‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 22 sur 116 · A MADAME FRANK · texte numérisé non relu

A MADAME FRANK

Passy, 5juin1849.

Je suis heureux, ma chère dame, de ce que vous m'apprenez relativement à mademoiselle Pauline Dupont \ dont j'ai en effet appelé l'attention sur voire position, si diflerente de ce que vous et M. Frank mériteriez qu'elle fût.

Mademoiselle Dupont est aussi distinguée par les qualités de l'inlelligence que par les sentiments humains dont tant de gens font parade et que si peu possèdent. Si elle possédait autant de fortune qu'elle a de générosité de cœur, que de malheureux verraient la fin de leurs maux!

Ce qu'elle ne fera pas pour vous, j'en suis sûr, c'est qu'elle ne le pourra pas faire.

Je compte la remercier bientôt des rapports qu'elle a établis entre elle et vous, car ce n'est pas à Rougeperriers, mais à Passy que j'ai reçu votre lettre.

Mon vénérable ami Dupont étant rentré dans sa retraite, pour se reposer des dernières fatigues de sa noble et longue carrière, je conçois que vous ayez pensé que je pouvais lavoir accompagné, ainsi qu'il le désirait. Mais le choléra faisait déjà grand nombre de victimes à Paris et à Passy, et il ne m'était pas possible de m'en éloigner dans un pareil moment.

J'ai d'autant mieux fait, que le mal augmente chaque jour. Dès que je le pourrai, j'irai à Rougeperriers, non pour

« Fille de Dupont (de TEure).

consoler Dupont du tort que viennent de se faire aux yeux de la France les habitants de l'Eure*, car Dupont, s'il s'en afflige pour eux, s'en félicite pour lui. Mais j'irai pour jouir encore de Taniitié que ce grand et vertueux citoyen me témoigne depuis si longtemps.

En attendant cette époque, je veux écrire à sa digne Glle pour la remercier de l'usage qu'elle a fait des renseignements que je lui avais transmis sur une famille intéressante à qui je regrette de n'avoir pu être plus utile.

A MONSIEUR JOSEPB DERNARD

Passy, 11 juin iSiO.

Passy est fort maltraité par le choléra. On ne chante plus aux enterrements pour ne pas effrayer ceux qui sont venus se réfugier dans Tair salubre de notre montagne. Judith et moi ne nous en inquiétons que pour les autres. Quant à Fanny, que je crois avoir eu un peu peur, elle est partie pour la Picardie, où elle a trouvé la suette installée au chevet de ses parents. Je ne sais si ce mal-là vaut beaucoup mieux que le choléra.

Yous ne nous dites mot de la Celle. A-t-il été mettre sa carte dans votre village? J'espère que non, et bientôt sans doute vos estomacs seront débarrés. Donnez-nous-en des nouvelles ainsi que de celles des dames Belloc et Montgolfier. Elles ont dû être bien surprises et bien affligées de la mort si rapide de M. et madame ""*. Entre nous, convenons qu'il y a des gens bien heureux. Sans doute : ils s'aimaient et sont emportés en quelques heures. Bugeaud a eu la même bonne fortune; il sera regretté, bien qu il fût un brise-raison; du

Dupont (de TEure) n'avait pas été nommé représentant du peuple à TAssemblée iégisUitive, après avoir représenté son département pendant un demisièi-le dans les divei*scs assemblées antérieures.

moins étail-il honnête homme; chose rare parmi les politiques.

Devinez quelle visite j*ai reçue hier, après un dîner où| en dépit des prescriptions, nous avions sablé quelque peu de Champagne? La visite de monseigneur Tarchevéqne de Paris, de son frère, d'un des acolytes et du curé de Passy. Il est impossible d*étre plus aimable qu'il Ta été avec la brebis égarée, qui a été fort caressée, fort louangée, maisqui, toute contrariée qu'elle était au fond, s'est montrée fort reconnaissante et a fait assez de frais d'esprit pour que monseigneur et sa compagnie aient ri de tout leur cœur, et bien souvent, des saillies philosophiques de la pauvre petite bête.

Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde : encore une visite à rendre!

Mon ami, tout cela sent la mort; n'en voulons pas aui corbeaux de faire leur métier, mais disons-nous que, si j'avais trente ans de moins, les médecins de l'âme ne seraient pas venus me tâter le pouls. Ils m'ont trouvé en bonne santé, et je dois dire qu'ils n'en ont pas paru fâchés. Je leur en sais gré.

Il y a vingt ans, j'étais en prison, et les évèques et les curés n'avaient pas assez d*anathèmes à lancer contre le malheureux chansonnier. Qui a changé, de ce monde ou de moi?

A MADAME CAHOLINE VALGHÈRE

J'ai vu M. Sibour, que vous avez été voir à Saint-Germain, et qui m'a dit grand bien de vous. Ce n'est pas un homme fort, mais c'est, je crois, un fort honnête homme. Ne voulait-il pas, le mauvais plaisant, m'obliger à supprimer de mes œuvres les chansons grivoises, qu'il qualiCe de poésies erotiques? Je lui ai répondu, en l'appelant monsei-

DE BÉRÀNGER. S9

gnear gros comme le bras, qu'un père ne brûlait pas vifs ses enfants f fussent-ils borgnes ou bancroches.

A MONSJEUn ANTOINE CLESSE

12 juin 1849.

Vous faites œuvre d'homme de cœur et de bon citoyen, mon cher monsieur Clesse; mais je doute que tous puissiez atteindre le but que vous vous proposez.

Votre chanson de V Ivrogne est d'un bon cacactère : les deux autres sont moins sûres du succès. Mais, en général, la classe ouvrière choisit ses chansons, et elle semble se défier de celles qu'on lui destine. Ses choix sont rarement bons, sans doute; souvent même ils sont mauvais. Mais on n'y peut rien. Elle ne s*inquiète pas du nom de l'auteur. Si un nom est en faveur auprès d'elle, c'est à ce nom qu'elle rattache tous les chants qui lui plaisent.

En général, les chansons sont des lettres auxquelles il ne faut que rarement mettre une adresse. On les jette par la fenêtre, et les ramasse qui veut. Beaucoup restent dans le ruisseau, et quelquefois des meilleures. D'autres ont une fortune à laquelle l'auteur était loin de s'attendre. Gela fait compensation.

Je crains donc, mon cher Clesse, que vous vous imposiez une rude tâche sans résultat utile.

Poney, de Toulon, véritable poète, qui a eu le bon sens de rester maçon, a voulu se mettre à une œuvre à peu près pareille à la vôtre ^ J'ai tâché de l'en détourner. 11 Mvait commencé; mais je ne vois pas qu'il ait donné suite à son projet, qui l'arrachait à l'inspiration pour le renfermer dans le cercle étroit d'un plan tracé d'avance. Le chansonnier,

* La cfaansoo de chaque métier.

comme le poète, doit attendre, que les sujets lui arrivent. Rarement il doit courir après.

Vous ferez d'autant mieux de suivre cette règle, mon cher Clesse, que votre cœur et votre raison vous dicteront au jour le jour ce que vous avez de mieux à faire pour utiliser vos refrains.

Avec mes remercîments, recevez, mon cher Glesse, l'assurance de toute ma sympathie.

A MADAMI. HALL \RD

14juiai849.

Chère dame, je me hâte de vous répondre pour vous remercier d'abord de votre aimable souvenir et vous assurer que je ne suis pas mort.

Le choléra frappe violemment autour de nous; mais nous autres vieux, qui n'avons rien de mieux à faire qu'à mourir, nous ne nous effrayons pas. Pourtant, je dois l'avouer, dimanche j*ai eu peur un moment. Nous venions de diner assez bien; je crois même me souvenir qu'un peu de Champagne nous avait égayés, ainsi que deux ou trois amis, loi^sque descendent de voiture, à notre porte, quatre prêtres : à cette vue, je me suis demandé si je ne venais pas de mourir du choléra, et si ces messieurs ne venaient pas me chercher pour me conduire à l'église, au milieu des Diex irie et des De profundis. Je fus bientôt rassuré : c'étaient monseigneur l'archevêque de Paris et plusieurs acolytes qui me faisaient l'honneur de me rendre visite. J'étais loin de m'y attendre. Le prélat fut si aimable et si gai, que je conserve de la reconnaissance de sa démarche, ainsi que celles qu'il a faites auprès de notre ami Dupont; ce dont j'ai eu bien soin de lui parler.

DE BERAiNGER. Ai

Actuellement que notre maison est bénie par la présenci; d'un saint, vous ne devez plus craindre pour moi.

Je n'en suis pourtant pas à pouvoir fixer mon voyage à Rougeperriers. Notre petite Picarde nous a quittés pour aller auprès de ses parents, attaqués d'un mal qui vaut presque le choléra : la suette miliaire. Quand reviendra-l elle? Il est impossible de le savoir, et je ne puis laisser Judith seule.

Je suis, d'ailleurs, toujours accablé des affaires des autres, comme vous le savez. Par surcroit, j'ai eu des noces où Ton m'a réclamé comme témoin ^ Aujourd'hui même, je vais aider à marier la fille de Perrotin à la mairie; lundi, ce sera à l'église. Tout cela est fort ennuyeux, pour les témoins

surtout.

J'ai à vous remercier de Texactitude que vous avez mise à ^rire à mademoiselle Pauline*. Une letlre de mes pauvres gens d'Elbeuf vient de m'apprendre qu'elle a bien voulu s'occuper d'eux avec une délicatesse qui me touche, et les a remplis de reconnaissance.

Je vais lui écrire pour le lui témoigner. La dernière lettre de Dupont était pleine du bonheur que le repos procure après un long temps de fatigue. Ses concitoyens dé TEure se sont déshonorés aux yeux des gens qui même n'ont pas les opinions de Dupont. Oh! les maudits Normands! Je ne dis rien des Normandes. Je m'en garderais bien.

Je vous apprends que nous sommes en ctat de siège, et que beaucoup de journaux sont suspendus.

Heureux ceux qui sont dans un petit coin bien éloigné des villes, du bruit et des sottises de tout ce monde politique M

* A Nanterre, où venait de se marier la petile-fiile de M. Quenescourt.

* Mademoiselle Pauline Dupont (de TEure).

> Le i 5 juin 1849 une partie des représentants de la gauche de TAssemblée lôgislalife avaient essayé de mettre Paris en insurrection.

«s CORRESPONDANCE

A UADEMOISKLLE PADLINK Wf.GX

Passy, il juin 1840.

Je voudrais bien entendre le caquelage politique de tes compagnes. Les couleurs sont variées, à ce qu^il parait. Mais toi, ma chère enfant, tu ne me dis pas quelle est la tienne. 11 est vrai que tu as l'air de penser que les femmes n'ont pas d'opinion à avoir, puisqu'on ne leur donne aucune part dans les affaires. Regretterais- tu, par hasard, cette privation des droits politiques imposée à votre sexe? De nos jours, plusieurs femmes ont courageusement proclamé des prétentions à une réhabilitation complète sur ce point important. Allons, du courage ! formule aussi tes idées, semonce nos législateurs, entêtés de la suprématie de Tintelligence de l'homme, bien que ces messieurs soient loin d'en fournir des preuves nombreuses.

L'antiquité a cru que noire Gaule avait été longtemps gouvernée par les femmes. Les druides, dit-on, les dépouil* lèrent du pouvoir. On cite un fait qui ferait croire qu'au passage d'Annibal dans les Gaules les femmes y rendaient encore la justice et pesaient dans la décision des affaires publiques. Aujourd'hui que tant de vieilles nationalités sortent du tombeau, voudrais-tu relever, en vraie Gauloise, le sceptre féminin? Vile, écris une brochure sur ce grand sujet. Tu auras beau jeu, car messieurs les hommes ne prouvent guère, quelle que soit la couleur de leur drapeau, qu'ils soient bien capables de réglementer l'Ëlat. Je te crois de force à en remontrer à beaucoup, même de ceux qui font le plus de bruit. Fais-nous donc vite une solide et piquante brochure, dont je retiens le premier exemplaire.

Plaisanterie à part, je crois, ma chère, qu'une femme qui a reçu quelque éducation doit porter de lemps à autre son

DE BËRAISGER. 4S

attenlion sur les affaires du temps. Donner des enianis à la pairie n'est que la moitié du rôle que la femme a à remplir. Elle doit lui donner des hommes; et, sans exagérer cela comme le faisait le vieux monde grec et romain , c'est la femme qui surtout doit diriger l'éducation du premier âge. U est donc nécessaire qu'elle^ fasse, autant que possible» des idées justes des intérêts de la nation dont Dieu Ta appelée à faire partie. Si j'osais, j'ajouterais que chez nous, où si flOUTcnt les hommes prennent leurs inspirations auprès de Totre sexe, il peut être doublement utile que vous ayez assez de lumières pour diriger celui qui vous laisse tenir la bride et le fouet. Qu en dis-tu?

J'ai été voir ta mère hier. Elle était au lit, qu'il lui faut garder encore deux jours. La pauvre femme se désole. Je p^ise, toutefois, que ce n'est qu'un retard dans sa guérison, qui n'offre aucun danger. Ne suis-je pas bien complaisant? Je fai vue'hier, et je t'écris aujourd'hui, parce que'tu l'as souhaité; j'ai pourtant peu de temps à moi, car je veux aller rendre aujourd'hui à l'archevêque la visite qu'il a bien voulu aie faire. J'ai déjà rendu celle du curé de Passy \ et j'en suis enchanté. C'est, selon moi, un homme trè»<listingué, et qui me semble ]Jein d'une véritable bonté.

Adieu, chère Pauline. Ton vieil ami.

A MADAME 4:0LKT

Juillet 1849.

Où en est l'odieuse affaire qu'on vous intente? M. et madame Lenormant, au mépris de la volonté de leur parente^ veulent-ils toujours faire casser la donation? veulent-ils es-

* M. rabbë Jooss^n, euro de la paroisse Saiate-Élisabct % sur le territo.re de bqnalle mourut Bénnger.

sayer de livrer à l'infamie la femme de talent à qui cette excellente madame Récamier portait un intérêt si affectueux, qu'elle me pria plusieurs fois de vous engager de prendre un logement auprès d'elle, en attendant que, comme elle, vous pussiez prendre, à ses côtés, un petit appartement à l'Abbaye-aux-Bois, où elle avait désiré que vous fissiez entrer votre fille? En vous rapprochant d'elle, disparaissait la nécessité des visites qu'elle vous a si souvent faites autrefois, et dont j*ai vu la dernière peu de temps après la mort de Chateaubriand.

En revenant sur le passé, j'ai recueilli mes souvenirs sur l'acte en question. Vous m'aviez fait confidence de cette donation et de la notice que madame Récamier avait désiré que vous fissiez pour mettre en tête de la publication des lettres de Constant, notice pour laquelle elle vous avait fourni des renseignements que vous ne pouviez tenir que d'elle seule.

Vous savez que je ne me suis lié avec madame Récamier qu auprès du lit de mort de notre illustre ami Chateaubriand. Benjamin Constant, avec qui nous avions été également liés, était souvent le sujet de nos conversations. Un jour, elle me demanda si vous m'aviez communiqué la notice et les lettres. Je répondis que je ne connaissais des lettres que les fragments cités par M. deLoménie. Quanta la notice, je l'avais lue assez légèrement. Elle me dit : c< Quand le moment de publier viendra, j'espère que vous serez consulté par madame Colet, à qui j'ai donné ces lettres. »

Cette conversation fut plusieurs fois reprise, toujours dans le même sens, et j'étais peut-être la seule personne avec qui elle eût voulu l'avoir; car, dans 1 idée de publier les lettres de Constant perçait, avec de la gratitude pour le souvenir de cet homme éminent, le désir de le laver du reproche d'insensibilité que Sainte-Beuve avait cru devoir lui adresser

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dans un article sur madame de Gharrière. Je lui avais rapporté les éloges que Constant n'a cessé de me faire d'elle. Je devais donc, plus qu'un autre, lui paraître un conseiller convenable pour le travail qu'elle vous a fait faire, et qu'elle se lit relire plusieurs fois. Ajoutons qu'autour de madame Récamier il y avait, sauf Chateaubriand, peu de personnes, je crois, bien disposées envers la mémoire de l'auteur d* Adolphe,

La con&ance qu'à cet égard elle voulait bien mettre en moi ne diminuait en rien celle qu'elle avait en vous, dont, ainsi que moi, elle estimait le caractère fier et indépendant, le cœur dévoué, désintéressé et généreux jusqu'à l'imprudence. Aussi, quelle a été ma surprise en vous voyant accusée de captation, de fraude, de ruse, etc., vous dont l'énergie un peu trop méridionale a pu quelquefois vous exposer à des reproches si différents! C'est ce que madame Récamier me disait un jour devant madame Lenormant, qui se joignait à tous les éloges que nous vous donnions.

Comment cette dame n'a-t-elle pas senti qu'elle deyait respecter la volonté de sa bienfaitrice? S'il y a scandale dans la publication, c'est le procès qui vous est intenté qui en sera cause. Dira-t-on que madame Récamier, vivante, s'opposerait à la publication des leltres de Benjamin Constant? Mais elle en a livré plusieurs à M. deLoménie; mais, dans les Mémoires d^ihitre-Tombe^ on verra un livre tout entier consacré à l'histoire de madame Récamier, et cette histoire, presque complète, elle eût pu la lire dans peu de mois, si elle n'eût pas été chercher le choléra loin de son séjour favori .

A la longueur de ma lettre, écrite à la hâte, vous jugerez combien me préoccupe cette affaire. Pauvres femmes de lettres, trop souvent votre sexe vous dénigre, et le nôtre vous écrase ^

* Madame Colct perdit le proccs que lui iotentèrcDt M. et madame Lenormant (, pour aYotr publié, dans la Presse, les lettres dont il est ici question.

Sans mes maux de iéte, qui continuent, j'aurais été causer avec vous; en soutenant votre courage, en modérant votre juste indignation, j'aurais cru remplir encore les intentions de la digne amie de Chateaubriand. Moi, j'ai le respect des morts, et je sais tout le bien qu'elle vous souhaitait.

Recevez, chère muse, mes témoignages d'amitié bien dévouée.

A MADEVOISELLC PAULINE BÉGA

i juillet 1849.

Tu m'écris comme quelqu'un qui n'a rien à me dire, car tu te mqts à louer ma préface S et tu sais que l'éloge ne me va guère. Je te dirai plus : s'il y a quelque mérite dans ce petit morceau de prose, il ne peut te frapper. A ton âge, on aime les grands mots, les recherches, l'emphase; et, soit nature d'esprit, soit goût, j'ai toujours cherché le simple et le vrai, caractère particulier de notre langue, ainsi que le prouvent Racine, la Fontaine, Voltaire et Bossuet lui-même. Un jour, peut-être, sentiras-tu la vérité de ce que je te dis. Alors tu seras plus difGcile pour Chateaubriand, qui n'est pas sans n^proche, jugé à ce point de vue de la langue. Il le sentit quand il vit les excès du romantisme, qu'il avait fini par prendre à guignon, jusqu'à nier quelquefois les grands talents qu'il a produits. Je me faisais un jeu d'appeler les romantiques ses enfants et ses petits-enfants : « Je les renie, s'écriait-il; ils ont fait un 93 de la langue, et encore n'y a-t-il pas un Danton parmi eux! » Disons, pour expliquer cet ana thème contre nos jeunes révolutionnaires, que beaucoup d'entre eux furent ingrats envers celui qui leur avait tracé la roule. Un d'eux, il y a quinze ans, mil sa gloire à néant, ne lui laissant que le mérite d'avoir fait liené^ ouvrage

* La préface de 1853.

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que, dans ses Mëcnoires, Chateaubriand regrette tant d'avoir ^rit. Je ne crob pas ce regret plus sincère que le jugement porté par le jeune romantique.

Tu sçns, chère enfant, que je ne dis pas cela pour diminuer le plaisir que tu éprouves h la lecture du Génie du Cl^riilianisme.

La philosophie du dix-huitième siècle, poussant trop loin son çeuvre, comme il arrive à tous les rérormatenrs, avait fini par bannir le sentiment religieux de notre littérature. A Chateaubriand la gloire de Ty avoir fait rentrer. C'est là un titre que nul ne pourra lui disputer, et qui assure Timmortalité de son nom, quand elle ne serait pas basée sur un mérite littéraire du premier ordre, que ne peuvent éclipser des fautes de goût et des écarts de raison.

Je suis touché de ce que tu me dis de tes sentiments pour moi; mais, ma chère enfant, tu exagères de beaucoup le peu que je fais pour toi. Si tu mesures ta gratitude à ce que je voudrais pouvoir faire, tu as raison. Travaille avec courage, tâche de te créer une existence honorable, et tu m'auras bien payé des vœux que je fais pour ton avenir.

A MADEilOlSELLE PADLIiNE BÉGA

Tussy, 20 jttiUcl 1849.

Voilà, chère Pauline, la narration d'un bonheur que je n'aurais pas soupçonne pour toi; tu es si près des temps que lu semblés regretter, que j'aurais plutôt cru ton imagination en course après Tavenir que disposée à regarder déjà en arrière. Je me réjouis pour toi de voir combien tes sentiments ont conservé de leur naïveté primitive. Il restera quelque chose de tout cela à ta vieillesse, dont tous les trésors ne seront guère que des souvenirs. Puisses-tu, jusque dans un âge

avancé, conserver des amis du temps où tu es! Rien de si doux que ces liaisons d'enfance et de jeunesse qui survivent à tantd*autres attachements qui semblent devoir les eflacer et auxquels elles survivent pour nous en adoucir la perte.

Ta mère t*a dit que j'avais reçu les numéros du Magasin piltoresqve qui nous manquaient; c'est une bonne fortune pour toi. Si cet ouvrage est fait pour les élèves, les maîtresses peuvent trouvera s*y instruire. Moi, qui ai tant lu, je trouve toujours quelque chose de nouveau à apprendre dans ces numéros, que je viens de lire depuis le premier jusqu'au dernier.

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