‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 29 sur 116 · A MONSIEUR EMILE CHARPENTIER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR EMILE CHARPENTIER

Si féfrier i850.

Mon cher enfant, il n'est point de métier qu'il ne faille apprendre. Quoique le métier des vers soit le plus inutilede tous, il n'est pas le plus aisé. Vous ne l'avez pas appris; de là les fautes de mesure et de rimes que j'ai remarquées dans les strophes flatteuses que vous m'envoyez et dont je suis trèsvivement touché, malgré ces fautes, peut-être même par rapport à ces fautes.

Vous m'avez prié de vous faire des observations ; les voilà faites. Vous les indiquer une à une n'est pas nécessaire. J'aime mieux vous recommander de lire que d'écrire. Défiez- ^ous du plaisir qu'on trouve à rimer. Il a tourné bien des têtes et a nui à des études plus utiles.

Malgré mes remarques, que vous trouverez sans doute bien

sévères, croyez, mon cher enfant, que c'est de tout cœur que je vous remercie de votre envoi.

A MADEUOISELLÉ BÉGA

Passy, 27 février 1850.

Chère enfant, j'aime à te voir triompher des ennuis de ta position avec courage et gaielé. Tu as fait danser tes élèves; tu t'es toi-même amusée de leur plaisir; et la mélancolie, grande maladie de ton âge, a fait place au contentement de toi-même. Agis toujours ainsi. Fais souvent usage de ce qu'il y a d'enjouement dans ton caractère pour éloigner les dégoûts, l'abattement, le chagrin même; apprends ainsi à faire emploi de ta volonté, faculté immense que ne cultivent ni l'instruction ni l'éducation chez nous.

Tu en as la disposition et tu me le prouves bien par la confidence que tu me fais et dont je me réjouis, tout en me demandant néanmoins comment il te sera possible d'exécuter un pareil projet sans quitter la pension. Tu me diras au- reste quels sont tes moyens de parvenir à ton but, et, si j'y puis quelque chose, (u sais que tu peux compter sur moi.

Mon Dieu, ma pauvre Pauline, que je voudrais te voir un établissement quelconque, car je suis sûr que cette voie, une fois ouverte, te conduirait au mariage, ce à quoi fillette pense toujours et ce à quoi les parents ne peuvent trop penser. Malheureusement, dans ce monde d'argent, beauté, jeunesse, esprit, instruction, ne suffisent pas; il faut des écus! En as-tu beaucoup économisé? As-tu même un livret de caisse d'épargne? Àh! si on n'eût pas voulu faire de toi une demoiselle^ il n'en serait sans doute pas ainsi. Les papas et mamans croient faire pour le mieux quand ils mettent un habit de drap fin ou une belle robe sur le dos de leurs en-

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fants, qui, un jour, payent souvent bien cher ces futiles avantages. J'espère qu'il n'en sera pas ainsi pour toi, et que ton courage et ton intelligence t'aideront à te maintenir où l'éducation t'a placée. Tu as de bonnes pensées et un noble cœur; il ne te faut plus qu'un peu de patience.

Nous causerons de ton projet la première fois que tu vien* dras. Adieu, chère fille.

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