‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 32 sur 116 · A MONSIEUR MARTIN (DE STRASBOURG · texte numérisé non relu

A MONSIEUR MARTIN (DE STRASBOURG

20 mars 1855.

Mon cher ami, je serai chez vous samedi de deux heures à trois, si cela vous convient, et nous irons rendre visite à Fillustre défenseur de la république de Venise.

Mais qu'il soit bien entendu enlre nous que cette visite ne peut avoir lieu qu'à la condition qu'elle convient h M. Manin. Il doit être accablé de curieux avec qui je ne veux pas être confondu; aussi, malgré tout le plaisir que j'aurais à le saluer, n'aurais-je jamais songé à lui en demander la permission, si vous ne m'aviez parlé de l'amener à Passy. Je ne suis pas un personnage, surtout pour un étranger, et M. Manin en est un pour toute l'Europe. Ne me poussez donc pas auprès de lui sans sa permission.

Si vous laissez ma lettre sans réponse, c'est que ma condition, mon jour et mon heure, vous conviendront également.

Alors à samedi, et tout à vous.

DE BÊRANGER. 73

A MONSIEUR J. LODIBU

96 mars 1850.

Pardonnez-moi, monsieur, le retard involontaire que j'ai mis à vous accuser réception de votre livre et de la lettre trop flattteuse qui l'accompagnait : des embarras auxquels un vieil ermite devrait échapper m'ont jusqu'à ce jour pri-vé du plaisir de vous adresser mes remerciments. Je suis trop vieux, monsieur, pour n* avoir pas appris à respecter toutes les religions quand elles sont professées sincèrement, et il est impossible de méconnaître ce qu'il y a de loyauté et de courage dans votre éloge de Robespierre» où j'ai trouvé des pages remarquablement écrites et des pensées auxquelles tous les hommes de cœur applaudiront. Si -vous aviez écrit une histoire, monsieur, il y aurait sans doute lieu à relever des inexactitudes dans quelques-unes de vos narrations et souvent même des omissions importantes; mais les critiques seraient déplacées quand il s'agit d'un panégyrique. J'ai vécu beaucoup plus près que vous des temps dont vous avez eu à parler. J'ai connu même des amis de votre compatriote; et, loin de placer, co^ime Bûchez, Robespierre à côté de Jésus-Christ , voici l'opinion que je me suis formée, avec le temps, du chef de la Montagne : Robespierre a pu être l'idole d*un parti, il n'était pas né pour en être le chef. Avoir accepté ce rôle au-dessus de ses forces et contraire à sa nature est, selon moi, son plus grand crime. Je veux bien croire ses intentions restées pures; je m'incline devant l'idéal qu'il poursuivait; mais néanmoins je l'accuse, ainsi que ses amis, d'avoir fait reculer la liberté et d'avoir créé d'immenses obstacles à l'établissement de la république en France. En incriminant sans cesse ceux qui agirent sous ses ordres, votre livre, monsieur, fait foi de ce que

j'avance ici. Ne vous étonnez donc pas si à des accusations qu'il faut bien que ses déFenseurs acceptent se mêlent les calomnies qui ne manquent jamais d'atteindre ceux qu'une ambition quelconque fait che& de parti. Quand mon ami, M. de Lamartine, commença d'écrire ses Girondim^ je lui dis : Robespierre est le plus remarquable personnage de cette époque, mais le plus difGcile à étudier» pour être juste avec lui, par le mélange des qualités et des défauts, par la disparité deç intentions et des actes. Cet examen que je recommandais de faire, je l'ai fait pour moi ; et, malgré les réticences que m'impose ici votre franche conviction, ,)e dois donc vous avouer, monsieur, que je n'ai jamais pu pardonner à Robespierre sa sanglante politique, d'abord parce que je suis homme, et qu'en second lieu j'ai toujours été républicain, républicain comme l'est un jeune homme; puis, dans l'âge mûr, par la pensée que la France périrait si un jour, après tant d'orages, la république ne lui ouvrait le port dont elle a tant^besoin. Yeuillezdonc me pardonner si, tout en rendant pleine justice à vos patriptiquc^ intentions, je prends la liberté de blâmer le moment choisi pour votre publication. YoQsavet examiné cette question, mais l'avez résolue autrerncQt que moi, et j'en suis fâché en voyant combien de maladroites et ridicules imitations sont venues raviver ce grand procès qui ne sera jamais jugé définitivement, parce que, selon moi, l'humanité n'a pas intérêt à ce qu'il le soit. La Convention a fait des choses admirables, nous en profitons; maiSfilfnous sera pardonné d* être ingrats, car on pouvait nous les faire acheter moins chèrement. Encore une fois, monsieur, pardonnez à un vieillard ses vieilles idées, et croyez qu'il n'en apprécie pas moins le mérite de votre œuvre et les sentiments, généreux qui vous l'ont inspirée*

DE BËRANGER. 75

à. MONSIEUR JOTTBAXD

12 avril 1850.

Je TOUS suis très^bligé, monsieur, des trois brochures dont TOUS avez biea voulu me faire l'envoi. Je les ai lues avec autant de plaisir que de fruit. Il en est une dont le sujet est des plus élevés et d'unintérét bien pressant. Vous l'avez traité avec uoe grande supériorité d'^prit, et je ne m'étonne pas que. le jitry de Lausanne ait couronné cet ouvrage. Il y a, au reste, dç l'avantage à traiter ces grandes questions pour de petits États, car elles s'y enchevêtrent avec moins d'intérêts politiques, et il enressort des conséquences plus claires, plus simples, plus ^saisissables, qui prouvent de quelle utilité serait l'application des principes à des positions plus élevées et plus étendues, quoi qu'en disent nos prétendus hommes politiques. V

. J# suin 'un peu prévenu contre les avocats (pardonnez-moile, vous qui. avez dû.esuiminer consciencieusement ce qu'ils sont et ce qu'ilafontjçn France). Ce que vous dites des vôtres ne peut être à ma portée. Mais cette brochure m'a prouvé, monçvieur, combien vous avez étudié cette partie .de votre histoire et même, de la nôtre, et m'a appris bien des choses que j'ignorais. Tout yieux que me voilà, j!aime encore à apprendre. Quanta Và'frflsp<^ gur le^gens de lôftre$ belges^ je suis Gopiplétement. de votre avis et en ai toujours été : il ne faudmit pas qu'ily eûjt des gens de lettres. Mais peutrêtre n'en a-t-ilpas toujours .été ainsi, au moins pour la France, dans rintérêt4e la lapgue. C'est u^e grande pensée qui a poussé Richelieu à fonder l'Académie française pour donner de l'unitéau langage. Il est fâcheux que ce corps se soit éloigné du but de son institution. Plus que jamais on doit le déplorer,

aujourd'hui que cette langue a besoin de mainteneurs contre rinvasion des tribunes, des barreaux et des journaux, déluge qui peut la submerger. Vous voyez, monsieur, que si je ne veux pas être académicien, ce n'est pas par dédain pour l'Académie. Malheureusement je ne pourrais lui être utile, privé comme je Tai été de Tinstruction nécessaire pour concourir aux travaux que je voudrais lui voir s'imposer. Or rien de plus ridicule, selon moi, qu'un homme qui veut régenter et qui est incapable d'exécuter. Voilà un des grands motifs du refus que je fais depuis vingt ans d* aspirer au fauteuil. Ajoutez que j'ai un projet de dictionnaire différent de celui que l'Académie fait et refait sans cesse et sans presque l'améliorer.

Pour vous dire quelques mots de la littérature belge^ je ne vous cacherai pas, monsieur, que je vous crois dans une voie qui n'est pas la bonne. Il ne peut pas y avoir en français de littérature belge proprement dite. Mais je crois qu'il vous serait très-possible, à vous, littérateurs belges, de vous créer une existence à part des littérateurs de France. J'en avais déjà écrit quelque chose à un des auteurs qui travaillent, je crois, à la grande Revue de Bruxelles que l'on a la bonté de m'envoyer.

Il faudrait établir chez vous une véritable Revue et non un Magasin. Dans ce journal, vous vous établiriez juges de tout ce qu'on fait en France de littéraire ou d'antilittéraire. A l'abri des influences de coteries parisiennes, vous soutiendriez les droits de la langue et du style, avec la critique des compositions et de la marche de la littérature en général. Ce serait, 'selon moi, une œuvre doublement utile. La Belgique, se posant juge de nos travaux en dehors de toutes les considérations personnelles, se ferait une belle place dans notre littérature et sortirait de la route d'imitation à laquelle elle se laisse trop aller ; et vous nous éclaireriez sur les faux pas

que nous faisons et qui peuvent nous conduire à l'abîme. Vous voyez, monsieur, que je donne un beau rôle à vos compatriotes, sans me dissimuler combien il est difficile à remplir. Plus qu'un aiitre, vous seriez capable de présider le tribunal que je voudrais vous voir fonder.

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