‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 91 sur 162 · A MONSIEUR JULES C L A R E T 1 E · texte numérisé non relu

A MONSIEUR JULES C L A R E T 1 E

10 septembre 1855.

Je vous remercie, monsieur, de la pièce de vers que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser ces jours-ci; vous me dites que vos sentiments sont ceux de toute la jeunesse actuelle : je veux bien le croire, puisque vous me l'assurez, et j'en suis d'autant plus heureux que c'est surtout à la jeunesse que je me suis adressé dans ce que j'appelle mes chansons et ce que vous nommez mes odes.

Vous me permettrez bien pourtant de ne pas accepter le titre d'Homère du peuple que vous m'accordez si facilement; non, monsieur, je ne suis pas un Homère et je n'ai certes jamais eu la prétention de l'être. Croyez que vous me faites assez d'honneur en m'admirant comme chansonnier, et, puisque vous voulez me donner un titre, donnez-moi ce dernier, qui est le seul que j'ambitionne.

1 Allusion à une expression de M. A. Dumas

Quant aux conseils que vous me demandez , monsieur, j'hésite encore à vous les donner, car vous allez y trouver probablement le contraire de ce que vous attendiez. Cependant je vais le faire, car vous m'avez interrogé si franchement et avec une telle confiance, que j'aurais mauvaise grâce à ne point vous contenter.

Je vous dirai donc, monsieur, de vous défier de ce que vous appelez votre nature contemplative et de faire tout ce qu'il vous sera possible pour vous guérir de ces rêveries qui ne mènent à rien qu'au dégoût de tout ce qui est action ou lutte. J'ai lu quelque part dans Rousseau que nous ne sommes pas seulement sur terre pour penser, mais encore pour agir; pesez mûrement cette pensée; vous y trouverez le remède « à votre mal. »

J'ai connu autrefois un jeune homme qui, comme vous, se sentait tourmenté de secrètes aspirations vers la gloire et l'inconnu, et qui s'était tellement pénétré d'idées de dégoût et d'amertume, qu'un beau jour il a fini parle suicide.

Ce devrait être, monsieur, une leçon donnée à tout découragement et surtout à un découragement jeune, car ce n'est pas à votre âge (vous me dites que vous avez vingt ans), ce n'est pas lorsqu'on a à peine entrevu la vie qu'on doit en trouver le fardeau trop lourd et s'abandonner au désespoir.

Attendez d'avoir, comme moi, soixante-treize ans passés pour médire des hommes; et encore, croyez bien que je n'en médis pas tous les jours.

Vos parents, dites-vous, ne veulent point laisser se développer votre c< essor poétique; » soyez sûr que c'est par pur amour pour vous; ils craignent, sans doute, de vous voir embrasser une carrière qui offre si peu de joies pour tant de peines; je ne puis vous dire que de les écouter et surtout, avant de vous décider, de vous demander si vous vous sentez

bien la force de braver les difficultés et surtout de les surmonter.

Je m'arrête là , monsieur, regrettant de venir détruire peut-être une de vos illusions : celle de voir la carrière poétique dépeinte par moi sous de riantes couleurs.

Pardonnez-moi de vous l'avoir présentée telle que je la vois, et recevez avec mes sincères remercîments l'assurance de ma parfaite considération.

A MONSIEUR B A R A NDEGUY -DUPONT

12 septembre 1853.

J'espérais, mon cher monsieur, vous voir arriver à la suite de votre Odelette, comme on disait au temps de Ronsard; mais point; il faut que je vous envoie un accusé de réception. Or savez-vous qu'il est peut-être plus embarrassant de remercier que de flatter, surtout en vers? Le vers permet toute sorte d'exagération, témoin les strophes que j'ai sous les yeux. La prose n'a pas permission d'enfler ainsi son ballon. Heureusement que vos vers sont de ceux qu'on peut louer sans recourir aux hyperboles. Si à ma mort on pense à me faire une couronne poétique, je souhaite que cette ode en soit la première fleur, et que, dans votre recueil, elle trouve place auprès de la Nuit des fées, que j'ai lue avec tant de plaisir.

Vous dites dans l'ode que vous avez la bonté de m'adresser qu'on a paru dédaigner vos rimes; mais qu'avez-vous fait pour les faire connaître? Ne saviez-vous pas qu'à Paris il faut courir après les trompettes? Quand il y avait une loterie, trompettes et tambours accouraient à la porte du gagnant. En littérature, c'est tout autre chose; c'est la musique qui attire le gros lot. Pourquoi n'avez-vous pas versé à boire aux musiciens? J'en connais beaucoup qui l'ont fait, et bien leur

<m a pris. Il vient d'en mourir un; j'aurais parié qu'il avait au moins 50,000 livres de rentes. Je n'aurais pu faire faire ripaille aux amis, mais j'ai eu le bonheur d'être aidé par les souteneurs politiques. Ils ont crié mon nom à me faire trembler, car je sentais qu'on me montait trop haut de beaucoup. Votre aimable flatterie vient me le prouver encore. Ce n'a pas été ma faute, je vous le jure; et j'en rougis souvent, surtout quand je vois qu'un talent comme le vôtre n'a pas encore trouvé les échos qui lui sont dus; vous mériteriez un bonheur comme le mien; que ne puis-je y aider ! Malheureusement l'époque n'est pas favorable à la poésie^ et je ne vis pas avec ceux qui veulent bien encore lui faire l'aumône. Hélas! vous êtes un trop galant homme pour tendre la main.

Je ne perds pourtant pas l'espoir que je vous verrai rendre justice avant de mourir.

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