A MONSIEUR GUSTAVE PLANCHE
Avril 1853.
Voilà bien longtemps, mon cher Planche, que je suis en quête de votre adresse pour vous aller remercier de tout ce que vous avez écrit de bienveillant et de flatteur à mon sujet. Je n'ai jamais couru après les éloges, même de la part des critiques que j'estime le plus, en tête desquels vous êtes : je n'en suis que plus reconnaissant quand leur approbation m'arrive au fond de ma retraite.
Après les pages où vous m'avez si généreusement traité, me sont arrivés depuis peu deux volumes de peinture et de sculpture. Je relis ces articles avec un nouveau plaisir. Il n'y manque que l'adresse de Tauteur, pour lui dire combien je suis fier de penser bien souvent comme lui. Oui, si j'étais capable d'être juge, en de pareilles matières, il me semble que je prononcerais des jugements semblables, mais je ne les formulerais pas si bien.
En vous lisant, j'ai toujours souvenir de ce que je vous disais un jour. Publiez, mon cher ami, deux ou trois vo-
assez dans sa manière do tous les jours, et elle poarait paraître de lui. (Tétait Tune de ces nombreuses protestations anonymes que provoquait Tempresseinent de certaines personnes à renier tout le passé de la France et leur désir, souvent marqué, de supprimer jusquli notre gloire la plus pure. Le vieux coq gaulois parlait au nom de la France éternelle.
* Cette lettre nous est communiquée avec cette date qui, peut-être, n'est pns juste. La publication des Nouveaux portrails littéraires (9 vol. in-i8) est do iS54, ainsi que celle des Études sur la peinture et la sculpture. Quant au grand artide sur Béranger mis dans la Revue des Deux Mandes, il a paru le i" juin 1850.
lûmes par an, sur les lettres et les arts, et soyez certain qu'après un an d'attente, quand ces volumes paraîtront, il y aura foule chez vos libraires. La supériorité du bon sens et du goût sont choses rares à toutes les époques, et surtout à la nôtre. J'aurais pu ajouter, la noble indépendance du caractère, base qui manque à tant d'esprits distingués.
Sainte-Beuve m'accuse de donner aux gens des conseils qu'ils ne me demandent pas. 11 a peut-être raison. Mais il eût dû dire que je ne les donne, dans ce cas, qu'à ceux dont la valeur m'inspire un vif intérêt. J'espère que vos deux volumes vont achever de prouver au public que je n'avais pas tout à fait tort de vous donner le conseil que je vous rappelle.
A UONSIEIR FERDINAND FRANÇOIS
14 trril 1853.
Mon cher François, j'ai réussi auprès de MM. Pereire. Je n'ai demandé que 500 francs, pendant tout le temps (dix ans) de l'éducation des enfants*; ils m'ont été accordés avec empressement. J'ai de plus laissé comprendre que, s'il survenait quelques besoins imprévus, je recourrais encore aux bien intentionnés.
De plus, j'ai, aux mêmes conditions, 200 francs d'une autre personne, dont je suis sûr comme de moi, si ce n'est qu'elle est beaucoup moins près que moi de sa fin, et par conséquent dans le cas de tenir plus longtemps ses promesses.
Je compte encore sur une souscription d'une cinquantaine de francs, et vous pouvez ajouter la même somme pour mon compte particulier.
* Les enfants de madame Pauline Roland, dont M. Jean Reynaud était tuteur. En son absence, M Ferdinand François, subrogé-tuteur, s'était adresse à Béranger pour subvenir à 1 éducation des orpheKns dont le sort lui était confié.
Diaprés ce qui a été dit, MM. Pereire remettront leur cotisation à M. Lemonnier, qui, si je ne me trompe, avait déjà parlé de cette souscription à M. Isaac. J'ai aussi parlé de madame I^monnier pour la direction à donner à l'éducation de la jeune fille. Voici, mon cher ami, le résultat de mes démarches. Y a-t-il quelque chose encore à faire qui soit de mon ressort?
A MADAME BLANCHEGOTTE
23 iTril 1853.
Chère enfant , je ne vous ai pas répondu sur-le-champ, parce que j'espérais vous voir lundi; mais voici un ami qui me demande de l'aide dans un travail pour lequel il a besoin de secours et qui va dès demain s'emparer de mes heures du matin qu'il me coûte tant de sacrifier. Gela durera quatre ou cinq jours. Remettez donc votre bonne visite. Peut-être pourrai-je vous aller voir, s'il ne fait pas trop mauvais, car on m'ordonne de ne pas mè faire tremper comme j'en ai l'habitude; il est certain que je ne me remets pas complètement.
Quant à votre sujet de pleurs, vous êtes folle.
Est-ce que vous ne vous êtes pas aperçue que je plaisante souvent assez maladroitement. D'ailleurs je dirais vrai qu'il ne faudrait pas y prendre garde. Il est dans ma nature de chercher le motif de tout; or, dès que le motif est bon, je suis l'homme le plus indulgent sur les formes qu'on emploie pour arriver au but. Je sais même gré quelquefois des petits mensonges que je crois entrevoir. Us ne me font pas douter de l'attachement qu'on me montre, parce que je sais combien le cœur et l'honnêteté sont, dans notre mauvais monde, soumis à des conditions qui répugnent à Tune et à l'autre.
A MONSIEUR DE BIF.llCKV
5 mai 1853.
Depuis que la division des beaux-arts a quitté le ministère de rintérieur, j'ai Tappréhension de n'y plus trouver la bienveillance à laquelle m'avaient habitué ses différents chefs, et vous entre autres qui avez^ monsieur, si souvent accueilli mes demandes en faveur d'artistes sans fortune.
J'ignore jusqu'aux issues et aux détours du palais où l'on vous a logé ; aussi je prends le parti de vous écrire aujourd'hui pour vous recommander encore une fois mon jeune ami le paysagiste Chintreuil.
Il a eu trois tableaux reçus ; bien des connaisseurs leur donnent de grands éloges; mais, hélas ! monsieur, les acheteurs ne viennent pas en foule. Vous rappelez-vous que, vous disant un jour que je faisais mon possible pour le déterminer à prendre une façon de faire plus en rapport avec les goûts vulgaires de notre public, si peu artiste, vous vous écriâtes: N'en faites rien, vous nous le gâteriez !
Je n'ai pas moins continué de chercher à lui faire comprendre qu'il y avait nécessité de vivre avant tout. Mais tout fut inutile. Il est vrai que j'avais fait la sottise de lui rapporter votre exclamation. Il s'en est depuis fait une réponse à toutes mes remontrances et continue, malgré les ventes à bas prix aux marchands de tableaux, qui y trouvent bien leur compte, à mourir de faim le plus artistiquement du monde.
La réception de ses trois toiles lui a donné le courage; il serait le plus rassassié des hommes, si vous pouviez, monsieur, lui faire faire une commande un peu plus large que les dernières et qui lui faciliterait des travaux qu'il médite dans son grenier et qu'il irait exécuter à la campagne, car il
DE BÉRANGER. i83
ne peint bien que devant son modèle. Il a, dans je ne sais quel village, trouvé un pauvre cabaretier, plus connaisseur que nos bourgeois, qui Théberge à crédit, par admiration pour son talent si naturel et qui avait pris un billet au Lingot (Vor pour lui faire faire d'utiles pérégrinations. Malheureusement, ce connaisseur généreux, il faut finir par le payer.
Vous, monsieur, qui, entre nous, êtes un peu cause que Chintreuil s'obstine à marcher dans la bonne voie, soyez encore une fois assez bon pour lui fournir les moyens d'y persévérer, et pardonnez-moi cette longue lettre en considération de rattachement que m'a inspiré ce paysagiste entêté. Âh I si j'avais gagné le lingot d'or, je ne vous ennuierais pas ainsi * !
A 3IADAME VICTOR HUGO
5 mai 1853.
Madame et amie, vous avez bien raison de m 'accuser de paresse. En effet, plus j'approche du terme de ma soixantetreizième année, plus il me coûte d'écrire. Dieu sait pourtant combien de lettres il me faut faire par mois, et pour lesquelles on me force la main. Oh I que je voudrais être dans un petit coin, auprès de votre famille, loin des affaires et des importuns I
Une belle dame, marchande de nouveautés, qui habite Jersey et vous voit souvent, dit-elle, m'est venue voir dernièrement, et m'a répété de Jersey l'éloge que vous m'en avez fait. Elle m'a beaucoup parlé de vous, de vos enfants et du cher Hugo. Malheureusement elle m'a confirmé ce que vous m'aviez dit des douleurs de cœur de notre grand poète. N'est-ce pas l'effet d'une trop grande assiduité au travail ? Tâchez de le dé-
* I^tre comminuquée par M. de Mercey.
terminer à modérer son ardeur, cela dût-il nous priver de quelque chef-d 'œuvre. Il en a fait assez pour sa gloire et celle de la France. Lamartine a été près de six semaines au lit, déchiré par d'affreuses douleurs rhumatismales. Le ciel nous en veutr il à ce point de s'en prendre à nos deux plus grands poëtesT Mes prières ne montent donc pas jusqu'à lui ! Hélas ! il y a longtemps que je m'en doute, pour beaucoup d'autres choses.
D*après ce que m'a dit la dame en question, vos enfants se portent très-bien tous. Je m'en réjouis.
Je vous dirai ce que vous savez sans doute déjl^, c'est qae l'auteur des deux beaux bustes de Hugo, David, nous est rendu. Il était temps qu'il revit son atelier; il serait mort ''de consomption. Sculpteurs et peintres ne sont pas aussi heureux que le poète qui porte partout son cabinet de travail. Vous en savez quelque chose, et je voudrais bien en savoir autant que vous.
Vous voulez que je vous parle de ma santé. Depuis près de deux mois on m'a dit moi^. Plusieurs le soutiennent encore, voilà la troisième fois depuis sept ans qu'on veut m'enterrer. Je tiens bon, malgré une grippe qui me tracasse depuis longtemps, et qui, aujourd'hui même, semble vouloir redoubler. Maux de tête, toux et flèvre s'en mêlent. J'espère toutefois en être quitte bientôt, grâce aux jours de chaleur qui nous arrivent et qui sans doute réchauffent aussi votre île.
Lamennais et Lamartine me demandent souvent de vos nouvelles, et Michelet, qui vient de m'écrire, mç parle aussi de votre colonie. Ne manquez donc pas de me tenir au courant de tout ce qui vous advient à Jersey.
Recevez, madame, et amie, pour vous et tous les vôtres, l'assurance de mon dévouement et de ma bien sincère amitié.
DE BÊRANGER. 185
A MESDEMOISELLES
12 mai 1853.
Je VOUS auraisécrit plus tdtsi j'avais eu une bonne nouvelle académique à vous annoncer. Le concours a fermé sans que la commission ait trouvé une seule pièce digne du prix. VAcropole de sœur Z*** n'a pas été mieux traitée que les autres, qui étaient en grand nombre, et l'ami que j'avais prié de veiller à son destin n'a pu opérer de miracle en votre faveur.
Je vous dirai sincèrement que je m'en étais douté. Ce ne sont pas les bons vers que l'Académie couronne, mais les beaux vers, bien ronflants, bien travaillés, et dont la lecture peut produire de TefTet sur un auditoire amoureux des tirades ampoulées. Or vos vers ne sont pas de ceux-là. Vous visez à dire quelque chose, à le dire le mieux possible et même le plus simplement du monde. Vous aurez donc toujours peu de chance à l'Institut. Au reste, TAcadémie n'a' pas trop de tort. Elle est dans la condition d'agir ainsi. Ce qu'elle devrait faire, ce serait de renoncer à ces malheureux prix : il vaudrait mieux couronner, chaque année, le meilleur volume de poésie publié, quel que fût le genre, hors pourtant les publications en patois, si grand qu'en fût le ^mérite, car l'Académie est fondée pour le maintien et l'extension de la langue française. C'est une des grandes idées de Richelieu,
Comme V Acropole sera remis au concours, voyez si vous avez le courage de retoucher votre poëme ^
Vous êtes bien heureuse d'avoir un joli jardin, même un bois. Comment, avec tout cela, avez-vous eu l'idée de
* (Test madame Golet qui a obtoiu le prix.
vejQir vous emmansarder à Paris? Je voudrais bien avoir un pareil nid. Hélas ! je mourrai sans avoir été logé à mon goût. A soiiante-treize ans' ce n*est plus la peine d'y penser. J'ai appris de bonne heure à me résigner. C'est une vertu que vous avez encore mieux que moi, et, en vérité, vous méritiez d'en obtenir une meilleure récompense. Vous l'aurez^ je l'espère.
Adieu, mes chères enfants, ne m'oubliez pas, moi qui pense si souvent à vous, et croyez-moi votre bien bon ami.
A MONSIEUR VOGUET
5 juin 1853.
La dame Yalmore dont vous me parlez n'est pas comtesse; c'est madame Desbordes- Valmore, ancienne actrice, auteur de deux ou trois volumes de poésie qui lui ont fait prendre et garder la première place parmi les femmes poètes de notre époque. Elle a éprouvé de grands malheurs : la mort de deux filles chéries, dont la dernière a été inhumée il y a à peu près six mois. Jamais un meilleur cœur de mère n'a été plus cruellement déchiré. Ce sont là de ces douleurs que les vers ne peuvent exprimer, si beaux qu'on les sache faire.
J'ai donné de vos nouvelles à Lapointe, qui travaille à fournir des contes à différents recueils. Il assure que cela lui rapporte un bénéfice suffisant pour lui et les siens. J'en doute un peu. Ah ! que n'a-t-il eu le bon esprit, tout en écrivant, de continuer de faire des souliers ! Ses vers et sa prose n'en auraient pas moins valu, et il en eût valu davantage, tout boa et honnête qu'il est.
DE BËRANGER. 187
A MONSIEUR PERROTIiN
5 juin 1853.
Mon cher Perrotin, d'après ce qu'on m'a dit du contenu du rouleau ^ laissé par vous hier, je n'ai pas cru devoir l'ouvrir pour en prendre connaissance. Mon avis vous serait complètement inutile. Vous pouvez juger sans moi de la valeur d'une telle publication. Quant à la convenance de cette publication^ ce n'est ni vous ni moi qui pouvons la juger. Sans doute les personnes qui vous ont faii remettre ces papiers peuvent vous donner des assurances à cet égard, mais cela ne suffirait pourtant pas, selon moi. L'empereur Napoléon III peut seul décider de la convenance et de l'opportunité de la publicité de pièces concernant les membres d'une famille dont il est le chef politique.
Sans l'autorisation impériale, je trouve qu'il pourrait y avoir des inconvénients pour vous à vous faire l'éditeur des papiers qu'on vous a confiés.'
Au reste, consultez sur ce point quelque homme plus éclairé que moi.