‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 56 sur 116 · A MONSIEUR ARSÈNE MEUNIER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ARSÈNE MEUNIER

Votre lettre du i 4 movembre dernier m'avait fait grand plaisir; toutefois je craignais que, le premier moment passé, vous n'eussiez à décompter un peu sur l'intérêt que vous avez dû inspirer d'abord, et que tout votre mérite pour l'enseignement littéraire ne suffit pas pour consolider vos succès. La lettre que m'apporte M. Guichard me rassure complètement, et son témoignage me prouve combien vous avez à vous louer des bons Anversois. Je comprends ce que vous m'écriviez, il y a trois mois, que, ii les portes de la France vous étaient rouvertes, vous n'en profiteriez que pour venir embrasser votre famille et que vous retourneriez bien vite où votre exil a reçu un accueil si obligeant.

Vos succès ne m'étonnent pas : vous n'étiez pas moins né pour l'enseignement que pour le propager, et, sous ce dernier rapport, Dieu sait tous les services que vous avez rendus chez nous. Tous les savants ne savent pas enseigner : c'est

un des dons les pins rares. Enseignez donc, faites aimer aux Anversoises les beautés de nos grands génies. C'est un moyen, qu'on n'a pu tous enlever, de servir encore la France.

Êtes-vous en correspondaece avec Dupont? A tout hasard je vais lui faire passer de vos nouvelles, qui lui feront plaisir. Je l'ai été visiter au mois de septembre ; il souffre toujours des reins, mais sa santé me semble lui promettre encore quelques années à vivre pour le bonheur de ses amis.

Vous avez raison : la malheureuse Pauline Roland avait soif du martyre. J'avais tout fait pour faire changer sa déportation en exil, sans pouvoir y parvenir. C'est son fils qui, en obtenant le premier prix des nouveaux* au grand concours, a obtenu son rappel. Elle est morte h Lyon dans ses bras, sans l'avoir pu reconnaître. Elle laisse trois enfants dont on s'occupe de régler le sort. C'était une ftme élevée et courageuse, mais une tête égarée par le saint-simonisme.

Adieu , mon cher monsieur Meunier ; croyez que ce sera toujours avec plaisir que j'apprendrai tout ce qui pourra améliorer votre position, et que, si je le puis, je tâcherai de vous faire perdre le titre de proscrit. Mais mon crédit, par ma faute sans doute, se réduit à bien peu de chose.

A MADAME CAUCUOIS-LEMAIRE

12 mm 4853.

Je n'ai plus de jambes, sans cela je courrais vous embrasser pour le plaisir que votre lettre m'a fait. Vous voilà donc en pied* : vous voyez qu il est bon d'avoir des amis au pou-

* De dttcoDrs latin (en riiétori<iue). M. Jean Roland est aujourd^boî profesMar ^ Rodelheim, en Allemagne.

* Gomme inspeclrtce des écoles primaires.

voir. On se réjouit à Nice du passeport que j*ai envoyé à David ^ Voilà deux bonnes actions dont il nous faut tenir compte à Fortoul.

Il ne vous manque plus qu'un chef aux archives. En vérité, ^** eût bien dû commencer son quart de conversion par là; il est vrai qu il n'aurait pas 50,000 francs pour ne rien faire, mais l'idée d'une tâche à remplir doit diminuer les répugnances. Au reste je crains qu'il ne paye trop cher son nouveau titre, qu'il avait refusé d'abord. Il lui faudra vivre désormais dans un monde nouveau, car je le vois presque dans la nécessité de rompre avec ses plus chères connaissances, qui vont lui battre froid. Il n'y a que moi à qui tout cela ne fait rien; aussi m*en a-t-il instruit le premier. Pair sous Louis-Philippe ou sénateur sous Louis-Napoléon, il n'en est pas moins un fort honnête homme; c'est un esprit aimable, mais d'un caractère trop faible pour qu'on lui impose des lois trop rigoureuses. Ce qui me fâche, c'est qu'il va sans doute perdre son influence à l'Académie et à l'instant où je sollicitais un prix d'utilité pour un volume de vers et un prix de vertu pour un digne jeune homme qui, avec un emploi de 1 ,100 francs, nourrit dix individus et fait des découvertes dans le ciel et sur la terre.

Vous feriez bien des découvertes ; mais, pour faire vivre vous et dix autres personnes avec cette petite somme, je vous en déûerais. Quant à moi, je découvre que je vieillis beaucoup. Je ne peux plus faire de longues courses; on me dit que c'est l'efTet du printemps : je crois que c'est plutôt l'effet de mes soixante-douze hivers. Ne manquez pas de venir tous les jeudis jusqu'à voire départ.

* Darid (d^Angers), qui, après le coup d'État du % décembre i851, avait dû quitter la France et s'était retiré en Grèce, puis s'était établi ï Nice, aux portes de la chère patrie, fermées alors sur un si grand nombre de ses enfants.

DE BÉHAN6ER. 177

MONSIEOE DE LAMARTINE A BÉRAUGER

12 nLirs 1803.

Cher et illustre ami, vous m'avez donné les premiers encouragements avec la voix de la posténté dans ma carrière d*liistorien à Tapparition des Girondins.

Recevez, en tribut de reconnaissance et maintenant d'amitié , cette suite de mes travaux * ; mais n'oubliez pas que j'aime mieux encore votre affection que votre jugement . Lam autike.

A MONSIEUR EUGÈNE NOËL

Paris, 15 mars 1853.

Je vous remercie, mon cher Noël, de la fort jolie chanson que vous m'envoyez. Félicitez-en votre docteur' de ma part et'dites-lui qu'il eût bien dû s*y prendre un peu plus tôt pour s'enrôler dans mon régiment : il en serait peut-être le colonel s'il y fût entré à l'âge de la conscription.

J'aurais bien dû vous remercier aussi de votre Molière ', mais il eût fallu en écrire trop long, car j'avais des observations à faire. Vous êtes de cette école où l'on se Cgure que les grands hommes se font tels, par détermination et par calcul. Ne dites-vous pas que Poquelin a voulu rester encore six ou sept ans en province pour en étudier les mœurs? etc. , etc. Vous verrez qu'il a aimé pour peindre l'amour. Enlin, nous en reparlerons. Quant à Voltaire, c'est une longue besogne que vous vous êtes donnée. Dieu vous vienne en aide ! et surtout mettez-y tout le temps nécessaire. Saint-Priest, l'académicien, est mort en travaillant à cette vie. Il m'en a parlé

* VHUUnre de la Restauration,

* M. le docteur Delzeuzes (de Rouen), très-connu dans la ville par ses jolies diansons qu'il n*a jamais voulu voir publier.

> Molière (Légendes françaises), in-i8.

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