A MONSIEUR DRE TONNEAU
24 août 1853.
Cher ami, je vous écris le cœur navré. J'ai vu la pauvre malade dans un des accès qui se succèdent depuis cinquante jours. Quelle horrible souffrance ! Quelle qu'en soit la violence, la malheureuse fille conserve toute sa raison. Il faut entendre les pardons qu'elle demande à cet excellent Manin, qui reste là muet, anéanti. Ce que je ne puis comprendre, c'est qu'en ses tortures elle demande, quoi ? un accès d'épilepsie pour la soulager de son autre martyre qu'elle nomme magnétisme. Elle fait la description et la distinction des deux maladies qu'elle s'obstine à ne pas confondre, sans toutefois nommer la dernière, dont le nom seul lui cause de l'effroi, et qu'elle prétend ne lui être venue que depuis quatre ans. Elle vous a entendu parler du sang, et veut qu'on ne lui dise plus que ce mot. C'est le sang, dit-elle. Elle la dépeint comme un réseau de cordes qui la serre dans tous les membres et la force, par de douloureuses contractions, à des mouvements involontaires qu'elle ne peut dominer. Elle montrait ses pauvres doigts recroquevillés, qu'il lui était impossible de ramener à la position naturelle. Que devait être tout son corps? Il me semblait voir une déviation de l'épine dorsale pendant qu'elle me parlait.
Ce qu'elle demande à mains jointes, quand elle peut les joindre, c'est de mourir pour mettre un terme aux souffrances morales de son pauvre père. Quel homme, mon Dieu ! avec tant de vertus, être ainsi frappé! C'est bien le cas de douter de la Providence.
Il ne veut pas apporter le moindre changement à vos prescriptions. Roguetta non plus. Selon eux, si on éteint l'épilepsie, l'autre mal cédera de lui-même. Est-ce sûr?
Mais, dis-je, si le magnétisme a fait le mal, ne peut-il le guérir, ne fût-ce qu'en agissant sur l'imagination? Oh! combien tout cela explique les superstitions des temps passés! Cette pauvre malheureuse me semblait une sœur du petit possédé de la Transfiguration1. Comme un ignorant, je me suis étonné que vous ayez défendu les bains.
Pourtant si, par immersion, on faisait pénétrer dans toutes les parties de ce corps je ne sais quels calmants, ne pourrait-on pas rendre un peu de repos à cette machine désorganisée par cinquante jours et cinquante nuits d'atroces souffrances? Un peu d'opium, de morphine, que sais-je. moi, ne pourrait-il pas aller au cerveau, siège de toutes ces douleurs ? N'y a-t-il pas aussi des exutoires pour de telles maladies?
Oh! cher ami, que vous avez dû maudire votre science dans les longs mois passés auprès de *** ! Mais pourquoi renouveler vos maux? Je sais d'ailleurs, vous le seul médecin qui m'ait inspiré de la confiance, vous que je place si haut au-dessus de tant d'autres, je sais ce que vous me répondrez : Nous ne savons rien ou presque rien. Que je vous plains! Pardonnez-moi de vous venir affliger mal à propos et croyezmoi tout à vous de cœur.
1 De Raphaël.
DE BEI* ANGE Et.
CLXXÏ
A MONSIEUR A L E X A N l> l\ E DUMAS
4 septembre 1855.
Cher fils, je ne sais comment vous vous y êtes pris, mais il ne me reste à vous faire que force compliments pour ce qu'il y a d'esprit dans les articles que j'ai lus, et plus encore à vous faire des remercîments pour les fleurs et même les lauriers dont vous voulez bien parer ma tête chauve, parure dont mon scepticisme ne peut s'empêcher de rire.
Ce que je craignais, c'était, à soixante-quatorze ans, d'être obligé de mettre encore le nez à la fenêtre, ce que certes je n'aurais pas manqué de faire, car mon besoin de repos n'aurait pu m'empêcher de rectifier les idées que vous avaient soufflées sur mon compte des gens que je ne devine pas, et qui ignorent sans doute qu'il y a plus de cinquante ans, si j'ai signé pour le consulat à vie, je n'ai pas signé pour l'Empire. Si la politique a pu depuis modifier un peu mes idées, elle n'a jamais eu le pouvoir de changer mes principes, ainsi que le prouvent mes petits vers.
Ce que je n'ai pas voulu vous dire d'abord, parce que cette considération était de nature à vous toucher trop, je vais vous l'avouer aujourd'hui .
J'ai conservé plusieurs relations parmi les gens arrivés ou restés au pouvoir. Ces relations me procurent l'avantage de rendre quelques services à ceux qu'opprime la politique ou la misère. Bien qu'à Paris mes opinions soient mieux connues qu'à Bruxelles, ces puissances administratives se montrent accueillantes pour moi. Mais, si j'avais écrit quelques lignes qui eussent fait scandale, ces personnes n'eussent plus osé me rendre même mon salut : du moins je devais le craindre.
m CORRESPONDANCE
Laissez-moi mon métier de solliciteur, le seul qui puisse encore utiliser la fin de ma vie, autant que ma popularité le permettra; car c'est un devoir pour moi de prouver à ceux qui me l'ont faite que j'ai dû apprécier les obligations qu'elle m'impose, même quand elle sera tout à fait disparue, ce qui sans doute ne peut tarder.
D'après celte explication, vous concevez, enfant terrible, pourquoi, moi qui ne réponds jamais à ce qu'on écrit sur moi, j'ai dû me préoccuper des articles qu'on annonçait de vous.
Adieu, mon cher Dumas, « l'épicurien1 » de la pension bourgeoise vous fait ses amitiés et vous souhaite tous les succès possibles surtout aux Français.