‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 54 sur 116 · A MONSIEUR GÉNIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR GÉNIN

i4 octobre 1852.

Nous en apprenons de belles, mon cher Génin, par vous et par M. Naudé, sur le paradis terrestre que vous aviez rêvé ! Avez- vous lu VÉden^ d'un roman de Dickens? ce me semble être la peinture de votre charmante habitation. Mais ceux qui sont dans cet Éden ne l'ont jamais vu. Et vous, qui avez vécu dans les Vosges, qui, Tannée dernière, y avez été faire une retraite, comment en avez-vous rapporté tant d'illusions ? Ce qui m'étonne encore plus, c'est que vous ayez le courage d'y faire bâtir. Quoi ! vous pensez à mener là votre femme et vos enfants I Mais ils périront là d'ennui et de rhumatismes. Je suis un peu médecin ; vous êtes sujet à des douleurs ; vous

ayez quelquefois des plaies aux mains, longues à guérir. Tout cela, mon cher, est le résultai de vos premières années passées dans le lieu de délices où vous voulez vous confiner, avec votre excellente compagne et vos gentils enfants.

Je ne suis pas, au reste, très-surpris de votre mécompte. Si vous vous rappelez, je vous avais bien dit de tous défier de vos vieux bâtiments et des souvenirs d'enfance M. Naudé a peut-être un peu fait le discret avec moi mais je suis persuadé qu^au fond il craint, comme moi votre prolongation de séjour dans cet affreux pays. D'à près ce qu*il m'a dit, il n'y a personne à voir autour de vous si ce n'est un forçat et ses six garçons. Mais ceux-là ne ren dent que des visites nocturnes. Où diable êtcs-vous allé tous fourrer î Vous devez déjà avoir plusieurs pieds de neige, et vous n'avez plus le bois du ministère pour chauffer toutes vos cheminées.

A propos du ministère, j'ai été, il y a une quinzaine, rendre visite à M. Servaux\ qui est d'une obligeance parfaite pour moi. Il m'a beaucoup demandé de vos nouvelles en chantant vos louanges. Déjà avaient paru les noms de la commission des ChanU nationaux. L'absence du vôtre n'a. pu faire que très-mauvais effet. Fortoul a donc contre vous quelque cause d'hostilité pour faire pareille sottise? Toutefois je ne pense pas que vous deviez renoncer, comme vous le dites, à l'encre et au papier. Poussez au Patelin ' tant que vous pourrez, en dépit des Bertin et autres.

Âvez-vous reçu l'article de Magnin sur le Roland^ 1 U y fait la part de tout le monde, il me semble. Je n ai pu toutefois désapprouver ce qu'il dit du chant de Taillefer, qu'il ne retrouve pas plus que moi dans aucun des passages de Théroulde.

. ' Alors f 0118-chef de bureau au ministère de riostruction publique. ' MaUre Paulin^ qui a paru en 1854 et n'a été tiré qu'à 200 exemplaires. * La Chanson de Boland.

DK BÉRANGER. ICI

Je n*ai vu G'** qu'une fois depuis votre départ. H venait me consulter sur une chose arrêtée d'avance dans son esprit. Ce n'était pas un acte de courage. Il s'agissait de Descartes, dont il ne voulait pas aller voir inaugurer la statue à Tours, bien qu'invité par le maire de la ville. J'approuvais qu'il n'y allât pas, mais j'aurais voulu qu'il fît le discours qu'il eût dû y prononcer, s'il y avait été. Il s'en est gardé, je pense. Michelet m'a écrit une fois, et il parait assez bien installé dans un faubourg de Nantes. Lui et sa femme se louent de l'accueil qu'ils ont reçu là. Il travaille. J^ai eu aussi des lettres d'Hugo et de sa femme. Ils paraissaient se plaire à Jersey, sauf pour la langue. On ne parle plus français dans cette île.

cxxxvr

A )IONSIELR V* i 21 octobre 1853.

On m'avait dit que vous deviez venir reprendre les vers charmants de mademoiselle votre ûUe; on m'avait dit aussi que je pouvais les renvoyer par la poste. J'aurais préféré que vous vinssiez les prendre pour en causer avec vous; j'aurais à vous communiquer deux fortes légères critiques à soumettre à l'auteur.

Quant au fond du morceau et aux différentes parties de l'exécution, je n'ai que des éloges à donner.

Si, après cela, vous me demandez quel sera le résultat d'une offrande aussi remarquable, je ne puis rien vous affirmer. Vous pensiet, m'a-t-on dit, que je pourrais vous être utile dans cette circonstance. Je le souhaiterais, et votre démarche me prouve que vous en étiez sûr: ce qui me surprend, c'est qae vous n'ayez pas su que je n'avais aucun aboutissant à l'Elysée, et que mon nom doit être loin d'y jouir d'aucun crédit.

Qu'il y ait ou non de ma faute, le fait est avéré. il. \i

i62 CORRESPONDANCE

Bien plus, je n'y connais personne dont je puisse réclamer l'influence, et c'est surtout cela que je regrette, parce qu'alors j'aurais pu m'utiliser pour vous. Gela diminuerait un peu le chagrin que j'ai d'apprendre que vous avez besoin de l'obligeance d'autrui; vous qui en avez eu tant pour les autres, et en particulier pour moi, qui serais si heureux de saisir une tKScasion de vous prouver que j'en garde le souvenir. .

A MONSIEUR ALEXIS HUSTON*

28 octobre 1852.

Je ne crois pas en effet que dans l'histoire d'aucun peuple se trouve un événement qui réunisse à un plus haut point, pour la nation qu'il intéresse, toutes les conditions d'un sujet d'épopée. Mais, selon moi, c'est la composition qui est la poésie ; les vers ne viennent qu'après. Ne sentez-vous pas qu'il manque encore à l'œuvre que vous avez conçue cet ensemble qui force et contient l'intérêt, et que de longues méditations pourraient seules lui donner?

Voyez : Homère ne vise pas à prendre Troie ; il fait du siège un théâtre pour son drame, où il met enjeu des caraotères, et ses héros sont restés de grandes figures : voilà pour V Iliade. Dans VOdytsée^ c'est autour d'un seul personnage qu'il concentre l'intérêt, soutenu par tout ce qui entrave le retour d'Ulysse à Ithaque. Il ne faut pas négliger cet exemple. Que vos narrations, au lieu de suivre la chronologie de l'histoire, s'enchaînent selon le développement du sujet. Dans ce que vous m'avez communiqué, les caractères manquent de saillie; on ne fait que les entrevoir; souvent ils ne

* A propos d*un projet de poème sur les Vaudois «pii, bannis de leur patrie en 1686, y rentrèrent en 1689, luttant TÎctorieusement contre les armes réunies do Louis XLV et de Victor-Âmédée II, qui ne purent les empêcher de s'y rétablir.

DE BEHANGEIl. i63

comptent que par ce que vous en dites, plutôt que par ce qu'ils font. Ensuite, pourquoi donner tant d'étendue à la peinture des massacres qui ont eu lieu? Vous vous exposez ainsi à faire naître le dégoût, quand c'est la pitié que vous voulez inspirer. Évitez également de multiplier des scènes qui se ressemblent; c'est ce qui tue l'intérêt. Avec un plan bien conçu, bien coordonné, vous éviteriez ce défaut.

Un plan bien conçu, c'est un grand chêne où viennent se nicher d'eux-mêmes tous les oiseaux de la contrée : c'est-àdire où les épisodes trouvent naturellement leur place. Les épisodes exigent aussi des compositions, et Virgile me paraît à cet égard le plus heureux modèle. Pardonnez-moi de vous citer Homère et Virgile, à moi qui ne sais ni grec ni latin. C'est l'intérêt que je prends à votre œuvre qui en est cause.

Que ne tirez-vous parti d'une manière plus large de l'élément religieux : non-seulement de l'Ancien Testament, mais du Nouveau, dont les poètes n'ont jamais fait large pâture, et dont l'esprit serait si bien approprié à votre sujet!

Quant au style, j'aurais long à dire. La vérité ne m'effraye pas, moi qui suis convaincu qu'en dépit de ses traducteurs Homère n'a rien d*académique ; mais je ne voudrais pourtant pas qu'en cherchant la simplicité vous descendissiea jusqu'au trivial.

Le naturel est le chemin de l'idéal ; mais c'est l'art qui doit y passer, c'est-à-dire l'intelligence conduite par le goût.

Savoir choisir, voilà le goût. Le beau dans l'art ne vient peul-être que du choix dans le vrai.

Il y a dans votre poésie une puissance et un instinct qui n'ont besoin que du travail. Défiez-vous de votre facilité. Ne mettez pas en dix vers ce qui peut tenir en cinq. Il faut du temps pour abréger. Ne vous hâtez pas de produire; examinez avec soin tous les éléments de votre sujet, pour en balancer les parties en de justes proportions; en mieux dramatiseï

Tensemble; avoir, comme sur les vaisseaux, une place pour chaque chose, et que chaque chose soit à sa place. À ces conditions et à quelques autres plus faciles, vous pourrez mener à bien une œuvre qui ne ressemblera certainement à rien de ce qu'on a fait jusqu'ici.

Quant à votre système de rimes, je me bornerai à une remarque. Quand on destine au public un ouvrage contre lequel il peut y avoir de grandes préventions, pourquoi Teffaroucher par des détails insolites et sans valeur? Si nous étions en 1600, ce ne serait pas cette inutile réforme que je proposerais, c'en serait bien d'autres vraiment importantes. Ne parlons donc plus de cela entre nous.

Cher monsisur, en voilà bien long pour un vieillard qui commence à sentir le besoin du repos. Permettez-moi donc de prendre congé de vous, et croyez-moi, pour ce qui me reste dévie, votre tout dévoué.

Page 1