‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 20 sur 116 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

\ III»S^EMOISBLLBS A***

14» féYrior 1849.

Mes chères demoîselleSi j'ai bien tardé à répondre à votre aimable lettre. En vous remerciant des v(bux que vous voulez Uen m'adresser, j'aurais vovlu répmidre k l'affaire dont vous me parliez. Mais il ne m'a pas été facile d'obtenir quelque assurance à cet égard.

Vous m'avez communiqué ee projet trop tard. Je connais* sais un peu Etienne Arago, et, bien que j'eusse peu de crédit auprès de lui, peut-être y eùt-îl eu moyen de vous servir». Le directeur actuel m'est complètement étranger et, par un hasard malheureux, je n'ai plus la moindre oonnaisaance dans les bureaux de cette administration.

DE BÉRÂNGEn. 19

J'aurais pa vous répondre cela sur-le-champ, mais j'ai voulu savoir comment il serait possible aujourd'hui pour vous d'arriver à l'obtention d'un bureau.

Ce que je vois de plus clair, c'est qu'il faudrait adresser une demande au ministre, en vous appuyant du bon vouloir des autorités locales, et en donnant un état des services de M. votre père. Pour cela, il serait nécessaire de saisir l'occasion d'une vacance dans le département, puisque vous ne voulez pas trop vous éloigner de votre famille. Aussitôt la demande envoyée, vous m'en donneriez avis et, par un ami que j'ai aux finances, je tâcherais de la faire accueillir de M. Thayer.

Je ne dois pas vous laisser ignorer qu'il y a des bureaux dont le rapport est très-minime, et que ceux qui sont sur le passage de nuit des courriers sont très-fatigants.

J'aurais voulu pouvoir vous appuyer plus utilementi mais îl faut que vous sachiez que mon crédit est sans valeur ou à peu près. La vie retirée que je mène est peu propre à l'augmenter. Aussi ai-je bon nombre d'amis dans la peine que je n'en peux faire sortir, quelque démarche que je tente.

Je regrette bien, mes chères demoiselles, pour la première fois que vous vous adressez à moi, de n'avoir rien de plus satisfaisant à vous dire. Il m'eût été si doux de vous venir en aide. Enfin peut-être le pourrai-je, si vous suivez la marche que je viens devons indiquer. 11 serait bon, je crois, que ce fftt M. A*'* qui demandât pour l'une de vous.

Je vous suis obligé de votre bon souvenir et des marques que vous m'en donnez. Mais je voudrais bien savoir si, au milieu des travaux que vous vous imposez, la poésie ne vient pas jeter quelques heures de ces heureuses distractions qui m'ont procuré le plaisir de vous connaître. Dans votre prochaine lettre , n'oubliez pas de me mettre dans la confidence.

Adieu, mes chères demoiselles, écriTez-moi souvent, n*affranchissez plus, et croyez-moi tout à vous.

P. S. N'oubliez pas, si vous écrivez au ministre des Gnances, que ces messieurs ont le port franc. Peut-être feriezvous bien de m'envoyer la lettre, pour que je l'apostille, vaille que vaille.

A M0NS1EI:R DHISSOT

30 février 1840.

Je ne vous parle pas politique, parce que je ne sais que ce qu'en disent les journaux. On ma assuré que Vivien avait été un peu désorienté de la préférence donnée à fioulay pour la vice-présidence. En effet, la direction du conseil d'Ëtat allait parfaitement à votre cousin, qui était l'homme de la chose. Quant à fioulay, il a été, dit-on, surpris et affligé d'être placé si haut.

A MADEUOISELLE DÉGA

38 février 1840.

Ha chère enfant, mon mal me tient toujours et je souhaite bien qu'il n'en soit pas ainsi de toi. Aux vieillards, la maladie, mais la santé à la jeunesse. Est-ce qu'à ton âge on sait ce que c'est que de souffrir? A peine conçoit-on comment les autres souffrent. Aussi, malgré ta prétention si amicale, suis-je certain que rien ne t'avertira ou de la continuation de mon malaise ou de ma guérison, à moins que ta mère ne s^en mêle.

Les sapeurs-pompiers paraissent t'avoir vivement préoccupée. Est-ce qu'il y avait là quelque jeune officier de belle

et honnête figure? Si cela est, je ne dis pas non. A vingt ans, il est très-permis de remarquer ce qui est bien et jeune.

Ce que (u me dis de la Fontaine, la moindre notice te Texpliquerait. Sa simplicité apparente, son oubli des usages, surtout son extrême distraction contribuèrent , il n*y a pas de doute, à la célébrité dont il jouit de son vivant; mais aussi, en lui méritant le nom de bonhomme, elles n'aidèrent point à lui marquer son véritable rang parmi les grands hommes de cette brillant^ époque de notre littérature. II en fut de même de Molière, mais par des causes différentes. Tous deux pourtant sont aujourd'hui regardés comme les deux poètes les plus originaux et les plus parfaits de leur temps. Ils s'étaient bien jugés.

La Fontaine, en écrivant à son ami Maucroix, disait en parlant de Molière : « Je Taime, c'est mon homme. »Molière, voyant Racine et Boileau turlupiner la Fontaine, perdu dans ses distractions, s'écriait : i\o$ beaux esprits ont beau se trémousser^ ils n'iront pas aussi loin que le bonhomme. On aime à voir de pareils esprits s'apprécier aussi bien. Cela est trèsrare.

La supériorité n'exclut ni la jalousie ni l'envie. Notre temps en fournirait bien des exemples dont j'ai souvent gémi, moi, qui ai toujours mis mon bonheur à admirer les grands talents contemporains.

Quant au mot de madame de la Sablière sur la Fontaine, il ne vaut pas celui de la garde-malade qu'il eut à son lit de mort. Les prêtres s étaient très-occupés de la conversion du bonhomme, qui n'avait jamais ouvert de livre de piété. On l'accablait donc de sermons et d'instructions religieuses. « Ne le tourmentez pas tant, disait la garde, il est plus bête que méchant; Dieu n'aura pas le courage de le damner. » Tu vois qu'on le jugeait à la mine.

Ce n'était pas ainsi que l'entendaient son amie madame de

laSablière, ni Fontenellequidit un jour : a M. delà Fontaine est si béte, qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit que

lui. »

Malgré tous les éloges qu'il reçut de son siècle, ainsi que Molière, ce n'est pourtant, comme je te l'ai dit, que parla postérité que tous deux furent mis à leur place. Ni l'un ni l'autre ne pensèrent à réclamer contre ce déni de justice, dont peut-être ils n'eurent pas même le sentiment. Cela n'empêche pas la Fontaine d'être l'homme de lettres le plus heureux qui, peut-être, ait jamais été, grâce à cette vie de grand enfant que lui créa son esprit distrait et rêveur.

L'autre jour Lamartine, qui l'a attaqué dans ses Conftdence$ et à qui j'en faisais reproche, l'accusait d'égoîsme. Il oubliait que le bonhomme, pour défendre Foùquet son protecteur, avait bravé la colère de Louis XIV. Nous devons à cet acte de courage la fameuse élégie aux Nymphes de Vaux. Relis-la, ma chère enfant; elle fait doublement honneur à notre grande littérature, et ma lettre t*aura été bonne à quelque chose. •

Plus tu liras la Fontaine, plus tu l'admireras. Napoléon avait raison de dire qu'il ne convient guère à Tenfance: elle n'y trouve qu'une fiction qui peut l'amuser; mais à l'âge mûr seul appartient d'extraire d'un pareil os toute la moelle qu'il contient.

Adieu, ma chère enfant, grand merci de ton bon souvenir, de ta bonne et spirituelle lettre. Ëcris-m'en souvent comme cela et sois sûre du plaisir que j'aurai toujours à te répondre.

DK BÉRANGER. 2S

A XONSIEVR PASCAL*

28 février 1849.

Je connaissais, monsieur, le passage de la préface du Don Quichotte de' M. Yiardot. Mais il y a aussi , dans cette préface, un passage que vous avez probablement lu et qui parle de la perle faite des deux portraits qu'on avait de Cervantes : Tun des deux était de Pacheco, maître et beau-père de Yelasquez. M. Viardot a beaucoup écrit. sur les peintures des différentes écoles; il connaît presque toutes les galeries de TEurope, et particulièrement celles d'Espagne ; il est étonnant qu*il n'ait pas eu connaissance du portrait de I^ausanne. S*i] est en efTet de Yelasquez, nul doute que ce grand peintre, arrivé à la maturité de son talent, se soit inspiré de quelque ancien portrait, même de celui qu'avait peint son mailre Pacheco, qui était, lui aussi, homme de grande réputation, et qu'il ait voulu laisser à la postérUé une preuve de son admiration pour Cervantes. II se pourrait d'ailleurs qu'il l'eût vu dans sa jeunesse, bien qu'on assure que Yelasquez avait plus de vingt ans quand il vint à Madrid.

Cette donnée expliquerait le nom de Yelasquez mis au portrait de LausSamne.

Si j'insiste sur ce point, c'est quMl y aurait peut-ôtre quelque inconvénient pour votre œuvre, monsieur, qu'on vînt contester le' nom du peintre, à l'apparition de votre belle planche. Il n''en faut quelquefois pas plus pour ôter tout mérite à un chef-d'œuvre, aux yeux du public, qui, vous le savez, est loin d*ètre aussi connaisseur que ses flatteurs veulent le lui persuader.

* Qui venait de graver le portrait de Cerran es.

Pardonnez-moi donc mes observations, et recevez, je vous prie, monsieur, Tassurance de ma considération toute cordiale.

A SIONSIEOR PASCAL

2 mars 1849.

Je ne puis résister, «monsieur, au plaisir que je viens d'avoir en entendant faire par un véritable connaisseur Téloge le plus complet de votre belle gravure de Cervantes. C'est un vieil amateur de gravures qui, bien mieux que moi, se rend compte du mérite d'une œuvre comme la vôtre; aussi m'en a-t-il détaillé toutes les beautés d'une iaçon si sûre, qu'il me semble impossible que votre nouvelle planche n'obtienne pas un grand succès.

Quant à l'original, il pense qu'il est de Velasquez, puisque vous avez des attestations à cet égard, et qu'il est vraisemblable que le portrait de Pacheco a inspiré celui de Lausanne.

Au reste, ce vieil amateur croit que vous dépréciez trop Pacheco, qui, dans son temps, a eu une très-grande réputation comme peintre de portraits. Il croit même qu'il en est resté de lui qui vont de pair, dans les musées, avec ceux de son gendre. D'ailleurs, a ajouté ce bon juge, c'est le graveur qui fait ici le mérite de l'œuvre, et cent fois on a vu un savaut burin donner l'immortalité à des œuvres secondaires.

Je suis tout à fait de cet avis, monsieur, c'est pourquoi j'ai cru pouvoir vous faire mes observations, qui vous mettront en garde contre de maladroits critiques.

Je suis heureux qu'un véritable connaisseur m'ait fourni l'occasion de vous adresser de nouveaux remerciments, et de vous assurer, monsieur, du vif intérêt que m'inspire votre beau talent.

DE BËRANGER. S5

A MADEMOISELLE PAULINE DÉGA

13 mars 1840.

Ta lettre est charmante, chère Victoire^, et bien aimable pour moi. Aussi, malgré le peu de temps dont je dispose de* puis quelquesjours, jeveux te répondre quelques mots, me confiant dans ton amitié pour excuser la brièveté de ma réponse.

Oui, Molière mérite que Boileau ait parlé aussi bien de lui. Je ne crois pourtant pas qu'il ait réellement dit le mot qu'on lui prêtée N'oublions pas qu'il eut le tort qu'on n'a cessé de lui reprocher, Voltaire particulièrement, de dire, dans V Art poétique:

C*est par là que Molière, illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté le prix.

Gomment n'a-t-il pas reconnu que Molière était placé bien haut au-dessus^ des comiques de tous les temps? Un seul peutêtre pourrait être rapproché de lui, mais encore moins par Fart que par l'usage qu'il en fait, c'est Aristophane, que nous n'estimons pas assez.

Quant au style, celui de Molière est de la plus rare perfection dans le genre comique, qui bit pardonner les incorrections, faciles d'ailleurs à faire disparaître, et admet les trivialités parce que ce genre doit offrir la peinture de tous les caractères et de toutes les positions sociales. Le dictionnaire

' MademoiseUe Béga 8*appelait Victoire, lorsqu'elle était enfant.

* Que Molière était Técrivain qui jetait le plus (fédat sur son siècle (réponse à mie question de Louis XIV). Le roi aurait ajouté : a Je le pensais; mais je suis bien aise que vous me le disiez. • Ce qui esttoutàlait cerbin, c'est que Louis XIV fit nn jour manger Molière, seul à seul, à sa table, et qu'il ne fit cet honneur à soi autre.

de la Muse comique est à peu près celui de toute la langue. Il n'en est pas ainsi de la tragédie, qui, toujours parlant sur un ton soutenu, n*a pas à employer les expressions triviales qui te choquent dans la comédie. Si tu lisais Shakespeare, tu retrouverais même dans les tragédies de ce grand poète le mélange, permis en Angleterre, des différents tons et la langue mlgaire mêlée à l'élévation poétique. Ne sais-tu pas l'anglais? Pourquoi ne le lirais4tt pas?

Je n'ajoute plus qu'un mot sur la place que tient Molière chez nous. Les Anglais, les Allemands, le regardent comme le poêle le plus original et le plus parfait de notre langue. Aux Anglais, aux Allemands, ajoute si tu veux ton ami Béranger et tant d'autres qui valent mieux que moi.

€e que tu dis de la bienfaisance de Molière n'est pas non plus très-juste. J'ai vu des gens maltraités par la fortune très-disposés à secourir leurs semblables. La fortune leur arrivait-elle, ils cessaient d^élre bienfaisants ; j'ai vu, au contraire, des riches bienfaisants tomber dans l'adversité sans perdre le besoin de venir encore au secours des infortunés. La facilité qu'il y a de bien faire n'est donc pas ki mesure du mérite qu'il y a faire le bien. Me soyons donc pas de ceux qui accusent de vanité les aumônes de tel ou tel . Si tous ceux qui ont de la vanité venaient au secou^ de ceux qui souffrent, bientôt disparaîtraient toutes les souffrances que la misère engendre. Tenons donc compte des bienfaits, même quand la vanité les conseille. Il y a tant de gens qui font la sourde oreille en pareil cas.

Au reste, je suis là, bien loin de Molière, qui, certes, n'était pas un vaniteux. Son cœur était resté tendre et pur, au milieu des prospérités. Relis le Misanthrope^ et tu seras convaincue de la grandeur et de la bonté de son âme.

Je ne voulais t' écrire que quelques mots et voici trois longues pages ; lu me fais bavarder.

DE BËRANGER. 27

Ed me relisant, je vois que je ne te dirais pas assez sur la justesse du mot prêté à Boileau, si je n'ajoutais qu'il exprime Topinion générale de notre littérature depuis plus de cin* quante ans. Tu la verras dans la Harpe comme dans nos romantiques, lies femmes seules ont fait quelques objections, mais fort timides. Ne t'étonne donc pas des doutes qui se sont élevés dans ton es[)rit : c'est reifet de la robe.

A MONSIEUR GILH\RD

21 inai*s 1849.

Voilà bien longtemps, mon cher Gilhard, que je vous dois une réponse, mais j'ai toujours attendu pour la faire que notre ami Antier fût réintégré dans son emploi. Je ne vous dissimule pas que j'ai été jusqu'à désespérer d'en arriver là. Enfin, il y a trois jours, Antier est rentré à son bureau.

Un de vos compatriotes, notre préfet^ que j'ai vu et à qui j'ai écrit, s'est montré fort bien dans celte affaire. Aussi viens-je de lui en témoigner ma reconnaissance. Espérons que de pareils accidents ne se renouvelleront plus. Antier a eu bien besoin d'avoir de bons amis, jusque dans les montagnes d'Auvergne, pour traverser un temps si long de crise. Le voilà avec un chef qui est mon ami aussi, et qui n'est pas moins le sien. J'ai fait tput ce qu'il m*aété possible pour faire apprécier l'habileté, la capacité de cet excellent filaize. Gomme neveu de Lamennais, il a été en butte à des préventions injustes. Si ce que j'ai dit a eu de l'influence, je m'en applaudis dans l'intérêt des malheureux emprunteurs. Malheureusement Blaize est si désintéressé et tient si peu aux places, qu'il a fallu le pousser par les épaules pour le faire entrer au Mont-de-

* M. Berger, qui était de la Tille de Thiers , en Auvergne.

Piélé. Les hommes comme celui-là sont rares aujourd'hui. Quantau Président, je resteendetté envers lui de deux visites que je n'ai pas eu le temps de lui rendre avant la proclamation de sa présidence. Je lui ai fait dire qu'il ne prit pas cela pour un manque d'égards ou pour une marque d'hostilité, mais qu'il ne Tattribuât qu'à l'impossibilité pour moi de subir le cérémonial de ses réceptions présidentielles, ce à quoi j'ajoute toujours que les ours et les singes du Jardin des Plantes ne rendent pas les visites qu'on leur fait.

\ >IONSIëUR JOTTRA^D'

Passy, 31 mare i849.

Je vous suis extrêmement obligé de la lettre trop flatteuse que vous m'adressez dans l'intérêt de l'avenir de mes œuvres. Malheureusement cet avenir me parait beaucoup plus douteux qu'il ne semble à votre bienveillance. N'allez pas croire qu'il y ait excès de modestie dans mes doutes à cet égard. Non, monsieur; je crois valoir quelque chose; mais ce que je pense de mes chansons, malgré leur grand et long succès, je le pense d'oeuvres contemporaines bien supérieures à mes refrains. Nous traversons une époque de transition qui est bien loin d'être à son terme, et, quand le monde nouveau sortira du chaos où nous sommes, les peuples, regardant en arrière, ne s'occuperont de tirer du gouffre que les débris du passé qui leur pourront être utiles. Certes, ils ne penseront alors ni à moi nia beaucoup d'autres plus justement fameux, qui, j'en suis sûr. s'ils pensent comme moi, n'en prennent pas aussi gaiement leur parti.

* M. Jottrand, avocal k Bruxelles, a?ail proposé à Bcranger de faire une clef de ses chansons pour qu'aucune d'elles ne présentât d'endroits obscurs à h poetëritë.

Je n'ai pas toujours raisonné ainsi, monsieur, et, sentant le besoin d'éclairer, pour cette postérité que je supposais devoir être plus curieuse, quelques passages de mes allusions poli* tiques, j'ai fait, il y a vingt ans déjà, des notes à mes deux premiers volumes; notes très-courtes, et qu'on trouvera à ma mort. Le courage m'a manqué pour les autres volumes. J'ai fait plus pourtant : c'est ma notice biographique; mais l'envie de la brûler me prend souvent, toute simple qu'elle est, car je n'y ai renfermé que ma vie de chansonnier. Elle n'existerait sans doute déjà plus, si je ne l'avais promise à mon éditeur, qui est presque un fils pour moi. Si elle triomphe du désir que j'ai souvent de la faire disparaître, il la publiera avec les quatre-vingts ou quatre-vingt-dix chansons de ma vieillesse qui sont déjà sa propriété, mais dont il ne pourra disposer qu'après ma mort, qu'il est loin de désirer.

Je vous devais tous ces détails, monsieur, d'après l'intérêt que vous avez la bonté de prendre à ma réputation, intérêt dans lequel doit entrer pour beaucoup l'amour de la chanson, ainsi que mêle prouvent les jolis et spirituels couplets qui terminent votre lettre. Ils ne peuvent qu* ajouter un grand prix aux marques de sympathie que vous me prodiguez et dont je vous prie de recevoir mes rem'ercîments bien sincères,

A MXDEIfOISELLE PAULINE BÊGA

29 mars 1849.

Chère enfant, je suis tellement accablé de lettres, que je ne puis répondre à la tienne, qui pourtant m'a fait grand plaisir. Ije goût que tu prends à Molière me fait espérer beaucoup de la justesse de ton esprit.

VÉUmrdi est une imitation des canevas italiens, mais avec toute la supériorité du maître qui leur faisait l'honneur d'un

pareil emprunt. Quant aux Précieute%^ c'est la première tentative de la véritable comédie de mœurs. C'est à cette pièce jju'un \ieillard, dont on eût dû nous transmettre le nom ^ s'écria : a Courage, Molièrel voilà la bonne comédie 1 » Tu vois que tu te rencontres avec ce vieillard de bon sens : aussi je suis persuadé maintenant que les chefs-d'œuvre du maître ne pourront qu'augmenter ton admiration.

A MONSIEUR riERBE DELAUNK.

Passy, 32 nwil 4848.

Je vous remercie, monsieur, de ce que vous me dites de flatteur. En effet, j'ai souvent été prophète; mais croyez que c'est un triste avantage, ne fût-on pas traité comme Gassandre. Voir venir de loin l'orage, l'annoncer sans être cru, et en recevoir sa part avec tous les incrédules, c'est en souffrir plus longtemps et plus qu'eux. Heureux encore si on ne vous accuse pas de l'avoir provoqué!

Aujourd'hui, monsieur, mes lunettes se sont furieusement embrouillées, et je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez, qui n'est pas long; je m'en console en pensant que les avis que j'ai prodigués n'ont été utiles à personne. Ne faites donc pas trop de cas de ma prescience et contentons-nous de faire ensemble des vœux pour notre chère patrie.

A ÎIONSIBUR •••

Passy, 21 a?ril 1849.

Je commence, monsieur, par vous remercier de vos bonnes intentions et de vos flatteuses paroles, en vous avouant lou-

1 Les aiieodotcs disent seulement : « Un vieiHard du parterre. »

DE BËnANGEli. SI

tefois queje n'en comprends pas bien le but. Je n'ai jamais Toulu me mêler de mes biographies; et si c'est une biogra» phie en vers que tous avez la bonté de faire, je prétends l'ignorer jusqu'au jour où vous m'en enverrez un exemplaire. Vous me demandez si j'ai changé de drapeau : la demande est peu t«étre étrange, adressée à un homme de mon ftge et J^ose dire, de mon caractère, auteur du Vieux Drapeau. Permettez* moi donc de ne pas y répondre. Quant au reste, monsieur, puisque vous me placez d'avance aui Champs-Elysées, je vous engage à user largement des libertés qu'on a le droit de prendre avec les morts. Je le sui^ en effet pour la politique, d'où je me suis oomplétemeut retiré depuis près d'un an. Je vous réponds ce peu de mots, monsieur, parce que demain je suis pris par une cérémonie qui ne me laissera pas un instant. Je regrette de ne pouvoir saisir cette occasion pour faire votre connaissance *.

A MADEM018ELLB PAULINB B6GA

10 imi 1849.

Tu fais très-bien, chère enfant, de menbierta mémoire; Texercer de bonne heure, c'est l'étendre et lui donner une force qui triomphera des effets de l'âge. Elle ne peut pas tenir lieu de la pensée; mais elle vient puissamment en aide au bon sens. Ainsi enrichis ta mémoire de tout ce que tu trouveras de bon, et tâche surtout d'y faire régner l'ordre. Sans cela, on Ta dit, ce n'est qu'une bibliothèque mal rangée. Apprendre par cœur des vers est un utile exercice à lui faire iaire à ton âge, parce qu'on les retient plus facilement, et que cela forme l'oreille. Tu choisis du Boileau ; c'est bien.

* Lettre oommmiiqiiâe par Bl. Deiherm de Novital.

J'aimerais mieux toutefois du Corneille et du Racine. Quant à la Fontaine, je pense que tu en sais déjà beaucoup.

Je comprends que Boileau ne soit pas ton poète favori : ce n*estpa8, crois-moi, parce qu'il a fait une satire assez faible contre les femmes; car les femmes aiment fort Jean-Jacques Rousseau , qui les a traitées parfois assez sévèrement. C'est plutôt parce que l'amour n'a tenu aucune place dans sa vie, ce dont on ne s'aperçoit que trop dans ses oeuvres. Au reste, le genre qu'il a traité n'exige pas absolument les qualités qui lui manquent sous ce rapport. Lis donc et apprends ses meilleures satires et épitres, VArl poétiiine et le Lutrin^ poème vraiment supérieur, malgré certains inconvénients que je te signalerai plus tard.

Ce que tu me dis de la Chute d'un aiige ne me surprend pas. Il me semble pourtant que dans la dernière vision il se trouve une mort au désert où il y a de grandes et touchantes beautés. Quand tu pourras lire certain roman de l'abbé Prévost, tu verras, avec des personnages bien différents, une scène à peu près semblable qui te touchera sans doute davantage, mais qui doit cet avantage à la simplicité de la narration du prosateur, opposée à la pompe de la poésie épique de Lamartine*

En voilà bien long sur les vers; je ne voudrais pourtant pas, chère enfant, que les vers seuls occupassent ta pensée. Lis-tu de l'histoire ? C'est là une excellente étude à faire. C'est un résumé d'expressions qui peut hâter la maturité de l'esprit ; mais peut-être te crois-tu déjà l'esprit très-mûr. Les enfants sont si précoces aujourd'hui I Toutefois l'histoire est chose des plus utiles à apprendre. Je crois te l'avoir souvent répété. Nous autres vieillards, nous aimons les redites. Pardonne-moi les donc.

Il me semble que je ne t'ai pas du tout promis d'aller te voir à ta pension ; cela te dérangerait de tes devoirs de mai-

tresse. Et puis, tu sais que je n'aime guère les visages nouveaux, et il y en aurait sans doute beaucoup de nouveaux pour moi dans ta pension. Je serais comme un vieux hibou au milieu de toute cette volière qui caquetterait au plus dru à la vue du survenant. Il me suffit, en passant devant ta porte, de te souhaiter courage et patience.

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