SUITE DE LA LETTRE XCIIL
Arrivée à Ramla.
Février 1831.
Nous sommes partis du village d’ Ali-ebn-Haramy vers les six heures du matin. A huit heures, nous avions dépassé le village de Jolib , et nous nous sommes trouvés sur les bords d’une rivière appelée par les chroniques Rochetalie, et Leddar par les Arabes. Les bords de cette rivière ont été le théâtre d’une grande bataille dans la troisième croisade. C’est sur la rive gauche du Leddar que Saladin avec toutes ses forces réunies attendait l’armée de Richard ; là deux cent mille musulmans furent aux prises avec cent mille croisés ; on se battit depuis la colline d’Arsur jusqu’à la plaine de Ramla, et depuis la mer jusqu’aux lieux que couvraient des bois de chênes. Que de grands coups de lances! que de prodiges de valeur signalèrent cette journée! Saladin disait que pendant quarante ans de guerre il n’avait pas vu un choc si violent ; nous avons eu affaire, disaient les émirs, à une nation de fer , et lorsqu'on frappe sur un soldat franc , c'est comme si on frappait sur un caillou.
le vous invite à voir dans les chroniques cette bataille d’Arsur ; c’est là que vous trouverez notre épopée du moyen âge ; je regrette de n’être pas resté plus long-temps sur ces glorieux champs de bataille, et de n’avoir pu y prendre pour guides Gauthier Venisauf, Jean Brompton, Roger de Hoveden, qui nous ont raconté tant de miracles de bravoure; quel charme j’aurais trouvé dans leurs relations tout à la fois merveilleuses et naïves, si j’avais pu les relire dans la plaine d’Arsur et sur les bords de la rivière Leddar, comme j’avais relu , quelques mois auparavant, les combats héroïques de l’Iliade dans la plaine de Troie et sur les rives du Simoïs !
Nous avons passé la rivière sur un pont de pierre, et nous avons
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pris le chemin de Ramla. Nous laissions à notre droite la route de Jaffa. Les campagnes de Saron que nous avons traversées, sont encore belles comme au temps d’Isaïe; dans la partie cultivée, car il est des endroits restés incultes, le coton, le blé, la garance, le maïs, viennent en abondance. Plusieurs villages que nous avons vus sur notre route, tels que Mescdil, Sarphanto , Ilkibabb , ne montrent point dans leur apparence extérieure cette misère qui nous avait attristé à Caïpha ou à Tantoura. On y recueille une grande quantité de pastèques, dont il se fait des envois jusqu’à Beyrouth. A mesure que nous approchions de Ramla, les champs étaient mieux cultivés ; de beaux vergers d’oliviers, des jardins entourés de nopals verdoyans, donnent à Ramla une physionomie riante qui charme de loin le voyageur.
A notre arrivée à Ramla, nous sommes descendus au couvent des pères latins du Saint-Sépulcre. On nous a fait attendre très-longtemps à la porte du couvent, car les pères faisaient la sieste, et tout le monde dans la maison la faisait à leur exemple ; à la fin, la porte s’est ouverte. On croit d’abord entrer dans une prison ou dans une forteresse, tant les murailles sont épaisses, les corridors étroits et sombres ; nous avons été reçus par le père Thomas, Espagnol de nation ; le père Thomas a dans son caractère un mélange de générosité et de brusquerie, qui ne lui permet pas d’être d’une humeur égale avec tous ceux qui arrivent ; les Français sont en disgrâce dans son esprit depuis qu’il a su la révolution de juillet ; il les prendrait tous volontiers pour des gens qui ne peuvent souffrir ni Dieu, ni roi, ni loi. Ajoutez à cela, qu’en 1830, quelques chevaliers d’industrie sont venus faire une de leurs campagnes en Orient, et que ces honnêtes gens ont passé par Ramla ; le bon père Thomas ne les a point oubliés; et c’est ce qui le rend soupçonneux avec les étrangers ; cependant , nous avons fini par nous rapprocher, et chacun de nous a été traité avec une cordialité toute fraternelle.
Les voyageurs se sont quelquefois demandé quelle ville s’élevait dans l’antiquité à la place qu’occupe maintenant la cité arabe de Ramlé ( sable ) ; les uns ont pensé que là était Arimathie, patrie de ce Joseph qui eut la gloire de donner un sépulcre au Sauveur ; les autres ont placé là l’ancienne Ramatha , patrie de Samuel ; sans prendre parti pour aucune de ces opinions , je vous dirai que le nom de Ramatha rappelle une des circonstances les plus mémorables de l’histoire du peuple hébreu. C’est là que se réunirent les anciens et les sages
d’Israël, pour délibérer sur les avantages et les inconvéniens de la royauté et de la république; Samuel, qui présidait cette assemblée, n’épargna pas la royauté dans ses discours; il dit aux Hébreux qu’un roi leur prendrait leurs fils et leurs filles pour sa maison , leurs ânes et leurs1 bêtes de charge pour traîner ses chariots et ses bagages; quhl faudrait lui payer la dîme des moissons , des oliviers et de tous les fruits de la terre ; que tout le peuple serait obligé de travailler pour entretenir la magnificence royale, et de contribuer par ses sueurs à tous les travaux qu’il conviendrait au prince d’entreprendre. Les députés d’Israël répondirent au prophète que les autres nations avaient un roi, et qu’il était sage de les imiter ; que leur pays avait besoin d’un chef suprême, non-seulement pour rendre la justice, mais pour défendre contre l’étranger l’indépendance du peuple de Dieu. Cette opinion fut celle qui prévalut, et la monarchie eut la majorité. Cette assemblée, qui délibérait ainsi dans les murs de l’antique Ramatha, est la première assemblée législative dont l’histoire du genre humain fasse mention. C’est la première fois aussi, la seule fois peut-être, que la grande question de la royauté et de la république a été soumise à une discussion populaire, et qu’elle a été décidée à la majorité des voix ; alors aucun orateur n’avait encore parlé au Pnyce ni au Pry-
fanée , et le bon Evandre faisait encore paître ses troupeaux sur la colline où devaient se rendre les décrets du sénat et du peuple romain.
Les pèlerins de l’Occident qui se rendaient à Jérusalem avant les croisades, passaient très-souvent par Ramla ; ce fut la première ville de la Palestine qui tomba au pouvoir des croisés. En voyant les vastes plaines qui s’étendaient autour de nous, je me suis rappelé les différentes batailles livrées par les croisés près de Ramla; ce fut là qu’au temps de Baudouin Ier, roi de Jérusalem, périrent, les armes à la main, un duc de Bourgogne, un comte de Blois; où Baudouin luimême n’échappa à ses ennemis que par un miracle de Dieu ; il y eut au temps de Baudouin IY, dit le Lépreux, une autre bataille de Ramla, dans laquelle l’armée de Baladin fut dispersée ; la vraie croix, disent les chroniques, qu’on portait dans le combat, paraissait s’élever jusqu’au ciel, et couvrir de son ombre tout l’horizon. L’armée de Richard , après la bataille d’Àrsur , vint camper deux fois dans les plaines de Ramla ; c’est de là que partait le roi d’Angleterre, tantôt pour aller surprendre les caravanes sur la route de Damas , tantôt
d’orient.
pour tenter quelques excursions dans les montagnes de la Judée. Les tentes des croisés français et anglais couvraient tout le pays; que de bénédictions, que de chants d’allégresse retentissaient dans les campagnes voisines , lorsqu’on parlait à ce peuple de la croix d’aller à Jérusalem ! Quels cris de désespoir, que de plaintes amères, que de blasphèmes, lorsque les rigueurs de la saison, la discorde des chefs,
marche vers la ville sainte, et les forçaient de revenir dans les ruines d’Ascalon ou dans les murs de Jaffa !
J’ai décrit toutes ces scènes passionnées des croisades, j’ai raconté les combats, les malheurs, les querelles des pèlerins ; je ne puis m’empêcher néanmoins d’y revenir quelquefois dans mes lettres, car, à chaque pas que je fais dans ce pays, je marche sur un champ de bataille que les croisés ont arrosé de leur sang ; je ne suis pas un chemin qui n’ait vu passer leurs armées ; je ne rencontre pas une bourgade, pas une plaine, où n’ait flotté leurs drapeaux, et qui n’ait été le théâtre de leurs misères, de leurs débats et de leurs exploits.
Ramla, quoiqu’elle soit située au milieu d’un pays fertile, nous a paru pauvre et misérable ; les habitans y vivent de la culture des terres; on y trouve deux ou trois manufactures de savon. La population est de trois mille âmes, un tiers de Grecs et d’Àrméniens, sept à huit familles catholiques, un très-petit nombre de juifs. Ramla n’a presque point d’antiquités ; nous y avons vu quelques restes des remparts bâtis autrefois par les croisés ; à quelques pas hors de la ville , du côté du nord, nous avons visité les ruines d’une belle église, dédiée aux quarante martyrs; plusieurs murailles sont encore debout ; au-dessous de l’édifice, était une église souterraine, dont les voûtes sont assez bien conservées. Ce monument religieux paraît être du temps des croisades ; on y trouve les débris de plusieurs tombeaux de chevaliers chrétiens; vers la fin du siècle dernier, à l’époque du passage de l’armée française en Syrie, des officiers de notre nation découvrirent sur un des sépulcres francs de l’église de Ramla , un fragment de vitraux peints qui portait l’épitaphe suivante :
Quid prodest vixisse diù? cùm fortiter acta Abdiderit latebris jam mea tempus edax ;
Tempore fuma périt : pudor ! et mors, atque vel ipsum Prætereunt tcmpus ; morsque secunda yenit l.
A cette époque le couvent latin devint le bivouac de Tétat-major de l’armée de Bonaparte, et l’église de Ramla se changea en hôpital pour les blessés; quelques soldats de cette armée, morts à Ramla* furent ensevelis parmi les vieux sépulcres des chevaliers de la croix. Ainsi des guerriers français, entraînés par des sentimensbiendifférens* sont venus dans le pays d’outre mer , et à sept siècles d’intervalle , mêler leurs ossemens dans le même sanctuaire, dans le même tombeau . Ce spectacle nous a déjà frappés plusieurs fois sur notre route , et nous aurons occasion de le rencontrer encore.
1 Le yitrau sur lequel est tracée cette inscription funèbre, fait maintenant partie du musée de M. Marcel, un des principaux rédacteurs de l’ Expédition française en Egypte.
d’orient.