‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 21 sur 116 · A MONSIEUR DE VALOIS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE VALOIS

Passy, 37 niii 1849.

Vos lettres m'auraient toutes fait grand plaisir si je n'y avais remarqué de ces phrases misanthropiques dont les poètes et les jeunes gens ont fait tant d*abus. Dans ce monde, mon cher enfant, l'homme qui s'occupe plus des autres que de lui-même certes n'évite pas les peines qui nous assaillent sans cesse, mais finit toujours par en triompher à force de courage et de résignation, vertus qui ont plus de parenté qu'on le pense.

Chateaubriand me disait souvent : c< Je me suis toujours ennuyé. » Toujours je lui répondais : « C'est que vous ne vous êtes pas occupé des autres. »Sa femme, esprit fort singulier, s'écriait : a Vous avez bien raison ! vous avez bien raison ! » Les Mémoires (T Outre-Tombe sont la preuve qu'en effet ce grand homme de lettres ne se préoccupait guère que de lui. Les Renés qu'il se reproche d'avoir fait naître devraient corriger de l'imitation. Dieu ne nous a pas mis ici-bas pour nous, mais pour les autres. Remplissons le mieux que nous le pouvons cette mission, et même ici -bas nous trouverons notre récompense dans une satisfaction intérieure que rien n'égale.

A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA

Par^sy, i** juin 1849

Chère enfant, je t'ai promis de répondre à la lettre que tu m'as écrite il y a dix jours, bien que tu sois venue me voir depuis. Tu sais combien je partage le chagrin que te cause la maladie de ta m^re, qui, pourtant, n'a plus rien de sérieux, mais qui exige encore un repos presque complet. J'ai été visiter cette bonne mère aujourd'hui, et je l'ai trouvée trèsennuyée de sa faiblesse et de l'impossibilité de courir un peu, au moins dans Passy.

Quant à ce que tu me disais de Chateaubriand et de la dédicace des volumes que je t'ai donnes (et il fallait que ce f&t toi pour que je te fisse don de ces deux bouquins délabi*és que j'ai lus et relus tant de fois à ton âge), la dédicace de ces volumes, dis-je, t'a suffisamment prouvé que l'auteur d'.4tala a loué Napoléon. Celui-ci l'attacha à l'ambassade de Rome, et, quelque temps après, le nomma chargé d'affaires auprès du canton de Vaud. La mort du duc d'Enghien mit fin à leur bon accord. Toutefois, lors de sa nomination à l'Académie, à quelque temps de la naissance du roi de Rome, Chateaubriand jeta encore quelques fleurs aux pieds du vainqueur de l'Europe, contre lequel il se tourna avec fureur à la Restauration. Depuis il n'a cessé de mêler les éloges du géant, comme il l'appelle, à des reproches souvent mérités par le despote. Mais on voit, surtout dans les Mémoirei d'Outre- Tombe^ que Chateaubriand en veut surtout à l'Empereur de n'avoir pas deviné en lui Tétofle de l'homme d'État, car il s'est toujours cru un éminent politique. Il laisse percer la même rancune envers les princes de la branche aînée, qui, en effet, ne l'ont jamais employé qu*à leur corps défendant. J'ai sou-

vent ri avec lui, lorsqu'il prétendait que Napoléon me devait toute sa popularité, en lui prouvant qu'au rebours c'était moi qui devais à son nom une partie de la mienne. Il n'en répète pas moins ce reproche dansses Mémoires (T Outre-Tombe^^ dont la publication, commencée depuis sept mois, reste suspendue par je ne sais quelle influence.

Te voilà suffisamment édifiée sur la question que tu m'avais adressée.

Je t'avais dit une partie de tout cela lorsque tu es venue me voir, mais tu étais préoccupée d'autre chose et tu dois ne plus t'en souvenir; à présent que ta mère va mieux et

* M. de Loménie a dit do la publication des Mémoires d'Outre-Tombe : f 11 ttt arrivé k Chateaubriand ce qui arrît e k presque tous les hommes qui oot imposé longtemps Tadmiration à leur siècle : Fépoque qui suit leur mort est celle où ils sont jugés le plus sévèrement. On dirait que nous éprouvons le besoin de nous dédonmiager dune ]<mgue adulation par une rigueur eicesaive. (Test ain^i qu'on a \u des écrivams qui avaient épuisé pour Chateaubriand vivant toutes les formules de Tcnthousiasme et du respect changer brusquement d'attitude, et, sans s'inquiéter du contraste, toiser Chateaubriand mort avec une fiimtliarilè aus^i rude qu'inattendue. A la vérité, l'homme qui avait le plus soigné sa gloire et Tâ^propoe de ses œuvres se voyait obligé de laisser publier son livre de prédilection, ses Mémoires, ï une mauvaise heure, sous un mauvais jour et dans les conditions les plus contraires à un succès. Ces Mémoires, pleins de génie, blessaient è b fois tous les partis et toutes les influences du moment. Travaillées avec amour par un grand artiste, ces |)ages, destinées à un public cahne ci en état de gottler une œuvre d*art, voyaient le jour au milieu d'une crise sociale qui ébranlait tontes les existences. De là un double résultat également Adieux pour les Mémoires â^ Outre-Tombe, D'un côté, le déchaiuemeot de tous ceux que €hnti*attbriand blessait dans leurs affections politiques, dans leurs sentiments de ianiiUe ou dans leurs prétentions personnelles, soit par des.jugements hostiles, soit par un silence qui semblait injuriçux à la vanité de plusieurs ; et, d'un autre eôlc, ches fai masse des lecteurs, trop de préoccupations étrangères pour ne pas accepter avec une facilité indifTérente les récriminations intéressées et les arrêts sévères des critiques% i

Il n'5 a rien de vraiment comparable , an fond, entre la fortune subie, depuis le jcnr de ^ mort, par la renommée de Bciranger et la fortune du nom de Chateaubriand; mais il est certain qu'une même injustice et une mè'iie ingratitude a essayé de combattre ces deux grandes gloires. Pour l'une et pour Tautre . le temps et les circonsbnces ont été un champ d'épreuves. Nais, si le nom de Bcnnger ne peut être déraciné du cœur de la nation, celui de Château brianci résistera «ussi jusque dans le plus lointain avenir. Il n'est pas d'écrivain en profe daut la France ait plus lieu de garder mémoire. Et ce n'est pas seulement des prosateurs qui sont nés de lui, notre littérature moderne lui devra au>si ses poêles.

que tes inquiétudes doivent avoir cessé, tu seras en état de juger le procès qui s*est élevé parmi tes compagnes. Tu vois que j'ai fait consciencieusement Toffice d'avocat général

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