CCLXXXIX
A MONSIEUR M * *
29 juin 1856.
Mon cher monsieur, vous avez pris un bien mauvais commissionnaire pour traiter vos affa ires à l'instruction publique . À soixante-seize ans et souvent malade, je ne mets plus le pied à votre ministère, dont je suis très-éloigné et où je n'ai plus qu'une connaissance, qui, elle-même, garde le lit depuis longtemps. Quant au ministre, il y a plus de deux ans1 que je ne l'ai vu.
À défaut de démarches pour ce qui vous concerne, j'ai tâché d'avoir quelques renseignements. Ceux qu 'on me donne n'ont rien d'encourageant. 11 y a, dit-on, une ligue dans les bureaux pour en fermer la porte aux survenants de province. Le ministre y doit pouvoir quelque chose, mais il faudrait le voir, et, je vous le répète, nous ne nous voyons plus.
Si Reynaud était à Paris, je lui aurais communiqué votre lettre. Mais je le crois en Suisse. D'ailleurs il ne doit pas être plus puissant que moi ; tout me le fait craindre.
Vous voyez, mon cher monsieur, que vous avez d'assez piètres appuis, si vous ne pouvez compter que sur lui et moi.
Croyez que je regrette bien sincèrement de ne pouvoir vous servir comme vous aviez droit de l'espérer.
Peut-être se présentera-t-il quelque moyen que je n'entrevois pas encore. Soyez sûr que je le saisirai avec un vrai plaisir.
A MADAME BLANCHE COTTE
8 juillet 1856.
Ma chère enfant, depuis que je vous ai écrit, j'ai toujours été souffrant, et mon mal a été au point de rendre une con-
1 M. Fortoul était -venu voir, en 1854, Bcranger malade
DE BÉKÀNGER. 515
sultation utile entre Bretonneau , Trousseau , etc. Malgré toute la science de ces messieurs, je crains qu'ils n'aient pas bien reconnu les causes du changement qui s'est fait et qui continue dans ma santé. Je suis sans force; j'hésite même à aller prendre l'air un dimanche.
Vous voyez que le changement est grand. On m'a parlé d'anévrisme; mais on a quitté cette idée, et je crois qu'on a bien fait, malgré quelques semblants qui ont pu tromper les docteurs Au reste, Bretonneau était d'un autre avis.
Je fais tout ce qu'on me dit : on ne peut donc me gronder. Nous verrons.
Vous voyez que ma vie est toute changée.
Bretonneau, qui a passé plusieurs jours ici pour moi, va revenir sans doute, et peut-être les consultations recommenceront-elles.
Voilà mes divertissements.
Je vois, malgré vos plaintes, que si, en effet, votre princesse vous laisse là-bas, vous pourrez travailler. Je m'en réjouis fort pour vous. Tâchez de vous lier avec Ponsard et Laprade. Ce sont de bien bonnes connaissances pour vous.
Lamartine m'a amené, il y a trois jours, un Américain qui voulait me voir et dont il a besoin pour placer, sans doute, des abonnements. Il paraît en avoir vingt mille. Si cela peut durer, tant mieux ! mais je crains que l'affaire ne soit mal conduite, au moins dans ses détails.
Je ne sais quand je pourrai me hasarder à aller à l'Hôtel de Ville, quoique la course ne soit pas longue. J'irai pourtant.
Je suis bien fatigué : j'achèverai cette lettre demain matin.
Madame Lacoste a écrit pour vous à son amie, madame Montgolfîer, qui habite Aix; mais celle-ci n'a pu lire votre nom. Vous pouvez donc, si cela peut vous plaire, vous présenter chez cette dame qui a connu la pauvreté et en a
triomphé par le travail. Elle est fort aimable et peut-être pourrait vous être utile. Ecrivez-moi et, quand je le pourrai , je vous répondrai.
Adieu, chère amie, prenez patience et profitez du temps qu'on vous laisse.
P. S- Je n'ai pas revu votre mari ; est-ce qu'il est mort de chagrin de votre absence?
CCÏCI