CXXXVIII
A MADAME VICTOR BUGO
10 déoeinbre 18:2.
Certes, madame et amie, il y a longtemps que je vous aurais remercié de votre lettre du 8 novembre, qui me rassurait sur le sort des miennes.
La vôtre m'a charmé. Tout ce que vous me dites de l'emploi de votre temps m'a prouvé que vous et les vôtres viviez heureux où vous êtes et pouviez même y contribuer au bonheur des autres. Les détails dans lesquels je vous remercie d'être entrée m'ont servi à calmer les inquiétudes de plusieurs de vos amis. Hier encore, je les ai donnés à Villemain, qui, comme moi, ne se fait pas à l'idée de vivre ailleurs qu'en France. Dites à Hugo qu'il m'a demandé, plusieurs fois s'il s'était remis à la poésie. J'aurais bien voulu pouvoir
DE BÉRAN6ER. 165
affirmer ce que je désire tant. Je vous avoue que, malgré ce que vous m'avez raconté de Yillemain, à l'époque des listes de proscriptions, je ne le croyais pas aussi dévoué à votre mari .
Un dévoué que je suis heureux de savoir auprès de vous, c'est Yacquerie. Il est singulier que, ne l'ayant vu que deux ou trois fois, j'aie pu me faire une idée aussi arrêtée sur le caractère de ce jeune écrivain, dont les vers ne sont pourtant pas de mon goût, quoiqu'ils soient d'un vrai poète, selon moi, d'un poète d'avenir. Avec tout votre monde, je conçois la vie heureuse que vous et Hugo devez mener à Jersey, et, si j'étais voyageur, je voudrais aller regarder à travers les vitres de votre ermitage, pour avoir une petite part de cette félicité. Malheureusement je n'ai jamais aimé les voyages, et, à soixante-douze ans passés, on ne peut en prendre le goût, même en pareille circonstance. Vous voyez que, pour suppléer à l'activité qui me manque, il est digne de votre bon cœur de m'écrire souvent. Ne craignez pas dé me ruiner par les ports. Il vient de m'arriver un débiteur honnête qui a rempli' ma bourse pour longtemps.
Ce que je vous demande, chère madame, c est de ne plus me donner de Villmlre. Si vous saviez combien il y a d'années que je ris de ce mot, tout en l'employant moi-même quelquefois, pour obéir à la mode! Savez- vous qu'on dit l'illustre cantatrice une telle, l'illustre critique un tel ; je ne sais si dernièrement on n'a pas imprimé Villuslre madame Saqui. Revenons au simple et au vrai; je ne vis pas hors de là. C'est vous dire pourquoi, aussitôt que je l'ai pu, j'ai fui le monde, pour ne vivre qu'avec mes parents et vieux amis que je fais . rire encore quelquefois, comme il y a quarante ou cinquante ans.
Nous sommes de nouvelles connaissances, vous et moi ; mais, dans la peine, l'amitié va vite. Traitez-moi donc en ami et sans cérémonie. Vous n'hésiteriez pas, si vous m'en-
U\r» CORRESPONDANCE
tendiez parler de vous à tous ceux qui sMntéressent au sort de votre famille, et le nombre en est grand, si oublieux qu'on soit chez nous. Ceci me rappelle particulièrement Manin et Lamennais, qui, l'un et l'autre, m'ont maintes fois chargé de leurs amitiés pour le cher Victor et pcmr l'excellente madame Hugo. Et mademoiselle, que n'en dit-on pas ! Il y a dans ce qu'on en pense de quoi ravir le cœur d'une mère. Me voici à bout de papier. Recevez toutes mes assurances de dévouement et d'attachement sincère, et faites-en part à tous les vôtres.
A MADAME DUMONT DE MONTBUl
!•' janvier 1855.
Puisque vous croyez, madame, que quelques mots de moi peuvent donner de la joie au noble cœur d'un homme qui consacre sa vie au soulagement des malheureux qui gémissent autour de vous, je ne puis me refuser à votre demande. Mais, en cédant à votre aimable lettre, je dois vous déclarer que je douté de l'efficacité du remède que vous dési^ rez employer. Pauvre nébuleuse, mes rayons ne percent pas l'obscurité.
Je suis plus disposé, madame, à croire que des accents comme les vôtres ont tout le charme nécessaire pour dissiper les tristesses de M. votre mari. Votre courte et simple lettre suffit pour me le faire penser, et je le prouve par l'effet qu'elle a produit sur moi, car je n*ai pas l'habitude de condescendre aux demandes pareilles qu'on m'adresse parfois; non qu'elles ne me flattent infiniment, mais il faut attendre que les saints soient canonisés pour demander de leurs reliques : or rien de moins sûr que ma canonisation.
En attendant qu'elle donne raison à votre foi, daignez croire, madame, à mes sentiments les plus distingués.
P. S. Si j'ai jamais des amis au Mont-Saint-Michel, je vous préviens que je recourrai à votre recommandation pour faire adoucir leur sort.
A MONSIEUR HIPPOLTTB rORTOUL
3 jtnTÎer 1853.
Mon cher Fortoul, j'avais chargé votre beau-père de vous dire que je vous ferais ôter votre portefeuille si *** n'était pas appointé pour 1 853 ; il a des appointements : dormez tranquille. Vous avez le portefeuille pour une éternité. Mais, comme le bonheur exige encore d'autres choses, recevez tous mes souhaits pour vous et toute votre famille. A vous de cœur.
A MONSIEUR lOSEPH BERNARD
9 jnnTÎer i8Sî3.
Vous trouverez sans doute, mon cher ami, que je ne me suis pas hâté de vous répondre.
Je vous avouerai que je me figure que les gens qui courent les grandes routes, pour leur plaisir, ne me semblent pas devoir être très-pressés d'avoir des nouvelles de leurs amis. Vous direz que ce n*est pas en partie de plaisir que vous êtes, et que vous êtes allé vous dégeler à Nice. Mais, dans ce cas, il est bon d'attendre que le dégel ait eu lieu. Je commence à le croire avancé, puisque vous, qui allez toujours tète nue à Paris, avez besoin d'un chapeau et d*un parasol en Italie. Je vous félicite donc des résultats de votre voyage. Moi, je souffre en ce moment d'un rhume de cerveau qui, depuis trois jours, me retient au logis. Voilà trois mois qu'il dure ; mais je l'ai augmenté par de trop longues courses. J'espère
168 GOBRESPONDAiNCE
le guérir par le régime et le repos. Mais le repos, bon Dieu ! quand en aurai-je? Jamais, je crois, plus d'afTaires, plus d'embarras, ne me sont tombés sur le dos. Encore si je réussissais ! mais j'ai moins de succès que de déceptions. Ajoutez à ce que je fais des craintes pour celui-ci ou pour celui-là.
Lemaire et tous les employés des Archives se sont mis en révolte ouverte contre le garde général de leur boutique. L'affaire a nécessité une enquête. Que va-t-il résulter de ce démêlé? Quoique le maître soutienne tant soit peu ***, les juges lui sont contraires. Toutefois on ne peut lui ôter sa place sans lui en donner une autre. Il paraît qu'on ne veut pas en faire un sénateur, ce qui eût tout terminé. Il est difticile aussi de chasser ceux dont les archives ne peuvent se passer, en tête desquels sont de Wailly* et Lemaire, et ceux-ci ne veulent pas rester si l'autre reste. C'est au moins la parole donnée par de Wailly, homme des plus respectables.
Heureusement que Persigny et Fortoul sont pour les révoltés. Ce fou de *** a tout le monde pour ennemi. Quand je saurai la fin de cette histoire, je vous la ferai connaître.
Vous me parlez de mon affaire des actions en homme qui veut rassurer ma conscience*. Ce n'est pas elle qui a besoin d'être prêchée. C'est un sentiment intérieur qui m'a dit, dès le commencement, que mon nom ne devait pas se mêler de ces sortes d'agiotages. J'approuve la grande opération ; si j'étais un inconnu, intime de ceux qui l'ont conçue, je profiterais delà circonstance, parce que je sais faire bon usage de l'argent qui m'arrive. Mais ici il y avait des répugnances dès l'abord.
* M. Nalalis de Wailly, chef de la section historique.
* M. Emile Pereire, qui avait eu dans les mains, entre autres afTaîrcs, celle de la réorganisation et de la fusion des diverses compagnies de Tccbirage au gaz de la ville de Paris, avait appris que le petit pécule de Bérangerse trouvait diminué par ces opérations, et il lui avait, par des amis communs, fait remettre des actions qui devaient compenser les pertes subies. La lettre de Béranger dit que cette remise fut faite avec assez de délicatesse pour que le (refus fût impossible.
Malheureusement, comme vous dites, cela s'est enfilé de façon que, sans blesser quelqu'un, je n'ai pu m'en tirer. Ce que je redoute, c'est de vouloir être pauvre à tout prix, comme ce fou de Jean-Jacques. Je n'ai pas moins fait une sottise, d'où il résulte, que j'ai 931 francs de rentes déplus. Ajoutez que je suis sur le point d'en perdre beaucoup plus du côté du Gaz, mon plus riche domaine qui, dit-on, va être bouleversé de fond en comble par une compagnie qui veut éclairer tout Paris pour rien, si on lui donne, à meilleur marché que nous, l'éclairage de tous les particuliers.
Notre directeur général, homme très-capable, est au diable; les actionnaires meurent de peur, et votre serviteur se prépare à faire un déménagement pour la rue Copeau ^ où les pensions bourgeoises sont à bas prix. Je regarde, au reste, depuis longtemps de ce côté. C*est mon Italie.
A propos, vous saviez que P**^ souffrait de la tête depuis plusieurs années ; il est guéri. Il avait été en Allemagne, à Rome, à Naples : rien n*y avait fait. Du sable chaud, trèschaud, sur la tête, renouvelé trois ou quatre fois par jour, a mis un terme aux douleurs et dissipé l'humeur sombre que la peur de mourir lui donnait : car la peur de la mort est le plus affreux mal que je connaisse, si j'en juge par ceux que j'en vois atteints. C'est le docteur Trousseau qui s'est rappelé l'emploi que son maître Bretonneau avait fait de ce remède, et Fa appliqué à mon pauvre P***.
A HOiNSJElU BERTRAND
5 janvier 1853.
Vous m'avez envoyé, mon cher Bertrand, de bonnes et belles étrennes, suivant votre habitude. Vous savez que je
* Aujourd'hui rue Lacépède, entre la rue Mouffiturd ol le Jardin des riantes.
lis vos vers avec attention et plaisir. Geax-ci m*ont paru des meilleurs que vous ayez jamais faits. Ils protestent victorieusement contre ce que vous dites de votre prétendue vieillesse. Ils protestent trop peut-être, car ils sentent furieusement rimprudence du jeune âge. Et pourtant, d'après ce que vous me dites, il serait bon de réprimer votre muse, entouré comme vous Fêtes de gens qui ne sont pas obligés à la discrétion et qui pourraient se faire plaisir d'en manquer, cela soit dit en passant.
Toujours est-il que votre épître m'a paru de premier ordre dans vos œuvres, dont je vous ai si souvent fait l'éloge.
Ce qui m'a affligé dans votre lettre, c'est le ton de tristesse avec lequel vous vous dites dans un vide que je ne puis concevoir, puisque vous avez femme et enfant : qu'est donc devenue cette famille dont vous désiriez tant être rapproché? Serait-il arrivé de ce côté quelque mécompte? J'en serais désolé pour vous.
Quant à votre curé, il fait un métier qui blase sur la charité, par cela même qu'il en fait une obligation. Ne vous étonnez donc pas trop du refroidissement de son zèle à votre égard. Beaucoup de ceux qui ont paru le mieux comprendre l'Évangile dans leur jeunesse, vieillards n'en comprennent plus un mot. Il en est souvent ainsi de la bienfaisance dans le monde, où tant de gens qui l'ont embrassée avec amour finissent par s'en faire un rôle, qu'ils jouent à qui mieux, pour acquérir de l'importance. Votre ami le curé ne vise plus, lui, qu'à acquérir de l'embonpoint. Je le calomnie peut-être. Au reste, ne rompez pas avec lui et fermez les yeux. Il se peut qu'il soit dans un mauvais moment. Qui n'en a pas ?
A MONSIEUR THIÉBLIM
6 jaiiTier 1853.
Mon cher monsieur Thiéblin\ j'aurais été vous parler de mon exilé, si depuis le jour où j'ai eu Thonneur de vous voir, je n'étais retenu à la chambre par un rhume de cerveau que mes longues courses ont transformé en véritable maladie.
Ne voilà-t-il pas que Pierxe Lefranc m'écrit qu'il s'est transporté, tout boiteux que la goutte l'a fait, à l'ambassade et consulat de France et qu'aucun ordre, lui a-t-on dit, n'y est arrivé le concernant.
N'y aurait-il pas quelque moyen d'activer l'administration à l'égard du pauvre malade à qui le climat du Midi est si nécessaire ? Je viens en vrai solliciteur demander ce nouveau service à votre bonté.
Pour surcroît de malheur pour Lefranc, sa femme, que l'exil a frappée au moral, est dans un état qui devient de plus en plus alarmant, et il a deux enfants en bas âge et des grands parents infirmes.
Soyez l'ange gardien de tous ces infortunés.
En attendant que je puisse vous aller remercier, recevez, monsieur, et mes vœux de nouvelle année et l'assurance de ma plus parfaite et plus cordiale considération *.
A MONSIEUR GILUARD
8 janTier 1858.
Malgré toutes ses publications, Lamartine porte encore le poids de toutes les dépenses que sa trop grande générosité lui
* M. Thiéblin était chef du cabinet du ministre de la police, M. de Maupas. ' Lettre coBununiquée par M. de Coucy.
fait faire. Il est à Paris depuis dix jours^ mais je ne l'ai pas encore vu, parce qu'un gros rhume de cerveau me retient au logis, ce qui est chose rare pour moi. Or, comme il visite rarement ses amis, je ne le verrai qu'à m'a sortie. Mais je sais que sa position de fortune est loin de s'améliorer, chose bien malheureuse. Je ne crois pas trop à la vente prochaine de ses propriétés.
Quant à Dupont, il a toujours ses douleurs de reins qui le conGnent chez lui ; mais je crois qu'il ira encore longtemps, malgré ses quatre-vingt-six ans.
Le pamphlet de Hugo a été beaucoup lu ici, m'a-t-on dit; mais assez généralement désapprouvé, même de plusieurs qui pensent comme lui. C'est un bien grand poète, mais je doute qu'il soit jamais un véritable homme politique. Il est bien à Jersey avec toute sa famille. J'ai vu dernièrement madame Hugo, qui était venue à Paris chercher son plus jeune fils.
Quant à la politique, je ne peux pas vous en dire plus qu'il n*y en a dans les journaux, car on n en fait plus à Paris. Les anecdoctes de cour nourrissent seules les conversations et prouvent combien nous sommes légers et gobe-mouches.
A MONSIEI R GIMl ABD
3 février 1853.
Le pauvre Lamartine, dont vous me parlez, est étendu depuis six jours dans son lit, malade de chagrin, me dit-il. Rien de plus afOigeant que de voir un pareil homme dans celte triste situation. Gomment ne se trouve-t-il pas un riche capitaliste qui se fasse honneur de le tirer de là? Je suis persuadé qu'il n'y a rien à y perdre; un adroit spéculateur y gagnerait même. Se séparer de ses propriétés a toujours été
pour lui le parti devant lequel il a reculé; ce qui a accumulé les intérêts et accru par conséquent son embarras. Aujourd'hui) il se résout à vendre, mais les acquéreurs ne se présentent pas; il a des ennuis dans son département, et ceux qui ici pourraient se faire une gloire de liquider cette fortune préfèrent doubler leurs fonds à la Bourse, où peut-être un jour ils rencontreront leur ruine. Quel temps ! quels hommes 1
Heureusement que nous avons eu un mariage ^ pour nous consoler de toutes nos peines. Je n*en ai vu que les voitures revenant aux écuries. J'ai reconnu la principale : il y a bien longtemps que je Tai vue traîner un Empereur mort à Sainte- Hélène, et plus tard une impératrice morte méprisée dans un coin de l'Italie.
Vous devez croire qu'à défaut de la presse on fait circuler les bons mots et les anecdotes. Que de sottises dans tout cela, sans compter les mensonges! C'est pour de pareilles balivernes qu'on néglige des choses bien autrement graves, qui devraient nous préoccuper. Nous serons donc toujours les mêmes; et puis plaignons-.nous !
A MONSIEUR fiMlLB PEBEIBE
5 février 18S3.
Mon cher monsieur Pereire, si je n'étais malade au coin du feu, je serais pendu au cordon de votre sonnette.
Je ne sais que d'hier que vous commandez des tableaux : or j'ai un ami que je regarde comme l'un des plus parfaits paysagistes et qui meurt de faim dans son grenier, malgré l'estime des vrais connaisseurs.
Il se nomme Chintreuil , et les véritables amateurs du genre
* Le mariage de rempereur Napoléon IIL
montent j usqu' au sixième pou r admirer ses productions • Faites descendre chez vous plusieurs de ses œuvres et vous jugerez vous-même de sa modeste, trop modeste supériorité. Je suis sûr que vous apprécierez du premier coup d'œil ce rare talent qui ne vise ni à éblouir ni à étonner ceux qui le regatrdent quelques minutes. Vous devez aimer l'exquise simplicité de ce talent si contenu, qui n'a encore pour partisans que les connaisseurs qui, comme moi, n'ont pas le sou dans leur poche.
Je vous supplie donc, mon cher monsieur Pereire, de prendre sous votre protection mon excellent ami Ghintreuil, et de me croire tout à vous de cœur.