‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 86 sur 162 · A MADAME B · texte numérisé non relu

A MADAME B

16 août 1853.

Bonjour, comment vous portez-vous? Je vous réponds par une question que je vous aurais adressée plus tôt si je n'avais cru voir vos amis Legouvé et avoir par eux de vos nouvelles. M. Goubaux m'avait envoyé une invitation à sa distribution1, je ne vais point à ces cérémonies par une raison que vous savez, mais j'ai voulu aller féliciter le maître; malheureusement je ne l'ai pas rencontré. On m'a dit qu'il était à la campagne; j'en ai été peu surpris : il n'y a plus d'escalier à son appartement.

Je voudrais pouvoir vous rendre compte des merveilles de nos fêtes, mais je garde la 'chambre depuis huit jours, par suite de je ne sais combien de maux. Sans m'en douter, nous avons eu le spectacle du feu d'artifice de ma fenêtre, où Judith et madame Lacoste ont pu s'en crever les yeux à leur aise.

Quoi! la pauvre madame Keg*** a eu le douloureux spectacle de la mort de Cab***. Cela est terrible à son âge! Pauvres vieux, tout retombe toujours sur nous quand nous n'avons pas la précaution de nous coucher d'abord sur les autres.

En voilà un vieux, c'est le doyen de l'Académie2! Vous avais-je dit qu'il m'avait écrit pour me rappeler qu'il avait présagé mes succès il y a quarante ans? Sa lettre était des plus gracieuses. Eh bien, sachez que je me crois aujourd'hui plus vieux que lui, malgré ses quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-

1 Du collège Chaptal. M. Goubaux, connu dans la littérature dramatique sous le nom de Dinaux, est mort en 1859.

* M. de Lacretelle.

six ans. Il m'était impossible de lui tourner une réponse un peu convenable, et je l'ai recommencée trois fois.

Je ne veux pas trop ennuyer mes amis de ma déchéance sénile; mais, chaque jour, j'ai l'occasion de la constater. Me voilà bien! J'apprends que Dumas prépare dans ses Mémoire* un article pour insinuer ou démontrer que je suis partisan secret de l'empire actuel. Imbécile et vieux, comment me défendrai-je ? Il est vrai que l'on choisit le temps où, pour se défendre, il faut la liberté de la presse. Ce qui me ferait rire, c'est que ces messieurs appuyassent l'accusation sur les services que j'ai pu rendre depuis deux ans !

Parlons de B*** : il paraît décidément qu'il a les goûts champêtres. Je m'en réjouis, parce qu'il me semble qu'en cherchant un peu vous trouverez un jour un bon petit coin où il pourra cultiver lui-même les fleurs que vous aimez tant et des fruits pour ses amis.

Je vais avoir grand embarras demain jeudi, et vendredi, jour de ma naissance. Nous avons livré l'affaire au hasard. On viendra chacun à sa guise, jeudi ou vendredi. Il n'y aura peut-être personne un jour et tout le monde l'autre : au hasard ! nous nous en tirerons comme nous pourrons. Ce n'est pas moi qui chanterai, je suis trop momie pour cela.

Voici un bien long bavardage, et, le croiriez-vous? ma main ne va plus bien. 0 honte! un ancien expéditionnaire! Comme les plus nobles facultés se dégradent !

Judith, qui vieillit fort aussi, mais qui ne s'attriste pas, me charge de tous ses compliments pour vous.

Adieu, fille de votre père , faites mes amitiés à votre mari et croyez-moi tout à vous de cœur.

1 M. de Jouy.

DE BÉRANGEft.

A MADAME BLANCHE COTTE

Août 1857).

A franchir les sentiers d'une vie inégale Le ciel ne peut vouloir vous aider à demi : Vous joignez aux vertus que prêche la fourmi Les plus doux chants de la cigale1.

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