A MONSIEUR D E VALOIS
15 septembre 1853.
Dans tout ce que vous dites de moi, mon cher de Valois, dans votre lettre à Dumas ', vous avez omis une chose impor-
1 Lettre insérée par M. Alexandre Dumas dans ses Mémoires et publiée d'abord dans la Presse. Voici le passage des Mémoires auquel M. de Valois répondait :
« Maintenant, peut-être me demandera-t-on comment il se fait que Béranger, républicain, babite tranquillement, avenue de Chateaubriand, 5, à Paris, tandis que Victor Hugo demeure à Marin e-Terrace, dans File de Jersey.
« Cela est tout simplement une question d'âge et de tempérament. Hugo est un lutteur, et il a cinquante ans à peine; Béranger, à tout prendre, est un épicurien, et a soixante et dix ans; c'est l'âge où l'on prépare son lit pour y dormir du sommeil éternel, et Béranger, — Dieu lui donne de longues années, dût-il nous les prendre à nous ! — et Béranger veut mourir tranquille sur le lit de fleurs et de lauriers qu'il s'est fait.
« Il en a le droit : il a assez lutté dans le passé, et soyez sans crainte, son œuvre se continuera dans l'avenir! »
Voici maintenant ce que M. de Valois disait :
« Monsieur, j'ai lu les deux ou trois chapitres de vo> Mémoires où vous parlez
CORRESPOISDASCE
tanle : c est que je deviens le plus sot des hommes. Croiriezvous que ce n'est que d'hier que je sais quel est M. de V...
de Béranger, et où vous copiez plusieurs de ses belles et prophétiques chansons ; vous faites l'éloge de ce grand l.omme de cœur et d'intelligence. C'est bien ' cela vous honore : celui qui aime Béranger doit être bon. Cependant, monsieur, pesez cette question, qui me semble un peu malheureuse pour vous; vous dites : « Maintenant, peut-être nie demandera-t-on comment il se fait que Béranger, « républicain, habite tranquillement avenue de Chateaubriand, 5, à Paris, tandis « que Victor Hugo demeure à Marine-Terraee, dans File de Jersey. »
« Vous qui appelez M. Béranger votre père, vous devriez savoir ce que tout le inonde sait. D'abord que le modeste grand poëte n'est pas un philosophe épicurien, comme il vous plaît de le dire; mais bien un philosophe pénétré du plus profond amour de l'humanité. M. Béranger habite Paris, parce que c'est à Paris et non ailleurs qu'il feut remplir son beau rôle de dévouement ; demandez à tous ceux qui souffrent, n'importe à quelle opinion ils appartiennent, si M. Béranger leur a jamais refusé de les aider, de les secourir. Toute la vie de cet homme de bien est employée à rendre service. A son âge, il aurait bien le droit de songer ù se reposer; mais pour lui, obliger, c'est vivre.
« Quand il s'agit de recommander un jeune homme bon et honorable, quand i! faut aller voir un prisonnier et lui porter de paternelles consolations, n'importe où il y a du bien à faire, l'homme que vous appelez un épicurien ne regarde pas s'il pleut ou s'il neige ; il part et rentre le soir, harassé, mais tout heureux si ses démarches ont réussi; tout triste, tout affligé, si elles ont échoué. M. Béranger n'a de la popularité que les épines. C'est là une chose que vous auriez dù savoir, monsieur, puisque vous vous intitulez son fils dans vos Mémoires et un peu partout.
« Pardonnez-moi cette lettre, monsieur, et ne doutez pas un moment de mon admiration pour votre beau talent et de ma considération pour votre personne. »
M. Alexandre Dumas répondit à son tour :
« Diogène Laerce fait l'éloge d'Épicure. Diogène Laerce continue et moi avec lui : « Sa vertu fut marquée en d'illustres caractères par la reconnaissance et la « piété qu'il eut envers ses parents et par la douceur avec laqu lie il traita ses « esclaves, témoin son testament, où il donna la liberté à ceux qui avaient cultivé « la philosophie avec lui, et particulièrement au fameux Mus.
« Cette même vertu fut enfin généralement connue par la bonté de son natu- « rel, qui lui fit donner universellement à tout le monde des marques d'honnêteté « et de bienveillance ; sa piété envers les dieux et son amour pour sa patrie ne se « démentirent pas un seul instant jusqu'à la fin de ses jours. Ce philosophe eut, « en outre, une modestie si extraordinaire, qu'il ne voulut jamais se mêler d'au- « cune charge de la république. Il est certain que, malgré les troubles qui affligè- « rent la Grèce, il y passa toute sa vie, excepté deux ou trois voyages qu'il fit sur « les confins de l'Ionie pour visiter ses amis, qui s'assemblaient de tous côtés afin « de venir vivre avec lui dans un jardin qu'il avait acheté au prix de quatre-vingts « mines. »
« En vérité, monsieur, dites-moi si, en faisant la part de la différence des époques , ce portrait d'Épicure ne convient pas de toutes façons a notre cher Béranger ?
« IS'est-ce pas, en effet, de Béranger que l'on peut dire : que son bon naturel
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de Passij, si affectueusement louangeur pour moi ? Encore parce que Judith l'a deviné en lisant le numéro de la Presse. J'en rougis. Quoi ! J'ai parcouru de mémoire tout Passy et à tout ce qu'il y a de bienveillance et d'espoir dans votre lettre, je n'ai pu vous deviner ! Ah ! mon cher ami; ce que c'est que de vieillir! C'est aussi parce que je suis vieux que je ne vais pas vous remercier aujourd'hui. Mes maux de tête m'ont repris à la suite d'une longue course faite dimanche dans le bois de Boulogne, et je n'ose me lancer jusque chez vous et pour vous témoigner ma gratitude et m'informer des nouvelles de votre enfant.
J'espère que vous me pardonnerez ma bêtise d'abord et ensuite, mon cher de Valois, l'impossibilité où je suis aujourd'hui de vous porter moi-même mes excuses.
A MONSIEUR GILHABD
22 septembre 1855.
Vous me demandez si nous aurons la paix; moi, je vous demande si nous aurons du pain. De plus, on parle de choléra. 11 ne nous manquerait que sa présence pour mettre le comble à nos calamités. En dépit de tout, Paris s'amuse, chante, danse et court à tous les spectacles qu'on lui donne. Nous sommes une singulière nation! Aussi, ne faut-il s'effrayer de rien. Je l'ai presque toujours vu gouverner à contrelui a toujours fait rendre justice à tout le monde; que le no mbre de ses amis est si grand, que les villes ne peuvent les contenir; que le charme de sa doctrine a la douceur de la voix des sirènes ; que sa vertu fut marquée en d'illustres caractères par la reconnaissance el la piété qu'il eut envers ses parents ; que son amour pour sa patrie ne se démentit pas un instant jusqu'à la tin de ses jours, et qu'enfin il fut d'une modestie si extraordinaire, qu'il ne voulut jamais occuper aucune charge dans la république.
« En outre, ce fameux jardin qu'Épicure avait acheté quatre-vingts mines, et où il recevait ses amis, ne ressemble-t-il pas fort à cette retraite de Passy et à cette avenue de Chateaubriand, où tout ce qu'il y a de bon, de grand, de généreux, a visité et visite encore le fils du tailleur et le filleul de la fée ! »
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sens de son caractère, et c'est là indubitablement ce qui la pousse aux révolutions.
Vous me parlez de journaux ministériels qui m'attaquent. Eh! qu'importe! Mon cher fils, Alexandre Dumas, avait bien envie de les imiter dans ses Mémoires, qui font dire qu'il bat de la fausse monnaie à son effigie. Comme j'avais appris qu'il voulait aborder à un point qui m'auraitforcé de lui donner un démenti, je lui ai écrit pour lui demander qu'il m'assurât, pour répondre, une place dans la Presse. Il m'a répondu par une pantalonade, et, quand les articles ont paru, j'ai vu qu'il avait modifié son espièglerie. Je me suis tu et j'ai regretté même que, sans me consulter, un jeune écrivain eût relevé un mot de son attaque. J'ai remercié mon farceur de fils, en lui disant alors ce qui m'aurait contrarié d'être obligé de le réfuter publiquement. J'ai tant de pauvres opprimés à servir, que je n'aurais pas voulu mettre dans l'embarras les hommes restés au pouvoir, qui me prêtent encore leur appui pour le peu de bonnes œuvres que je puis faire. J'aime mieux cela (jue le bruit qu'une lettre de moi pourrait faire. Le bruit ! j'en suis las.
Lamartine va mieux ; il est venu passer une semaine à Paris, et a trouvé moyen de mettre un temps d'arrêt à sa déconfiture. Je n'y ai pu faire grand'chose. Mais enfin il a quelque repos, et travaille de façon à retomber bientôt malade. Selon moi, c'est une triste manière d'user une si belle et si riche organisation.
Hugo se porte bien à Jersey, ainsi que toute sa famille; ils m'ont envoyé, sur ma demande, le daguerréotype de tous et même celui de la maisonnette qu'ils occupent. Puissent les regrets n'y pas pénétrer !
Vous savez que les farouches de l'exil ont condamné à mort Hugo. Louis Blanc et même Ledru-Rollin : la condamnation a, dit-on, été publiée.
DE BÉRÀNGEK.
CLXXVT
A MESDEMOISELLES
25 septembre 1853.
J'aime à voir que vous vous arrangez à vôtre goût dans vos bois et votre jardin. Votre opulence nargue un peu ma pauvreté, il me semble. Hélas ! moi, je n'ai rien de tout cela. Pas un pauvre petit coin de jardin ! Il est vrai que j'aime beaucoup à sortir et que les promenades ne me manquent pas, les occasions de courir surtout. Il n'y a que les maux de tète pour y mettre bon ordre. C'est alors qu'un jardin me serait nécessaire. Mais qu'y faire? À cela près, nous continuons d'être bien dans notre pension, où l'on a grand soin de nous. Malheureusement nous sommes, dit-on, menacés de manquer de pain cet hiver, ce qui pourra faire grand tort aux pensions bourgeoises. On nous annonce aussi le choléra; il rétablira peut-être l'équilibre entre les aliments et les consommateurs. S'il ne veut s'adresser qu'aux vieux, je lui permets d'arriver. Mes anniversaires m'ennuient. Aussi ai-je assez mal fêté celui de ma soixante-quatorzième. Je n'ai jamais plus souffert de la tête que ce jour-là.
J'espère, si le choléra nous fait sa visite, qu'il ne la poussera pas jusque dans l'air pur de vos montagnes. Cultivez donc en paix votre petite propriété. Je suis heureux que M. *** vous y tienne compagnie et vous aide à des travaux qui doivent souvent être au-dessus de vos forces. Faites-lui mes compliments. Fait-il toujours de la littérature? C'est aujourd'hui un assez périlleux métier. Pauvre littérature! elle est aussi un de mes grands chagrins. On nous promet un second siècle de Louis XIV, mais je n'ai plus le temps de l'attendre.
a MONSIEUR F. FERRERES
27 septembre 1853.
Quoique j'aie incomplètement votre adresse et que je craigne de ne pas déchiffrer exactement l'initiale de votre nom, je ne puis pas, monsieur, manquer à vous accuser réception de la très-spirituelle et très-charmante chanson que vous voulez bien m'adresser. J'en reçois beaucoup, mais rarement d'aussi jolies et d'aussi flatteuses. Mais, hélas! monsieur, vous redemandez en vain ma pauvre vieille musette. Après quarante ans de service, elle s'est brisée. Il y a deux ans qu'elle a complètement cessé de résonner. J'ai trop vécu. Au reste, au train dont va le siècle, elle tenterait en vain d'éveiller les sentiments auxquels elle s'est adressée autrefois. La jeunesse même semble avoir abandonné tous les exemples de patriotisme que lui ont laissés ses pères. Ne désespérons pourtant pas. Il en a toujours été ainsi en France, et, si quelques voix comme la vôtre se faisaient entendre, les nouvelles musettes nous tireraient peut-être bientôt de notre sommeil léthargique.
Chantez donc, monsieur, et comptez sur mes applaudissements bien sincères et sur ma considération toute dévouée.