SUITE DE LA LETTRE XCIII
Départ de Tantoura ; ruines de Césarée, de la forêt prise pour la forêt enchantée du Tasse ; halte dans une tribu nomade ; arrivée à Ali-ehn-ïïaramy.
Le 10 février 1831.
Une pluie battante était tombée pendant la nuit ; lorsque nous sommes partis, le soleil s’est levé dans tout son éclat ; la caravane arménienne s’était mise en marche; nous l’avons suivie à travers un rivage sablonneux, couvert en plusieurs endroits d’une énorme quantité de coquilles. A deux lieues de Tantoura, nous avons traversé une rivière que les gens du pays appellent Nahr-Coucath ou le fleuve des Crocodiles. Plusieurs voyageurs ont cru voir dans cette rivière des crocodiles plus monstrueux que ceux du Nil ; une de nos chroniques rapporte que ces monstres avaient dévoré deux soldats de la croix. Nous n’en avons vu aucun ; on nous a dit que les crocodiles du Nahr- Coucath sont de la plus petite espèce. En passant dans ce lieu, nous avions une autre préoccupation, je pourrais dire une autre frayeur : c’était celle des Arabes bédouins et des brigands du désert, dont tout le pays, nous dis.ait-on, était infesté. Les gardes du pacha, qui nous servaient d’escorte, s’écartaient à droite et à gauche pour éclairer notre marche, et pour découvrir les ennemis, s’il y en avait. Quelquefois, ils revenaient auprès de, nous d’un air très-effrayé, et nous racontaient qu’ils avaient vu beaucoup d’hommes à cheval ; c’étaient les bédouins; alors notre caravane serrait les rangs; chacun préparait ses armes. Nous avons eu ainsi plusieurs alertes ; mais l’ennemi n’a pas paru.
Nous avions à une lieue de nous, sur le bord de la mer, les ruines de Césarée ; nous distinguions les tours et les remparts de la cité ; le voisinage d’une aussi grande ville nous rassurait, et nous nous avancions pleins de sécurité et de confiance ; mais quelle a été notre sur-
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prise, lorsque nous n’avons trouvé qu’une ville démolie et pas un être vivant ! J’avoue que l’aspect de ces ruines solitaires m’a inspiré quelques craintes; je portais autour de moi des regards inquiets, et de chaque rue déserte, de chaque tour abandonnée, il me semblait voir sortir des troupes de bédouins.
Césarée eut ses temps de gloire sous la domination romaine ; vous pouvez voir dans l’historien Josèphe une pompeuse description de son cirque, de son amphithéâtre, de ses palais de marbre , de son temple de César-Auguste, de son port qui égalait ceux du Pyrée et de Tyr. C’est dans cette ville que les apôtres de la foi chrétienne commencèrent à cueillir les palmes du martyre. L’histoire de Césarée est environnée de ténèbres, jusqu’au moment où elle tomba au pouvoir du calife Omar. Elle fut reprise sur les Sarrasins, par Baudouin Ier, roi de Jérusalem ; Cafifaro , historien génois, qui assistait à la prise de Césarée, nous donne sur cette conquête des détails fort curieux . Tandis que les chrétiens, nous dit-il , se disposaient à livrer un assaut , deux Sarrasins sortirent de la ville , et dirent aux assiégeans : « Pourquoi voulez-vous nous tuer et vous emparer de notre pays , puisqu’il est écrit dans votre loi qu’on ne doit pas envahir ou même désirer le bien d’autrui, ni attenter à la vie des créatures formées à l’image de Dieu. — Il est vrai , répondit le patriarche de Jérusalem , qu’il est écrit dans notre loi qu’on ne ravira pas le bien d’autrui, et qu’on ne versera pas le sang de l’homme, mais la ville de Césarée ne vous appartient pas , elle appartient à saint Pierre qui nous l’a donnée ; quant à l’effusion du sang , nous vous répondrons que celui qui a pris les armes pour détruire la loi de Dieu, mérite la mort. » De pareils raisonnemèns, il faut l’avouer, avaient besoin d’être accompagnés de la victoire, et la victoire ne manqua pas aux soldats chrétiens en cetto occasion.
Cette ville retomba au pouvoir des musulmans, au temps de Saîadin ; puis elle fut reconquise et réparée par Richard , roi d’Angleterre. L’histoire nous apprend que Louis IX séjourna plusieurs mois à Césarée. «Le roi, dit Joinville, ne tarda pas à partir d’Âcre avec tout ce qu’il avait pu recouvrer de gens, et s’en alla à Césarée qui était à douze lieues d’Acre, tirant vers Jérusalem, et pour ce que les Sarrasins avaient rompu et abattu les murailles, le roi les fit refaire en grande diligence, et fit bien fortifier la ville, en sorte que tout le monde s’émerveillait, comme eu si peu de temps, il ayait pu si bien clore
la cité des murs, et, durant tout le temps que nous y fûmes, personne ne nous dit mot , combien que nous fussions bien petit nombre de gens.»
Césarée passa de nouveau entre les mains des musulmans , et fut prise par le fameux Bibars, qui fit tant de mal aux colonies chrétiennes; depuis l’année 1264, elle n’est plus rentrée sous la domination des chrétiens , et son entière décadence s’est accomplie sous l’étendard du croissant. Le port est tout-à-fait comblé. Les débris des temples et des palais ont été transportés dans les villes voisines ; on en a transporté jusqu’à Damiette; le fameux Djezzar-paeha avait tiré des ruines de Césarée, les belles colonnes de porphyre qui ornent sa mosquée à Saint-Jean d’Acre ; il y a quelques mois que les moines latins de Jaffa ont fait venir du même lieu des pierres et des marbres pour la construction de leur nouveau couvent.
A quelques milles de ces ruines, en poursuivant notre route, nous avons trouvé un petit lac que nos vieux chroniqueurs appellent l’étang de Césarée. Cet étang, qui n’a pas deux cents pas de large et sept à huit cents pas de longueur, était couvert d’oies et de canards sauvages; Raymond d’ Agiles, un des historiens de la première croisade, nous dit que l’armée chrétienne , marchant vers Jérusalem , s’arrêta deux jours près du lac de Césarée. Tandis que les croisés étaient campés, un pigeon, mortellement blessé par un vautour, vint tomber au milieu d’eux; l’évêque d’Agde l’ayant pris, trouva une lettre que cet oiseau portait, et qui était conçue en ces termes : « Le roi d’Accon au duc de Césarée. Une race de chiens a passé chez moi, race folle et querelleuse , à laquelle, si tu aimes la loi , tu dois faire tout le mal que tu pourras , tant par toi que par les autres; fais savoir ceci dans les autres villes et dans les châteaux . » On fit connaître le contenu de cette lettre, écrite dans la langue des barbares, aux chefs de l’armée chrétienne, ainsi qu’à tous les pèlerins assemblés ; les croisés rendirent grâce au Seigneur dont la miséricorde éclatait ainsi envers eux , puisque les oiseaux même ne pouvaient traverser les airs pour leur faire du mal , et venaient au contraire leur livrer les secrets de U ennemi.
Quatre-vingt-dix ans après le passage de ces premiers pèlerins, l’armée de Richard vint aussi camper autour du lac de Césarée ; les croisés anglais rencontraient partout des Sarrasins qui fondaient sur eux à l’improviste ; les traits et les flèches, dit Gauthier Yinisauf,
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tombaient en si grande quantité, qu’il n’y avait pas dans tous les, environs un espace de quatre pieds qui n’en fût couvert; c’est dans, ce lieu que Richard, comme il le raconte lui-même dans une lettre^ fut atteint d’une flèche, quodam telo vulneratus. Les croisés anglais, s’arrêtèrent sur les bords d’une rivière que les chroniques appellent la rivière Salée . Nous avons traversé cette rivière, à laquelle les Arabes donnent le nom de JS ahr-Karcadin ( eau des Crocodiles ) ; quelques, voyageurs l’ont confondue avec le Nahr-Koucath , dont nous avons parlé, et qui a son embouchure entre Césarée et Tantoura.
Lorsqu’on a traversé le Nahr-Karcadin , on entre dans une région, sauvage et déserte, qui est presque partout couverte de bois , et qui n’est habitée que par des ours et des sangliers. C’est dans cette région boisée que j’avais cru devoir placer la forêt enchantée du Tasse ; j’avais même publié là-dessus un mémoire qu’on peut lire dans les pièces justificatives du premier volume de Y Histoire des Croisades. Des. voyageurs éclairés que j’avais consultés , m’avaient confirmé dans l’opinion que je m’étais formée, et je me vantais d’avoir fait une dé-, couverte importante; il me semblait, en approchant de la forêt, en-. tendre les arbres se plaindre et gémir; je croyais voir couler le sang de la blessure des cyprès et des sapins , comme dans la Jérusalem délivrée . Yains fantômes de l’imagination ! brillantes illusions de poète ! Je n’ai pas tardé à voir que j’avais été induit en erreur, et que. les arbres qui croissent dans cette plaine n’ont jamais pu connaître ni les enchantemens d’Ismen , ni la cognée de Tancrède et de ses compagnons ; d’après le témoignage de tous nos vieux chroniqueurs, la forêt qui fournit aux croisés le bois nécessaire à la construction des machines, était située à quelques lieues seulement de Jérusalem * du coté de Naplouse ; or, la forêt de Césarée est à seize ou dix-huit lieues de la ville sainte. Puisque les guerriers de la croix pouvaient trouver des bois à quelques milles de leur camp, pourquoi seraient-ils venus si loin, et dans un pays ennemi qui assurément ne les aurait pas laissés en paix ? Raoul de Caen et tous les chroniqueurs qui ont parlé de la forêt découverte par les croisés, la placent au milieu d’une terre montueusey dans des vallons enfoncés ; ce qui ne pourrait convenir an pays plat que nous parcourons. Au temps des juges et des rois d’Israël , c’est du territoire de Naplouse qu’on tirait le bois pour les sacrifices du temple; aujourd’hui, comme au temps des Hébreux , comme à celui des croisades, le pays de Sichem est encore en plusieurs endroits IV. 10
un pays boisé. Une dernière observation, c’est que nos chroniqueurs* en parlant des bois coupés pour la construction des machines, nomment des sapins, des cyprès, des pins et non point des chênes ; or, la forêt de Gésarée est une forêt de chênes, et voyageur n’y trouve ni pins ni cyprès. J’avoue , mon cher ami , qu’il m’en a beaucoup coûté de renoncer ainsi à ma glorieuse chimère ; mais à l’approche des lieux saints, il faut savoir s’humilier et confesser ses fautes.
Le pays que nous avons traversé, est appelé par les chroniqueurs des guerres saintes, la forêt d >Arsur. On ne trouve nulle part des arbres de haute futaie, mais partout des bois taillis et des bouquets de chênes nains. Les Arabes nomades qui habitent ce pays, promènent leurs tentes dans les lieux qui offrent les meilleurs pâturages ; c’est là que nous avons vu pour la première fois des campemens d’Arabes bédouins. Gomme nous étions fatigués, nous sommes descendus de cheval pour nous reposer sous la tente d’un cheik ; les tentes des Arabes, alignées comme les cabanes d’un village, sont construites de roseaux, et couvertes d’un feutre noir, formé de poil de chameau ou de chèvre. Une simple cloison, composée de joncs et de branchages, sépare l’habitation des femmes et celle des hommes ; un fusil est suspendu à la cloison ; les principaux meubles sont des vases de terre ; une natte grossière est étendue sur le sol ; nous avons dîné dans la tente du cheik avec les provisions que nous avions apportées; pendant notre dîner, le cheik a fait allumer du feu devant sa tente, et, dans un vase à demi brisé, on a préparé le café. La liqueur hospitalière a été offerte à toute notre caravane ; les Arabes de la tribu étaient venus se ranger en cercle autour de nous, ne nous perdant pas de vue. Des femmes sans voile, parmi lesquelles plusieurs avaient le nez traversé par un anneau, s’étaient accroupies devant une tente voisine, et nous regardaient avec une grande curiosité ; quelques-unes murmuraient* et notre présence paraissait leur déplaire. Je me suis adressé à notre interprète, et je l’ai prié de remercier le cheik de son hospitalité. Celui-ci a paru sensible à nos complimens, et s’est félicité dans sa ré* ponse d’avoir reçu des hôtes aussi respectables que nous. Ces Arabes* ai-je dit alors à notre interprète, me paraissent des gens très-pacifiques ; très-pacifiques, m’a-t-il répondu, cela peut être ; mais ne perdons pas de vue nos pistolets et nos fusils.
En quittant les tribus nomades, nous n’avons pas tardé à entrer dans une plaine, qui nous a paru assez fertile, au milieu de laquelle
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est un gros village, appelé IIom-Kaded. La caravane arménienne, dont les haltes sont courtes, et qui nous devançait sur le chemin de Jérusalem, s’étendait en longue phalange dans la plaine. Nous sommes arrivés vers le coucher du soleil au village d ’Ali-ebn-Haramy, AU, fds de voleur. Le village est situé sur un lieu élevé tout près de la mer. Le père Nau place en ce lieu l’ancienne Antiputride ; j’étais d’abord tenté d’adopter cet avis; mais comme l’historien Josèphe rapporte qu’ Antiputride fut bâtie dans un lieu où abondaient les eaux, il faut lui chercher un autre emplacement, car il n’y a que des citernes dans le village d’Ali-ebn-Maramy. Hors du village et sur l’endroit le plus élevé de la côte, on voit l’emplacement et les ruines d’un château ; en nous promenant dans la campagne, nous avons rencontré beaucoup de pierres semblables à des émeraudes. La maison du cheik où nous avons passé la nuit est attenante à la mosquée; depuis que nous avons quitté la terre des osmanlis, c’est la première fois que nous avons entendu la voix du muézin; j’ai cru remarquer en général que les Arabes sont moins religieux et moins dévois que les Turcs.
Une extrême agitation paraissait régner parmi les habitans, à cause de la guerre de Naplouse. Les Arabes de Sanour se répandent dans les campagnes voisines, pour chercher des vivres ; ils enlèvent les troupeaux, pillent les habitations isolées, attaquent et dévalisent les voyageurs; d’un autre côté, on redoute dans tous les villages, les agens du pacha d’Acre, envoyés pour lever de l’argent et des troupes ; les gardes d’Abdallah, qui nous accompagnent, ont reçu l’ordre de se conduire avec douceur et modération; ils ne doivent rien exiger des habitans, pas même pour la nourriture de leurs chevaux; les Arabes, d’ailleurs, paraissent peu disposés à montrer la moindre complaisance a leur égard ; nous avons pu voir qu’on ne leur fournissait rien sans être payé d’avance, ce qui peut être regardé comme une nouveauté dans le pays.