A MONSIEUR JULES MARCHESSEAU
Paris, 22 août 1855.
Pardonnez-moi, monsieur, d'avoir tant tardé à vous remercier de l'envoi que vous avez eu la bonté de me faire : j'avais perdu votre lettre du 21 juin, qui me disait en quel lieu vous habitez. Enfin, j'ai retrouvé hier la précieuse lettre et me dépêche de m'excuser.
J'ai lu votre volume avec un véritable plaisir : car je suis de ces vieux poètes qui n'en veulent pas à ceux qui sont chargés de les enterrer. Si vous le voulez, monsieur, il ne tiendra qu'à vous de marcher un jour en tête de ceux qui feront oublier moi et beaucoup d'autres des rimeurs de nos temps. À la suite des Hugo, des Lamartine, des Musset, qui (ceux-là doivent survivre) occuperont la postérité de leurs œuvres, il me semble que vous pourrez vous placer, si vous voulez improviser un peu moins. Il y a dans votre volume d'essais des morceaux qui mériteront d'embellir les volumes qui lui succéderont sans doute. Laissez de côté les distinctions de
1 Indigné des articles dirigés contre notre poëte et ses poésies par YUnivers , M. Labrouste était passé chez Béranger; et, ne le trouvant pas, avait laissé ?a carte de visite avec ces mots :
« Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.
CORRESPONDAINCE
romantisme et du classicisme. Toutes ces distinctions doivent tomber à l'eau, comme insignifiantes. Oui, monsieur, si vous voulez donner une direction à votre verve, bien jeune encore, je ne doute pas que vous ne preniez une place érninente dans les poètes dont notre avenir littéraire se glorifiera; alors, pour que mon nom me survive, n'oubliez pas, je vous prie, d'instruire la postérité du nom de celui qui se fait un plaisir et un devoir de vous encourager dès vos brillants débuts.