A MONSIEUR PROSPER VERNET
Paris, 5 mai 1857, trois heures du matin.
Mon cher Vernet, je vous écris au milieu d'une nuit sans sommeil, comme à peu près toutes mes nuits maintenant. Hier, j'en ai eu une remplie d'hallucinations pendant laquelle je vous ai écrit ou ai cru vous écrire un volume de philosophie et de règles morales, qui n'étaient que des songes, et qu'heureusement la plume n'a pu confier au papier, ce qui n'a pas empêché l'écrivain, à la sortie de son rêve, d'en chercher le produit matériel. Tout s'était envolé : tenez-moi toujours compte d'un volume.
Aujourd'hui, deux heures du matin, je veux vous remercier du petit mot que j'ai reçu de vous. Grâce au ciel, Fanny et ses enfants ont fait bon voyage et sont auprès de vous, ce que je désirais tant. Merci de vous être hâté de me l'apprendre. J'étais fort inquiet. Si vous le pouvez, vivez quelque temps en province, quelque privation que cela nous impose.
1 Mademoiselle Judith est morte le mois suivant.
Un an est bientôt passé, et je crois que le ministre ne vous y tiendra pas beaucoup plus. Nous nous écrirons, si je le puis; car je ne m'en sens plus la force, bien que ma santé physique ne soit pas des plus mauvaises, si j'en crois les médecins. Mais je n'ai plus courage à rien, et tout m'est difficile.
Je voudrais aller rejoindre ma pauvre Judith, mais...
Adieu. Embrassez pour moi notre bonne Fanny et ses charmants enfants.
Tout à vous de cœur.
Ne m'oubliez pas auprès de votre tante. Oh ! la digne femme !