‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 42 sur 162 · A MADAME PAULINE ROLAND · texte numérisé non relu

A MADAME PAULINE ROLAND

19 août 1851.

J'ai une bien triste nouvelle à vous donner. Les papiers de madame Nicaud sont arrivés à la chancellerie, mais avec un rapport tel, que le garde des sceaux, fût-il bien intentionné, ne pourrait penser à faire obtenir la grâce que je regrette bien maintenant qu'on ait sollicitée.

Le parquet, en reconnaissant la probité privée des personnes, parle d'association de femmes, et conclut qu'il y aurait de graves inconvénients à montrer de l'indulgence pour la demanderesse, vu ses relations. Voilà au moins ce qu'on a pu me dire d'après une simple lecture, et ce qui ne me laisse

1 Quelques lettres, qu'on trouvera plus loin, disent quelle personne a été madame Roland, Tune des plus regrettables victimes de nos agitations politiques et des rigueurs qu'elles ont causées.

aucune espérance. Il est bien fâcheux que nous n'ayons eu aucun aboutissant auprès de messieurs du parquet, qui ait pu recommander la pauvre prisonnière. Croyez, chère dame, que je suis bien affligé de la tournure qu'a prise cette affaire. Souhaitons que cela n'aille pas influencer le préfet qui nous a seul été favorable jusqu'à présent2.

A MONSIEUR PAUL BOITE AU

20 août 1851.

Vous me donnez un bien beau bouquet, mon cher Boiteau, et les fleurs qui le composent sont aussi variées que poétiques. Leur parfum pourrait me porter à la tête, si de bonne heure je ne m'étais mis en garde contre les flatteries filiales de la jeunesse.

Je ne veux vous quereller que sur le nombre d'années que vous paraissez me souhaiter. Je me trouve déjà trop vieux; que serait-ce s'il me fallait dépasser les quatre-vingt-quatre ans de Voltaire? Nous ne sommes pas d'un temps où il soit bon de trop vieillir. Je souhaite bien qu'on n'en dise pas de même de celui que vous avez à parcourir. Travaillez pour y marquer la trace de vos pas.

Je serais bien trompé si vous n'étiez pas un jour utile à votre pays, si vous ne faisiez pas honneur à votre époque.

Vous êtes encore soumis au combat des aspirations et des idées. Le jour se fera dans votre jeune cervelle, et vous ne le devrez qu'à vous-même. Ne me remerciez donc pas tant de l'accueil que je vous fais : j'y suis plus intéressé que vous. Vous saurez un jour combien il est doux pour un vieillard de voir en compensation de ses pertes d'intelligence le dévelop-

1 Le préfet de police, M. Carlier.

- Lettre communiquée par M* Moulin.

pement de jeunes^esprits qui promettent à notre chère patrie le complément de gloire qu'elle est en droit d'attendre pour tous les sacrifices qu'elle a faits aux intérêts de l'humanité. Car, vous ne l'oublierez pas, tel a été, tel est encore le rôle de cette France tant calomniée. Soyez une de ses consolations.

Adieu, mon cher Boiteau; grand merci de votre belle chanson, et croyez-moi tout à vous de coiur.

A MADAME RLANCHECOTTE

3 septembre 1851.

Chère enfant, ne me venez pas voir avant que j'aie été savoir de vos nouvelles, car me voilà menacé d'une foule de visites qui vous ennuieraient à rencontrer. Il y en a une seule que je voudrais rapprocher de la vôtre : c'est celle du jeune poète1 avec qui vous vous êtes déjà trouvée. Mais je ne suis pas sûr du jour et de l'heure où le pauvre garçon sera libre.

Priez donc le ciel de me délivrer de tous les ennuyeux qui disposent de mon temps, comme s'il m'en restait encore beaucoup à vivre.

A MONSIEUR BARANDEGUY-DUPONT

7 septembre 1851.

Elle est charmante, monsieur, la chanson que vous avez bien voulu m'adresser. Je l'avais déjà reçue avec le numéro de VAriel, mais je n'avais su comment en remercier l'auteur.

1 M.Paul Boiteau qui, alors élève de l'École normale, n'était pas maître de son temps.

Je suis heureux que vous m'en fournissiez l'occasion et le moyen.

Ne vous attendez pas à autant d'éloges pour votre poëme. Ne rougissez-vous pas, monsieur, de dépenser tant d'esprit et de talent pour un pareil sujet? Savez-vous qu'il y a dans ce poëme, en traits piquants, en vers heureusement tournés, de quoi faire la fortune d'un sujet mieux choisi? Plus d'un satirique doit vous porter envie. Mais, encore un coup, pourquoi n'avoir pas appliqué ces preuves d'un rare talent à une matière mieux choisie ou à une composition plus méditée1?

Je n'en ai pas moins lu cette œuvre avec un véritable plaisir, et, malgré les gronderies que je me permets, avec une grande espérance d'avenir pour votre muse.

A MONSIEUR DEHIN

7 septembre 1851.

Je regrette bien, mon cher Dehin, que vous n'ayez pu accomplir votre projet de voyage. Voilà le beau temps passé, et sans doute aussi je vais m'absenter pour quelque temps, quoique cela me coûte, par la même raison qui vous empêche de venir visiter Paris. Mais vous avez une consolation d'avoir manqué cette partie de plaisir; le souvenir de la bonne action que vous avez faite doit être plus doux à un cœur comme le vôtre que celui que vous eût laissé le spectacle de notre capitale, quelque plaisir que vous y eussiez pu prendre. D'ailleurs, Tannée prochaine, votre nouvelle

1 Ce petit poëme a été depuis refondu et publié pour quelques amis sous le titre : Une épopée.

M. Barandeguy-Dupont a publié , à diverses reprises, des poésies auxquelles la critique n'a fait nulle attention, et qui méritaient cependant quelle les distinguât. Ses écrits les plus récents sont les meilleurs.

DE BÉRANGER. Ii5

position vous permettra peut-être ce qui ne vous a pas été possible cette année.

J'ai reçu votre traduction des fables; remerciez-en de ma part M. Bailleux. A propos ! il m'est arrivé de Liège un gros paquet de vers wallons d'un M. Hassert, surnommé dans son portrait le déranger liégeois.

Je ne puis malheureusement pas plus lire ses vers que les vôtres et ne sais que trop lui répondre. Il désire que je signe en téte de la souscription pour l'impression de ses chansons, qui vont paraître. Je ne demande pas mieux que de souscrire, mais encore serais-je bien aise de connaître un peu l'esprit des œuvres à publier. Je pense que vous pouvez me mettre au courant de cette affaire, et vous autorise, s'il vous convient, d'intervenir dans cette souscription, d'y faire mettre mon nom, sauf à vous envoyer la somme pour laquelle vous m'aurez fait inscrire. Je vois que Liège ne peut manquer de chansonniers : vous êtes toujours de vieux Gaulois.

Adieu, mon cherDehin, répondez-moi et n'affranchissez plus vos lettres, parce que cela me forcerait d'affranchir les miennes, ce qui est un embarras dans notre grande ville où l'on n'a pas toujours les bureaux sous la main.

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