‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 87 sur 162 · A MONSIEUR ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ALEXANDRE DUMAS

19 août 1853.

J'apprends, mon cher Dumas, que vous vous préparez à publier (dans vos Mémoires sans doute) un article où vous me reprochez de m'être fait le partisan du nouvel empire. Qui a pu vous mettre sur mon compte une pareille idée en tête? Vous ne m'en avez rien dit lorsque vous m'avez rencontré. Je suis même sûr que vous n'en croyez rien. Vous voulez seulement vous venger de mes mauvaises plaisanteries par cette espièglerie nouvelle qui serait chose fort sérieuse pour moi, dont la vie

1 Ce quatrain est une réponse au sonnet suivant :

Trois ans déjà! C'était un lundi soir; Comme aujourd'hui c'était un jour de fêle, Date bénie où notre cœur s'arrête; Je l'ignorais, et je vins pour vous voir.

Le croiriez-vous? Agitée, inquiète, Songeant toujours à mon passé trop noir, Je redoutais de voir le grand poète!... J'allais tomber; vous me fîtes asseoir.

Oh! peur d'enfant, crainte folie et tremblante, Mots bégayés, pleurs sur ma main brûlante, Tout disparut : je me revois souvent '

Vos doux yeux bleus n'avaient rien de terrible ; Dans votre voix parlait un cœur sensible, Et votre voix m'appela : Chère enfant !

19 août 1855.

(V. Rêves et Réalités, poésies de mademoiselle M. D., 185,'i.)

m CORRESPONDANCE

tout entière devrait suffire pour répondre à une pareille accusation.

Je ne fais pas mystère de mes opinions, tout en respectant la bonne foi dans les opinions opposées. Au reste, la politique vous a toujours fort peu occupé : n'eu parlons pas ici. Mais ce que vous eussiez dû vous dire en formulant le jugement que vous portez sur moi, d'après je ne sais quelles dépositions, c'est qu'à Paris je manquais de liberté pour repousser l'accusation, moi qui vis loin du journalisme. Je viens donc exiger de vous que vous me fassiez faire place au barreau.

Si votre article parait dans la Presse, où je n'ai aucune relation, j'aurai besoin que ma réponse se trouve dans le même journal. Obtenez-moi donc de M. de Girard in, que je connais trop peu pour ne pas me faire appuyer auprès de lui, l'assurance qu'il voudra bien faire insérer quinze ou vingt lignes dans un des numéros qui suivront le vôtre. Je promets, bien entendu, de me tenir dans les termes que la censure ne peut incriminer, ce qui ne sera pas cbose facile. Au reste, M. de Girardin sera juge, et je connais assez son esprit pour compter sur ses bons conseils.

J'ai aujourd'hui soixante-treize ans. C'est un peu dur d'être obligé de venir, à cet âge, se faire donner un certificat de bonne vie et mœurs. Vous le voulez. Répondez-moi le plus tôt possible, et pardonnez-moi d'avoir pris mon papier à l'envers.

P. S. J'ai eu une vive peur il y a trois jours : on est venu m'annoncer la mort de Victor Hugo. Heureusement que Vaquerie, qui avait à m'envoyer les daguerréotypes de toute la famille et même de la maison, m'a écrit et donné des nouvelles qui sont excellentes1.

1 Cette lettre à M. A. Dumas et les deux suivantes ont été publiées en fac-similé dans le journal le Monte-Christo du 26 novembre 1857.

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