‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 52 sur 116 · A MADAME EUGÈNE SCRIBE · texte numérisé non relu

A MADAME EUGÈNE SCRIBE

23 aoat 1853.

Ce que vous m'apprenez est-il possible? Quoi! vous, chère amie, malade à rester étendue sur un canapé ! C'est à ne pas le croire. Raison de plus pour espérer que bientôt vous serez tirée de peine plus encore par votre belle et bonne organisation que par les secours de la Faculté. Allez vite aux bains de mer, mais pour n'y plus retourner jamais que pour votre amusement. Au milieu des soins inaccoutumés que vous êtes obligés de prendre, c'est trop aimable à vous d'avoir songé à mon jour de naissance. Je ne suis plus souffrant, et je crois que madame Béga vous a exagéré le mal que m'ont fait les grandes chaleurs de juillet. Vous savez d'ailleurs que je ne m'écoute que lorsque cela me sert à chasser les importuns.

J'ai l'avantage de n'être pas nerveux. Je plains bien Scribe d'être atteint de ce mal ; car le temps que nous avons ce mois-ci lui doit être fort contraire. Vous vous plaignez qu'il travaille trop; je ne vous conseille pourtant point, dans l'intérêt du public comme dans l'intérêt de sa santé, de lui imposer le repos absolu. Aux gens nerveux, le travail : Voltaire Ta bien prouvé, et, sous mes yeux, Lamennais en* est un autre exemple. Seulement écartez de lui les trop grands embarras qui, pour Scribe, accompagnent le genre des œuvres dramatiques. Je sais que c*est difficile; mais vous avez une bonne cervelle qui peut en venir à bout.

Quant à moi, je vais toujours d'un bout de Paris à l'autre, tantôt pour Pierre, tantôt pour Paul ; les affaires des autres sont ma seule occupation, car je ne chansonne plus. On croi-

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raitqae je n'ai jamais fait de vers de ma vie. Gela, parfois, m'afflige un peu; mais, en pensant que je n'en ai fait que trop , je me ocmsole. Et puis, si je n'écris plus, je sais encore lire,

et lire sans lunettes.

Judith se porte très-bien; elle se plaît toujours dans notre pension, où, moi, je ne cesse de regretter la rue d'Enfer, qui m'avait débarrassé de beaucoup de visiteurs : je me résigne ici comme ailleurs.

J'ai aussi un ouvrage à faire : j'ai promis* à mon vieil ami Dupont ma visite pour les premiers jours de septembre. Si vous saviez combien le moindre déplacement me coûte I Je regarde les voyages, à un certain âge, comme un temps perdu. Je voudrais bien que celui-ci ne m'empêchât pas de vous voir à votre passage à Paris. Pour vous éviter nos quatre étages, écrive^moi le jour de votre arrivée, et j'irai vous voir.

A MESDEMOISELLES

l«r septembre 1S52.

Combien de fois, mes chères amies, me suis-je reproché de laisser vos dernières lettres sans y répondre, bien que je les garde sous mes yeui pour m'engager à le faire I Que voulezvous? je ne cesse d'être accablé ou de visites ou de lettres pour je ne sais quelles affaires, dont chacun semble prendre plaisir à me charger, et qui, outre l'ennui qu'elles me causent, me forcent à courir tout Paris, même les ministères, où je perds le peu de crédit que j'avais par le renvoi de ceux de mes amis qui y étaient restés. J'espérais qu'avec l'âge le repos m'arriverait ; et je viens d'accomplir mes soixantedouze ans au milieu des mêmes embarras. Si je n'avais avec moi une vieille amie que la campagne n'arrangerait pas, il y a longtemps que je serais caché au fond de quelque village, à quinze ou vingt lieues de Paris. Âh! si j'étais dans

votre désert 1 Que je suis satisfait de voir que vous vous y trouviez aussi heureuses qu'il est permis de l'éjlre icii-bas l Quoi! les pluies vous y menacent! Je ne cra&gnaîs que les chaleurs, dont Texcès m*a ici fait bien souffrir cette an-» née. Elles y sont venues tard ; mais je ne crpîs pas en avoir éprouvé de plus vives. Heureusement un t^oips plus frais nous est arrivé. J*al|ais reprendrei cette fièvre des moissonneurs qui a été pour moi une véritable maladie il y a queU ques années. Sauf un gros rhume de cerveau., je vais assez bien maintenant. Aussi chacun m'annonce que je passerai quatre-vingt-dix. Dieu m'en préserve I J'ai vu trop de gens qui, pour avoir été jusqu'à quatre-vingts, sont devenus culsde-jatte, aveugles, sourds et même idiots, et, dans les der-* niers, J'ai pu compter des hommes qui avaient valu mieux que moi comme intelligence. Je m'étais toujours dit «qu'il ne fallait pas dépasser soixante ans. Il faut trop de résignation pour se survivre. Voilà douze ans que je suis à ce régime. N'est-ce pas assez ?

Mais.de quoi vous parlé-je?Vous ne devez pas me comprendre, vous, placées si loin de la borne que je m'étais posée en espérance. Tant mieux ! Je suis sûr que, dans votre humble position, vous trouvez à faire du bien et à vous faire aimer. Il n'y a qpe cela de. bon dans un monde détraqué.

N'allez pas ^croire, à ce niot, que je suis devenu misanthrope ; bien s'en faut. Je tiens note, au contraire, de toutes les améliorations dont l'avenir aura le profit. C'est oe qui me console du présent, et, si je faisais encore des vers, j'en ferais là-dessus. Mais quoi ! vous, sœur ***^ vous renoncez à la riine! Il y a peu de temps que vous me promettiez un poëme. Qu,i a pu vous arrêter en chemin? Les jours tristes, ditesvpus. Hais n'ont-ils pas aussi leur poésie? Us semblent même mieux aller à votre talent ; car je doute que vous ayez jamais fait des chansons de table. Je serais certes bien surpris

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si TOUS alliez m'en envoyer une sur ce ton-là : je la chanterais à mes vieux amis, qui viennent encore rire et chanter avec moi; car je ris encore, et même assez souvent. U n'y a que le

chant qui me coûte. Ma voix, qui n'a jamais été forte ni beUci devient si faible, que je me contente de faire chorus aux chansons des autres. Ne comptez donc pas sur mon chant du cygne. Adieu, mes chères amies; pardonnes-moi mes inexactitudes de correspondances, et ne tombez pas dans ce défaut avec votre vieil ami, qui est à vous de tout cœur.

A MONSIEUR BARAKDBGnT-DDPONT

5 septembre 1852.

Très^bien encore, monsieur, très-bien.l€ommeProudhon, vous rendez pleine et entière justice aux hommes du gouvernement provisoire; mais je dois vous faire une observation.

En parlant de Marrast, le plus calomnié, ne deviez^vous pas jeter quelques mots sur ses manies aristocratiques qui ont autorisé les quolibets des réactionnaires et même des ré*^ publicains? Ce qui n'est qu'un ridicule chez un particulier devient souvent un tort grave dans un gouvernant. Don Quichotte donnait à ce sujet d'excellents conseils à son écuyer.

Rien de mieux pour un panégyri^ que d'aller au-devant de lattaque pour la repousser. En convenant du ridicule de Marrast, vous pourriez, il me semble, montrer quel parti en a ûré la malveillance contre un homme de cœur et de probité.

Encore un mot, si vous voulez bien le permettre. Je crois, monsieur, vous devoir faire observer que, dans notre langue du moins, le genre satirique exige un travail soutenu de vwsification : il repousse l'improvisation ; la raison m'en parait iacile à trouver. J'ai lu des vers de vous d'un style arrêté et solide. Je vous engage donc à serrer, à nourrir le vers un

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peu plus que dans le dernier morceau, tout bon qu*il est, mais où l'improvisation se fait un peu trop sentir, selon moi.

J'espère que vous sentirez que les observations que je me permets avec vous ne sont pas de celles qu'on prodigue à tout le monde.

Je vous surcharge de ports de letfares. Faites-moi savoir si cela vous obère. J'ai encore le moyen d'aifranchir, et ne regretterai jamais avec vous d'en faire usage.

A MONSIEUR BARANDBGOT-DDPOKT

il septembre iS5S.

L'âge ne fait rien à l'aiTaire, monsieur; mais je vous avoue que je né vous donnais pas plus de trente ans; pas moins non plus, parce qu'il y a dans vos vers certaine maturité de pensée qu'on n'a guère, même à vingt-cinq ans.

Toujours est-il que je reste votre aîné de vingt ans; ce qui me laisse quelque droit de censure qu^d je croirai voir broncher votre muse. Cette fois je n'ai pas à faire le pédant avec vous, monsieur.

Ce morceau est semé de bons vers heureusement trouvés. À propos de ce morceau , qui me prouve une fois de plus votre aptitude à la satire , je me demande pourquoi vous ne TOUS tracez pas des cadres plus étendus, plus spacieux, sur tel ou tel point de nos mœurs, de notre politique, de nos sottises, cadres que -vous rempliriez avec talent, j'en suis sûr. Les événements qui se pressent sous nos yeux sont presque tous susceptibles, ou d'entrer dans ces compositions, ou de vous en fournir d'inattendues.

Je tiens beaucoup, trop peut-être, aux morceaux composés, et surtout à ce qu'on adopte un genre. Vous avez le style; voilà l'important pour vous mettre en route; il ne reste plus

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qu*à tracer le chemin que vous voulez suivre. Vous n'étiez pas au monde, monsieur, que je pensais déjà ainsi ; voilà pourquoi je me permets de vous dire ce que je me disais dans mon grenier. Seulement, alors, j'étais loin d'avoir fait le choix auquel je ne me suis arrêté que quinze ans après. J'avais le temps de divaguer. Vous ne l'avez plus, choisissez donc.

A MADAME BLANCHEGOTTE

13 seplembro 1852.

Je pars demain matin sans avoir eu le temps de vous rendre visite. J'en ai été empêché par mon ami Bretonneau, qu'un chagrin très-violent a amené à Paris depuis huit jours. J'ai passé le plus d'instants qu'il m'a été possible avec lui. J'ai eu aussi deux autres amis malades ; enfin tout s'est opposé à l'accomplissement de la promesse que je vous avais faite.

Vous me parlez du Civilisateur ^ qui ne doit plus compter dans les espérances de Lamartine. VHiitoire de la Connti' tuante sera, je crois, pour lui, d'un bénéfice plus certain. Mais ce ne sera qu'un radeau, et non un port. Je suis toujours préoccupé de ce naufrage, qui m'affiige tant, et ne conçois pas que quelqu'un ne vienne pas tendre la main à l'homme qui se noie. Il y a bien de l'ingratitude dans notre pauvre espèce. Enfin ! Je n'aurai pas le temps de lire votre nouvelle avant mon départ, mais je tâcherai de la fourrer dans mon sac de nuit, pour la lire en Normandie.

Quant au sonnet, je ne vous en dii-ai rien, si ce n'est qu'il ne faut pas faire de vers au hasard. Attendez qu'un sentiment bien vif ou qu'une idée grande ou originale vienne vous saisir pour prendre la peine de l'encadrer dans des rimes : alors vous êtes sûre de bien faire.

A MADAHB VICTOR HUGO

; Roiigepcrnttv, SI sepierabre 1852.

Chère et excellente dame, j'ai bien tardé à vous remercier de votre lettre, que j'attendais avec impatience. Je me figurais une installation en pays étranger, la chose la plus difficile; vous me prouvez qu'on peut trouver à s'arranger partout. L'épouse et la mère a tout fait pour le mieux. Que de courage et de force il y a dans ces deux mots !

On m'a souvent dit que Jersey était un petit paradis; je suis disposé à le croire ; si vous m'apprenez que notre grand poète, que votre charmante demoiselle le trouvent un séjour digne d'eux, ce sera alors un paradis pour vous. Mais vous ne me parlez pas de vos deux fils; votre ciel n'est donc pas complet?

Mon retard à» vous répondre a tenu un peu à ce que j'avais à vous dire de Paris. J'aurais voulu vous envoyer quelques idées consolantes, puis j'ai fini par me dire que vous n'en attendiez pas de moi, que j'avais plus besoin d'être consolé que vous, moi qui subis tout ce que l'exil vous évite. Venu pour passer quelque temps en Normandie, auprès de mon vieil ami Dupont (de l'Eure), toujours fort souffrant et fort triste, c'est de chez lui que je vous écris. Nous avons souvent parlé d'Hugo^ C'est un vieillard à forte mémoire : aussi m'a-t-il cité et me citera-t-il encore grande partie des discours d'Hugo, au sort duquel il prend le plus vif intérêt.

Nous nous affligeons ensemble d'apprendre que notre langue ne soit plus parlée à Jersey. Cela a bien surpris aussi Lamennais, qui a été fort heureux que je lui donnasse de vos nouvelles et de celles de Victor Hugo. Il m'a chargé de vous faire parvenir tous les vœux qu'il forme pour vous deux. Vous

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allez tous être réduits è parler anglais. Il me semble que c'est un oontreHBens dans la famille d'un si grand écrivain français. Est-ce que tout le monde ne devrait pas savoir la langue qu'il a feite si belle et si riche ? J'espèiB du mojlns qu'il sera, où voua êtes, entouré de toos^ les «égards qui sont dus an génie. Je ne suis' pas inquiet pmir vous et pour mademoiselle ; vous aves entîèremekil ce qu'il faut pour faire nattre la sympathie. Malbeureusemoit nos voisins d'Albion; comme nous disions autrefois, sont loin de nous, rendre l'équivalent des éloges que nos hommes de lettres, depuis Voltaire, leur prodiguent d'une façon si peu mesurée. Toute* fois, comme il ne s'agit que d'être justes» MM. les Ânglaisi sauront se montrer dignes, je le pense, du choix que aotre ami a fait d'un asile sur leurs terres: >

Adieu, chère dame, je passe chez le mari, à qui j'ai. un mot à dire. Ne craignee pas que je le dérange trop longtemps, je sais qu'il travaille. Recevez mes hommages et re-' merciez mademoiselle votre fille de son bon souvenir. .

A IIONSIEUR VICTOR HDGO

J'ai été fort touché, mon cher Hugo, des lignes que vous aves bien voulu ajoutera la lettre de madame; c'est un gage d'amitié que je mérite. Le mot qui la termine : À bimtâti me^ reste au cœur. Puisse-t-il être prophétique 1

Je vous écris de chez le vieux président du Gouvernement: provisoire, et je n'ai aucune nouvelle à vous donner, pas même de Lamartine, car je n'ai pas reçu un mot de lui depuis* son départ de Paris. Il fait sans doute de la prose tant et plus.

Et vous, mon cher exilé, est-ce que vous ne ferez ausd que de la prose? Je n*ai pu me procurer rien de nouveau de

vous ; mais esUoe que vous ne feriez en effet aussi que de la prose? Vous me parlez de mes vers. C'est une plaisanterie; à soixante-douze ans, on ne fait plus rien de bon. On ne fait plus rien, et c'est ce qu'on peut faire de mieux. Mais vous, mon cher poète, vous voilà dans une nouvelle phase d'inspirations poétiques; elle doit vousfoumir 1 Le Dante a dû à un sort pareil au vôtre tant de gloire ! vous qui portez dans Texil une gloire toute faite, ne pouvei-vous pas la doubler? Oh ! la belle vengeance 1 Vous seul aujourd'hui pouvez vous donner un si grand plaisir. Oh 1 mon ami, au bord de la mer, à la vue de la France, chantez, chantez encore ! L'avenir vous écoutera demain.

Vous allez peut-être dire que je donne des conseils à ceux qui n'en demandent pas. Aussi n'est-ce pas un conseil, c'est une prière que je vous adresse, c'est la prière d'un homme qui a vieilli en se préoccupant sans cesse de la gloire de son pays.

L'heure de la poste me presse. Adieu et de tout cœur, en attendant le jour où je vous serrerai la main.

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