temps modernes, et surtout depuis la chute de la puissance chrétienne en Syrie ; il y a près de trois siècles que cette ville est sous la domination ottomane. Toutefois, F autorité des sultans ne peut s’y faire respecter; nous avons vu dans l’Anatolie, des pachas que la Porte peut déplacer, changer, môme faire étrangler quand il lui plaît ; il n’en est pas de môme ici, où les pachas sont des princes et presque des souverains indépendans ; à mesure qu’on s’éloigne de la capitale de l’empire, on s’aperçoit que la puissance du grand-seigneur va en s’affaiblissant, et que le pouvoir des gouverneurs s’accroît; la Porte, ne pouvant exercer une autorité immédiate dans l’éloignement, a dû se contenter d’un hommage ou d’un tribut, et souvent elle a été obligée de reconnaître pour chefs ou pour pachas d’Acre, tous ceux que les évènemens de la guerre, les intrigues de l’ambition , quelquefois meme îe crime et la félonie, rendaient maîtres de ces pays lointains. On se ressouvient avec horreur du pacha Djezzar ; il a eu déjà trois succès-

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'seurs, quo la fortune a tirés comme lui des rangs les plus obscurs, et qu’elle a imposés au choix des sultans.

On peut voir par l’exemple d’Abdallah, qui règne aujourd’hui, comment se font les pachas d’Àcre ; Abdallah était le fils d’un kiaia mort au service de Soliman ; personne ne songeait à lui, et son enfance délaissée n’inspirait que la compassion. L’idée d’élever au pachalïk un orphelin abandonné vint à l’esprit d’un juif à qui Djezzar avait fait couper les oreilles, et que ses intrigues rendaient encore puissant. On doit sans doute être surpris de cette brusque élévation, mais ce qui surprend bien davantage lorsqu’on connaît Abdallah, c’est qu’il ait pu se maintenir au pouvoir. Figurez-vous un homme capricieux et fantasque, un homme efféminé, passant sa vie avec des femmes, et déjà vieux à trente-trois ans. Il ne faut pas demander à ce pacha de la Syrie, la moindre suite dans sa politique, car sa politique va selon son humeur ; il lui prend quelquefois des boutades de civilisation européenne; le voilà tout à coup avec le tarbousch, avec un habit écourté ; le voilà qui boit du vin, qui monte à cheval à la française ; mais au bout de quelques jours, tout est changé de nouveau ; il retourne à ce qu’il avait quitté, pour le quitter encore lorsqu’il lui viendra d’autres pensées.

Quoiqu’on ait à lui reprocher la fin tragique du pauvre juif qui l’avait fait nommer pacha, Abdallah n’a pas la réputation d’être cruel ; les coups d’Etat, les exces de son despotisme sont comme des fantaisies de femme ; il est tyran à la manière des enfans gâtés ; il y a six mois qu’il s’était mis en tête d’avoir les diamans de madame Catafago ; les menaces, les violences même, ont été employées pour obtenir ce qu’il désirait, puis, comme s’il n’eût jamais été question dé rien, le visir s’est remis à combler de ses bonnes grâces une famille qu’il avait dépouillée. Il négocie depuis quelque temps avec la Porte et le pacha d’Égypte. Aujourd’hui, il veut se faire un bouclier de Méhémet Ali contre le grand-seigneur; demain, il se réunira au grand-seigneur •contre Méhémet Ali ; vous pouvez juger de l’esprit qui préside à ces négociations, et quelles peuvent en être les suites. Abdallah, comme je vous l’ai dit, est, depuis quelques mois, en guerre avec les Arabes de Napîouse, et ne peut les soumettre ; tantôt il croit que cette guerre lui fera un nom glorieux parmi les nations ; tantôt il se décourage, et parle de s’enfuir avec son harem et ses trésors. Tel est le pacha que la fortune a donné à la Syrie, et dans les mains duquel est tombé F hé-

ritage de Salomon, car la Porte vient de réunir au pachalik d’Acre la wlle de Jérusalem et tout le littoral jusqu’à Gaza.

Nous avons visité l’intérieur de la ville de Saint-Jean d’Acre; nulle part on ne voit des rues plus étroites, plus obscures, plus sales; les khans de la ville, ouverts aux caravanes et aux marchands, sont comme tous ceux des villes arabes ; les bazars sont misérables, mal tenus, et n’ont rien qui attire les passans ; la ville n’a que deux édifices qui méritent quelque attention , le palais du visir et la mosquée de Djezzar. On rencontre encore quelques vestiges de la puissance des chrétiens; ce sont des ruines d’anciennes églises ; parmi ces ruines qui ont conservé un nom, on distingue les restes des églises de Saint-André, de Saint-Jean, de Saint-Nicolas ; je me suis arrêté sur l’emplacement de cette fameuse église de Saint-Sabbat qu’on se disputait les armes à la main, et qui fut l’occasion d’une guerre à la suite de laquelle finit la domination chrétienne sur les côtes de Syrie: on nous a fait voir Ruprès de la mer, ce qui reste de l’arsenal des galères, et des auberges des chevaliers de Saint-Jean ; on montre au milieu de la ville des décombres qui ont appartenu au palais des grands-maîtres de l’hôpital ; ce sont des voûtes, des arcades, des souterrains couverts de ronces et de poussière ; on ne retrouve plus rien de ces anciennes forteresses bâties au temps des croisades, de ces châteaux avec leurs tourelles gothiques, dans lesquelles s’enfermèrent tour-à-tour les chrétiens et les musulmans.

Les pères de la terre sainte ont un couvent à Saint-Jean d’Acre ; tous les moines qui l’habitaient, au nombre de sept, sont morts de la peste. Voici comment on raconte ce malheureux évènement; il y avait plus d’une année qu’un père franciscain avait été enlevé par ce fléau contagieux, et tous les vêtemens du défunt étaient restés dans une malle qu’on avait eu soin de tenir fermée; on a cru qu’au bout de douze ou quinze mois, il ne resterait plus de traces de la contagion , et qu’on pouvait enfin ouvrir la malle, sans avoir rien à redouter; sécurité malheureuse ! car la malle ayant été ouverte, deux moines sont morts le lendemain, le surlendemain deux autres ont expiré; enfin les sept jours de la semaine n’étaient pas écoulés, qu’on avait ouvert sept sépulcres, et qu’il ne restait plus personne au couvent. On a fait fermer la maison ; le pacha a donné des ordres pour que personne n’v entrât et n’en sortît ; des gardes ont été placés à la porte; comme l’intérieur du couvent restait sans gardiens, on a publié à son

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de trompe qu’il serait donné trois piastr es par jour à quiconque voudrait s’y enfermer pendant six mois. Plus de deux cents personnes se sont présentées , redoutant moins la peste que la misère, et sur lesdeux cents, on en a choisi cinq qui sont dans le couvent sans pouvoir en sortir. Je suis entré dans la cour et dans la galerie du monastère pour voir le docteur Bosio, qui occupe là un appartement. M. Bosio est un réfugié piémontais, établi à Saint-Jean d’Acre avec sa famille; il est depuis quelque temps médecin du pacha ; le médecin auquel M. Bosio a succédé , et que nous avions vu à Marseille, nous avait parlé des caprices et des singularités d’Abdallah ; entre autres bizarreries de son caractère , il voulait que son médecin avalât la moitié des remèdes que celui-ci lui conseillait de prendre. On lui ordonnait un émétique, il faillait en avaler la moitié ; une tisane , de même ; une purgation, idem , etc. J’avais fini , me disait le docteur, par ne lui ordonner que l’air pur du Carmel et l’eau fraîche du Bélus. Le docteur Bosio est un homme de sens et d’esprit ; il a très-bien su s’accommoder à l’humeur du pacha, qui, avec lui, est devenu plus raisonnable. Versé à la fois dans l’art de guérir et dans la science militaire» il tâte tous les matins le pouls d’Abdallah , et passe ses troupes en revue tous les soirs. Il est admis quelquefois au divan suprême, et son influence s’étend jusqu’à la politique du pacha, qui n’en va pas plus mal.

J’ai fait quelques questions au docteur Bosio sur la peste qui paraît s’être confinée dans le couvent ; le docteur nous a répondu que le fléau ne donnait plus d’inquiétudespour le moment, mais que l’année ne se passerait pas sans qu’il ne renouvelât ses attaques; il ne m’appartient pas de raisonner sur un mal dont la connaissance paraît avoir échappé aux plus habiles, mais qu’il me soit permis d’exprimer une observation que j’ai faite, non pas en étudiant la médecine, mais en étudiant l’histoire. Comment se fait-il que pendant deux siècles et demi qu’ont duré les croisades , la peste ne se soit pas déclarée une seule fois dans une ville de Syrie ou d’Égypte, tandis que maintenant elle revient presque chaque année dans ces deux pays. Ce fut sans doute un grand bonheur, car l’Europe n’eût pas tardé à se dépeupler. J’ai fait part de cette observation historique au docteur Bosio qui en a été frappé; je pense qu’elle vous frappera de même, je laisse d’ailleurs les explications à ceux qui en savent plus que moi. C’est ici surtout qu’il faut s’en rapporter à ces voyageurs éclairés qui, dans leurs

courses laborieuses, n’ont rien négligé pour connaître l’ont cherchée au péril de leur vie i.

la vérité, et qui

s Je n’ai pas besoin de nommer ici M. Pariset et plusieurs de ses compagnons de voyage, qui m’ont précédé en Égypte et sur les côtes de Syrie»

d’oiuext.

LETTRE XCÏIÏ

Départ pour Jérusalem ; route de Caïpha à Ramla.

Le 9 février 1831»

Nous avions fixé notre départ pour Jérusalem au 7 février ; dès le matin, le pacha d’Acre nous a envoyé les huit gardes et l'interprète qu’il nous avait promis. Plusieurs des officiers de la Truite ont voulu aussi faire le voyage, et nous ont accompagnés ; notre caravane était nombreuse; tout le monde avait des armes; on parlait depuis quelque temps de plusieurs brigandages , de plusieurs meurtres commis sur la route que nous allions suivre ; nous nous attendions à trouver plus d’une occasion d’exercer notre valeur contre les Arabes bédouins, avant d’arriver à Ramla et dans les montagnes de la Judée.

Nous sommes sortis de Caïpha à sept heures du matin, et nous avons laissé à notre gauche la pointe du Carmel. Notre troupe a marché long-temps dans une plaine à moitié cultivée, située entre la mer et une chaîne de montagnes; la grande armée des croisés, dans la première guerre sainte, avait suivi le môme chemin ; c’est aussi la route que prit Richard-Cœur-de-Lion, lorsqu’après la prise de Saint-Jean d’Acre, il marcha avec son armée vers Jérusalem. Les lieux que traversait l’armée de Richard, nous dit Gauthier Yinisauf, témoin oculaire, étaient remplis d’herbes de toute espèce, qui s’élevaient jusqu’à la hauteur de l’homme ; une grande quantité d’animaux sauvages sautaient souvent entre les jambes des soldats, et semblaient s offrir d’eux-mêmes à leur appétit. U itinéraire de Richard parle de certains insectes rampans qu’il appelle tarentes , et qui incommodaient les pèlerins par des piqûres douloureuses; ces insectes ne paraissaient point le jour ; mais à l’approche de la nuit, ils accou-

raient en foule, armés de leur cruel aiguillon; leur piqûre causait une enflure subite, accompagnée de douleurs violentes ; les croisés finirent par éloigner ces insectes venimeux, en frappant sur des boucliers, sur des casques, sur tous les ustensiles qu’ils avaient sous la main, et qui pouvaient produire un son. Le même historien cite une ville ou un château appelé Capharnaiim, dans lequel Richard dîna en attendant Vannée; les descriptions des lieux que fait Gauthier n’ont pas perdu leur exactitude, et les pays qu’il traversa avec les croisés ne m’ont pas paru avoir changé d’aspect et de physionomie. Les bords de la mer sont encore couverts de hautes herbes ; nous n’avons point cependant retrouvé les tarentes, ni le château de Ca~ pharnaüm, qui devait être situé à l’endroit où se trouve maintenant le village arabe d’Atlik.

Après trois heures de marche, nous sommes arrivés à l’endroit du chemin que le chroniqueur anglais appelle les Chemins étroits. Une route a été taillée à main d’homme au milieu d’une couche rocheuse qui couvre la plaine ; on marche entre deux bancs de rochers pendant près d’un demi-mille ; puis on arrive dans une campagne découverte, au bout de laquelle on aperçoit le château des Pèlerins. Rien ne peut nous faire connaître en quel temps a pu être tracé le chemin des Étroits ; tout ce que je puis vous dire, c’est que le pays que nous avons traversé nous a montré partout des rochers travaillés par le ciseau et l’industrie de l’homme ; nous avons vu partout des demeures pour les vivans et pour les morts, creusées dans la roche vive; quelquesunes paraissent fort anciennes, et je ne m’étonne pas qu’on les fasse remonter à des temps qui ont précédé la conquête des Hébreux ;

nous voyons en effet dans l’Ecriture, que les habitans de ces contrées furent ceux qui résistèrent le plus long-temps aux armes d’Israël ; fl n’était pas facile de triompher d’un peuple pour lequel chaque rocher était un asile, et chaque montagne une place de guerre.

Le château des Pèlerins qui s’aperçoit du chemin des Etroits, présente de loin l’imposant aspect de ses tours et de ses remparts. On a de la peine à croire d’abord que ce château qui reste debout, et qui semble n’avoir rien perdu de ses fortifications, puisse être sans habitans. A mesure qu’on s’en approche, on est frappé du silence qui règne dans son enceinte ; lorsqu’on a franchi les portes, on s’étonne de n’y trouver que des troupeaux de chèvres avec leurs gardiens ; les Arabes l'appellent le château d’Atlik, du nom du village situé à une

d’orient.

lieue de là, au pied des montagnes ; le château des Pèlerins ou d’Atlik fut bâti par les templiers, après la troisième croisade. Jacques de Yitry nous apprend que, lorsqu’on en jeta les fondations, on découvrit dans la terre plusieurs sources d’eau vive, beaucoup de colonnes et des trésors qui avaient appartenu à des temps tout-à-fait ignorés; quand la puissance des Francs eut succombé en Syrie, et que Ptolémaïs, Tripoli et Beyrouth, furent tombées au pouvoir du sultan du Caire, les chevaliers du temple se défendirent encore quelque temps dans le château des Pèlerins. L’histoire n’en parle plus depuis cette époque; plusieurs tours de plus de cent pieds de hauteur y sont encore debout ; les murailles qui subsistent ont en plusieurs endroits plus de douze pieds d’épaisseur. Nous avons distingué parmi les ruines, des colonnes de granit, des fenêtres, des créneaux, des dômes, les restes d’une église et d’un palais du grand maître; une espèce de havre qui s’avance jusque sous les murs, peut recevoir de petits bateaux. Les tours solitaires d’Atlik servent maintenant de point de reconnaissance aux navigateurs. Lorsque la Truite était près d’entrer dans la baie de Caïpha, je me rappelle que notre pilote grec nous avait montré, à notre droite, le château des Pèlerins.

A quatre ou cinq mille d’Atlik, toujours en suivant la côte, on trouve le village de Tantoura ; ce lieu occupait un rang distingué parmi les villes de la terre de Chanaan. L’Écriture lui donne le nom de Dor, Dora , Nephath. Je vous intéresserais médiocrement en vous disant que cette ville fut prise d’assaut par Josué, et que Triphon, usurpateur du trône de Syrie, et meurtrier de Jonathas, y fut assiégé par un prince de la famille d’Antiochus. On distingue encore sur une pointe de terre les restes d’une forteresse ou d’une ville qui existait au temps des croisades et que les chroniques du temps appellent Mirla .

Le village de Tantoura, où nous avons couché, est situé sur \ù bord de la mer ; il y a là une espèce de port dans lequel on ne peut entrer sans danger. La côte que nous parcourons n’oûre aucun abri, aucun refuge aux navigateurs. Les peuples de ces rivages n’ont longtemps vécu que des dépouilles des naufragés, et tandis que les Arabes vagabonds attendaient le voyageur égaré dans le désert, ceux qui habitaient les côtes attendaient les navires battus par la tempête ; ainsi vivaient naguère les Arabes de Tantoura, et ce n’est que depuis un siècle qu’ils se sont mis à cultiver la terre, qui est dans ce pays d’une très-grande fécondité.

Le village, composé d’une soixantaine de maisons, ne ressemble point aux villages que nous avons vus en Turquie. Gomme nous avions un bouiourdi du pacha d’Acre, nous sommes descendus chez le cheik, qui a la maison la plus commode du pays; il nous a reçus avec de grandes démonstrations de joie, et ne sachant comment nous faire honneur, il s’est mis à crier de toutes ses forces, à répéter mille mots sans suite, le tout accompagné de gestes et de manières qui nous ont paru tout-à-fait barbares. Du reste, il ne nous a offert ni le café ni la pipe; quelle différence entre ce chef turbulent et grossier d’une tribu arabe, et ces bons agas de l’Asie mineure, dont l’hospitalité, avec moins de bruit et de paroles, était si franche, si naturelle et si affectueuse ! Nous avons été introduits dans une chambre, espèce de hangar assez vaste qui sert d’écurie pour les bestiaux ; le cheik a poussé la politesse jusqu’à nous y laisser seuls , c’est-à-dire que les animaux ont été renvoyés dans la cour. Comme nous sommes arrivés de bonne heure à Tantoura , nous avons eu tout le temps de parcourir le village et les environs. Nous sommes entrés dans quelquesunes des cabanes des Arabes ; toutes ces habitations sont à peu près construites sur le même plan ; leur intérieur, qui n’est qu’un réduit étroit et voûté, ne ressemble pas mal au dedans d’un four; au milieu de chaque cabane, est un tronc d’arbre qui en soutient la voûte ; ce sont partout les formes arrondies de l’architecture arabe, et le village, vu de loin, pourrait se prendre pour une réunion des grosses taupinières. Au reste, les animaux de nos basses-cours sont beaucoup mieux logés que les habitans de Tantoura.

Toutefois, ce peuple paraît moins malheureux que celui que nous avons vu à Saint-Jean d’Acre et à Caïpha ; ce ne sont là ni les Arabes nomades, ni les Arabes tout-à-fait corrompus des cités. Le jour de notre arrivée, on célébrait une noce ; nous avons vu une partie de la fête ; trente ou quarante jeunes hommes rangés sur une même ligne, et pressés les uns contre les autres, marchaient en cadence, et chantaient une chanson dont le refrain était : La belle épouse le beau et le beau épouse la belle ; après eux s’avançait un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui avait un air fort commun, et que nous n’aurions pu prendre, à son extérieur, pour le beau de la chanson : c’était le futur époux ; il s’avancait, monté sur un cheval, armé d’un fusil ; il était suivi des femmes et des enfans du village qui répétaient le refrain : Le beau épouse la belle. Il partait du cortège quelques coups

d’oui EST.

de fusil qui animaient la fête; après avoir fait le tour du village, ou s’est arreté sur un terrain qui venait d’ètre balayé ; là le marié est descendu de cheval ; il s’est assis sur une natte ; la pipe que les Arabes appellent hassabé, lui a été offerte avec un air de solennité. Au bout d’un quart d’heure, on a apporté devant lui un énorme pilau ,qui a été distribué aux assistans; puis le jeune époux a été reconduit dans sa maison, où l’attendait sa future compagne; nous n’en avons pas vu davantage ; voilà, je pense, les principales cérémonies d’un mariage arabe : seulement on passe un contrat, quelques jours avant la noce, devant le cheik.

Les femmes du pays sont vêtues d’une longue robe bleue, qui leur descend jusqu’au talon, et qui s’ouvre sur la poitrine; la robe est serrée au milieu du corps par une ceinture d’étoffe, quelquefois même par une simple corde. Un bandeau, fait de pièces de monnaie, orne leur front, et leur pend des deux côtés jusqu’à l’oreille ; elles ont aux bras de petites chaînes de verre ou de métal. Nous n’avons point vu de femmes voilées; le sexe ne manque pas d’une certaine beauté, mais l’habitude qu’ont les femmes de se noircir les lèvres et les sourcils avec je ne sais quelle drogue, donne a leur physionomie quelque chose de dur et de repoussant. Ce sont les femmes qui ont soin des bestiaux, et qu’on charge de tous les travaux domestiques. La plupart des habitans n’ont qu’une femme, car dans leur maison, ils ne pourraient pas en loger deux ; te cheik, logé d’une manière plus commode, en a jusqu’à quatre ; il tes fait travailler comme des servantes ou des esclaves ; ce sont tes femmes du cheik qui ont balayé et nettoyé notre appartement, l’écurie de la maison, et qui nous ont apporté 1e pilau et 1e lait bouilli que nous avons mangé à notre souper. Nous avions vu, dans la cour, à notre arrivée, la première femme du cheik , occupée de moudre du froment sur un moulin à bras ; cette occupation m’a rappelé que dans l’antiquité tes femmes étaient chargées ainsi de moudre 1e blé; Jésus-Christ, annonçant la destruction de Jérusalem, dit ces paroles : « Deux femmes moudront au moulin ; l’une sera prise et l’autre laissée. » La femme du cheik, occupée de ce travail, lorsque nous avons paru, n’a pas même daigné tourner vers nous ses regards ; la reine de Saba n’aurait pas eu plus de fierté ; elle avait sur son front un bandeau de piastres d’argent, et portait des brasselets de verre bleu.

Les hommes sont vêtus d’un manteau ou plutôt d’une pièce de

feutre, rayé de noir et de blanc, qui tombe sur leurs épaules, et leur laisse le bras droit à découvert ; ils n’ont pas d’autre parure. Les Arabes n’ont pas comme les Turcs un paquet de pistolets pendu à la ceinture ; leur arme habituelle est un fusil, leur monture est le cheval. Le cheik paraît avoir sur eux la plus grande autorité ; c’est lui qui est chargé de recevoir les impôts, et cette fonction ajoute encore à la crainte qu’il inspire; il veille lui seul pour le maintien de l’ordre, et lorsqu’il se commet quelque infraction aux lois, il administre luimême les corrections. Le cheik de Tantoura nous a donné le spectacle de sa justice ; en rentrant chez lui après notre tournée dans le village, nous l’avons trouvé sur la porte, frappant, à grands coups de bâton, un jeune homme accusé de je ne sais quelle faute. Tout se passait sans aucune résistance, sans même qu’on entendît une plainte; j’ai cru remarquer que le cheik n’était pas fâché que nous fussions témoins du pouvoir qu’il exerce dans le pays.

Dans une promenade que nous avons faite au bord de la mer, nous avons visité une caravane de pèlerins arméniens qui campaient sur une belle esplanade couverte de gazons. Les plus riches avaient des tentes, la plupart n’avaient point d’abri et restaient sur la terre nue, au milieu de leurs bagages, exposés aux vents et à la pluie. Il y avait dans cette caravane des femmes, des vieillards, desenfansau berceau ; un grand nombre faisait le voyage à pied ; quelques-uns montaient des ânes ; une perche surmontée d’une touffe de crins de cheval, était plantée au milieu de cette multitude ; il se trouvait là des pèlerins

qui venaient de Tauris, qui venaient d’Edesse, qui avaient quitté, pour visiter Jérusalem , le pays d’Érivan , la Géorgie, les rives de la mer Caspienne, les bords de l’Euphrate et du Tigre. Cette pieuse caravane me rappelait nos pèlerins d’Occident qui, dans le moyen âge et avant les croisades, abandonnaient leur pays pour se rendre dans les lieux saints ; quoique nous fussions tout-à-fait étrangers les uns aux autres, un sentiment religieux nous a mis en rapport dès la première vue. En passant au milieu d’eux, nous voyions sur leurs figures quelque chose d’affectueux et de bienveillant ; les uns voulaient nous faire asseoir sous leurs tentes, d’autres nous invitaient à fumer la pipe, ou nous offraient de l’eau-de-vie ; nous prononcions devant eux le nom de Jérusalem , mais la ville sainte n’a pas le même nom dans leur langue; quelques-uns de nous leur montraient les montagnes que nous avions devant nous, et nous leur faisions entendre que nous

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allions par-delà ces montagnes ; je leur montrais le soleil, et je leur faisais comprendre par signes que nous étions partis des lieux où se couche l’astre du jour, pour venir aux lieux où naît la lumière. Ges bonnes gens nous priaient de ne pas les quitter et d’achever notre voyage avec eux, car ils n’avaient, nous disaient-ils, d’autres armes que leurs prières, d’autre appui que celui des anges. Comme nous appartenions à la grande nation des Francs, et que nous étions armés, ils nous prenaient pour ces guerriers dont parle l’Écriture, qui n’ont besoin que d’ètre dix pour mettre en fuite cent ennemis, et d’ètre mille pour en tuer dix mille.

Je vous ai parlé du réduit que le cheik de Tantoura nous avait laissé pour la nuit ; après notre souper, nous nous sommes étendus parmi nos bagages, et nous avons dormi en dépit des insectes qui nous dévoraient; le lendemain, nous nous sommes réveillés avant le jour, et nous avons fait nos dispositions pour nous remettre en route ; notre premier soin a été de payer au cheik l’hospitalité qu’il nous avait donnée, et nous avons cru que quatre kréri en or, dont chacun vaut trois piastres et demie, suffisaient pour nous acquitter ; mais cette offrande était loin de répondre à l’attente de notre hôte ; il se rappelait que le consul de Hollande à Beyrouth, qui était venu loger chez lui quelques jours auparavant, lui avait donné en partant quatre-vingt piastres ; malheur à ceux qui viennent après des voyageurs aussi magnifiques, car de telles libéralités font croire aux Arabes que tous les Francs sont cousus d’or, et qu’ils doivent partout répandre des trésors sur leur route. Notre cheik est souvent revenu sur la grâce insigne qu’il nous avait faite en déplaçant pour nous ses chevaux, ses vaches et ses moutons ; comme nous n’avons pas voulu nous soumettre à ses prétentions, et que nous nous disposions à partir, on est venu nous dire que les selles et les brides de nos montures avaient disparu ; à la fin l’interprète du pacha d’Acre qui nous accompagnait, a montré au cheik notre bouiourdi (passe-port) et lui a dit d’un ton menaçant qu’Abdallah lui ferait couper la tête, s’il persistait à rançonner ainsi les voyageurs ; aussitôt le ton du cheik s’est radouci, les selles et les brides de nos chevaux se sont retrouvées, et nos quatre petites pièces d’or pour la nuit que nous venions de passer dans une écurie, ont été acceptées sans trop de murmure. Qu’on vante tant qu’on voudra l’hospitalité patriarcale des Arabes; voilà celle des Arabes de Tantoura.

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