IV
sens «le son caractère, et c'est là indubitablement ce qui la poasse aux révolutions.
Vous me parlez de journaux ministériels qui m'attaquent. Eh! qu^importe! Mon cher fils, Alexandre Dumas, avait bien envie de les imiter dans ses Mémoires, qui font dire qu'il bat de la fausse monnaie à son effigie. Comme j'avais appris qu'il voulait aborder à un point qui m'auraitforcé de lui donner un démenti, je lui ai écrit pour lui demander qu'il m'assurât, pour répondre, une place dans la Presse. Il m'a répondu par une pantalonade, et, quand les articles ont paru, j'ai vu qu'il avait modifié son espièglerie. Je me suis tu et j'ai regretté même que, sans me consulter, un jeune écrivain eût relevé un mot de son attaque. J'ai remercié mon farceur de fils, en lui disant alors ce qui m'aurait contrarié d'être obligé de le réfuter publiquement. J'ai tant de pauvres opprimés à servir, que je n'aurais pas voulu mettre dans l'embarras les hommes restés au pouvoir, qui me prêtent encore leur appui pour le peu de bonnes œuvres que je puis faire. J'aime mieux cela que le bruit qu'une lettre de moi pourrait faire. Le bruit! j'en suis las.
Lamartine va mieux ; il est venu passer une semaine i Paris, et a trouvé moyen de mettre un temps d'arrêt à sa déconfiture. Je n'y ai pu faire grand'chose. Mais enfin il a quelque repos, et travaille de façon à retomber bientôt malade. Selon moi, c'est une triste manière d'user une si belle et si riche organisation.
Hugo se porte bien à Jersey, ainsi que toute sa famille; ils m'ont envoyé, sur ma demande, le daguerréotype de tous et même celui de la maisonnette qu'ils occupent. Puissent les regrets n'y pas pénétrer !
Vous savez que les farouches de l'exil ont condamné à mort Hugo, Louis Blanc et même Ledru-RoUin : la condamnation a, dit-on, été publiée.
A HESDEMOISELLES ***
23 »eptenibrj 1855.
J'aime à voir que vous vous arrangez à vôtre goût dans vos bois et votre jardin. Votre opulence nargue un peu ma pauvreté, il me semble. Hélas ! moi, je n*ai rien de tout cela. Pas un pauvre petit coin de jardin I II est vrai que j'aime beaucoup à sortir et que les promenades ne me manquent pas, les occasions de courir surtout. Il n'y a que les maux de tête pour y mettre bon ordre. C'est alors qu'un jardin me serait nécessaire. Mais qu'y faire? A cela près, nous continuons d'être bien dans notre pension, où Ton a grand soin de nous. Malheureusement nous sommes, dit-on, menacés de manquer de pain cet hiver, ce qui pourra faire grand tort aux pensions bourgeoises. On nous annonce aussi le choléra; il rétablira peut-être l'équilibre entre les aliments et les consommateurs. S'il ne veut s'adresser qu'aux vieux, je lui permets d'arriver. Mes anniversaires m'ennuient. Aussi ai-je assez mal fêté celui de ma soixante-quatorzième. Je n'ai jamais plus souffert de la tête que ce jour-là.
J'espère, si le choléra nous fait sa visite^ qu'il ne la poussera pas jusque dans l'air pur de vos montagnes. Cultivez donc en paix votre petite propriété. Je suis heureux que M. *** vous y tienne compagnie et vous aide à des travaux qui doivent souvent être au-dessus de vos forces. Faites-lui mes compliments. Fait-il toujours de la littérature? C'est aujourd'hui un assez périlleux métier. Pauvre littérature! elle est aussi un de mes grands chagrins. On nous promet un second siècle de Louis XIV^ mais je n'ai plus le temps de l'attendre.
A MONSIEUR F. PEBRERBS
S7 septembre 1855.
Quoique j*aie incomplètement votre adresse et que je craigne de ne pas décbiflrer exactement l'initiale de votre nom, je ne puis pas, monsieur, manquer à vous accuser réception de la très-spirituelle et très-charmante chanson que vous voulez bien m*adresser. J'en reçois beaucoup, mais rarement d'aussi jolies et d'aussi flatteuses. Mais, hélas! monsieur, vous redemandez en vain ma pauvre vieille musette. Après quarante ans de service, elle s'est brisée. Il y a deux ans qu'elle a complètement cessé de résonner. J'ai trop vécu. Au reste, au train dont va le siècle, elle tenterait en vain d'éveiller les sentiments auxquels elle s'est adressée autrefois. La jeunesse même semble avoir abandonné tous les exemples de patriotisme que lui ont laissés ses pères. Ne désespérons pourtant pas. Il en a toujours été ainsi en France, et, si quelques voix comme la vôtre se faisaient entendre, les nouvelles musettes nous tireraient peut-être bientôt de notre sommeil léthargique.
Chantez donc, monsieur, et comptez sur mes applaudissements bien sincères et sur ma considération toute dévouée.