A MONSIEUR LEFRANÇOIS
119aTrill8SI.
Voilà deux mois, mon cher Auguste, que j'aurais dû répondre à votre lettre, ne l'eussé-je fait que pour vous engager à m'écrire un peu plus souvent. Mais je deviens paresseux comme vous; seulement je suis moins inexcusable, vu mon ftge. Toutefois n'allez pas croire que j'ai mis tout ce temps à lire les deux morceaux d'histoire' que vous m'avez envoyés. Si j'avais su où adresser mes remercîments à M. Corne, que j'estimais déjà beaucoup, mais que je n'ai pas l'avantage de connaître personnellement, je l'aurais fait il y a longtemps.
* Parent de Manuel et de Fortoul.
* M. Valerio revenait d^ Autriche et de Hongrie avec de grands cartons pleins de très-belles aquarelles, prises en tout beu, et formant un fort intéressant musée d'ethnographie pittores(iue. Le public a pu en voir au salon de peinture divers échantillons ; et le peintre a gravé lui-même une partie de son œuvre.
> Richelieu et Mcaarin, publiés dans la Bibliothèque des Chemins de fer, par M. Ilyacmthe Gorae, ancien député sous Louis-Philippe, procureur général à Douai, puis à Paris, et représentant du peuple sous la République.
DE BËRANGER. 263
Je n'ai pas eu le même empressement, parce qu'en vous disant tout le bien que je pense de l'entreprise littéraire de M. Corne et tout ce que j'ai trouvé de remarquable, comme pensée et comme style, dans ces deux morceaux biographiques, rien ne m'assure qu'un paresseux de votre trempe, qui m'écrit une lettre en un an, transmettra mes remercîments et mes éloges à son compatriote, malgré tout le bien que vous m'en dites. Ajoutez que depuis quelque temps j'ai été accablé d'affaires et d'embarras. .
Âvez-vous su que dans mes courses j'ai attrapé ce qu'on appelle le coup de fouet ? De plus j'ai été tristement occupé des affaires de Manuel, tombé dans de grands embarras à force de générosité et de manque de résolution, pour trancher dans le vif. Bien d'autres affaires m'ont préoccupé : c'est assez de soixante-quatorze ans quand on doit finir ainsi; et, bien qu'il me reste assez de gaieté pour rire de toutes les sottises que je vois faire, je me porte assez bien, Judith aussi ; mais il est bien imprudent de pousser la course plus loin.
La mort de Lamennais m'a bien préoccupé, ma jambe malade m'a empêché de le voir dans ses derniers moments, mais j'ai accompagné ses restes en voiture étj^ai le retentisseinent des affaires qu'il laisse.
-- S'il n'est pas mort en chrétien, c'est qu'il ne l'a pas voulu; car, bien qu'on ait dit, l'on a obéi à toutes ses volontés, la lucidité de son esprit ne l'a pas abandonné, et personne n'eût pensé à lui désobéir. Jamais homme ne s'est vu mieux mourir jusqu'au dernier moment et ne s'en est montré plus satisfait, au dire des amis dévoués qui l'ont 'Veillé jusqu'au dernier soupir. Quel Breton ! Sa nièce, qui est sa légataire universelle, femme très-dévote, n'a rien pu gagner sur lui. Il l'a fait, m'a-t-on dit, mettre à la porte quelques heures avant sa mort, parce qu'elle appelait un prét|*e.
qu'on eût été chercher s'il y eiii consenti. Quel temps singulier où, en débutant par V Indifférence en nuttière de reKjiofii on peut arriver â finir ain^ I En dépit de messienrs du clergé, tenez-Tous^n à l'Évangile, mon cher ami : il vaut mieux que Toltaire et tous les Pères de l'Église.
Cela me ramène à Richelieu el à Mazarin^ dont vous voudrez bien remercier l'auteur de ma part, et rengager i continuer son œuvre, auquel je souhaite le succès qu'il mé* rite*,
A MADAME TALCHÈBE
16 mai 185i.
Ha pauvre amie, vous êtes une femme de grand cœur, et, de plus, vous avez un talent réel, mais vous n'avez su tirer parti d'aucun de ces avantages. Vous avez connu madame Récamier et M. de Chateaubriand, vous avez rencontré chez moi Lamennais, qui vous a invitée à l'aller voir, vous êtes en bonnes relations avec l'archevêque de Paris, vous êtes liée avec madame Yalmore, et, au lieu de profiter de toutes ces bonnes connaissances pour vous faire ouvrir les portes des journaux, des théâtres et des éditeurs, vous vous cachez obstinément dans un coin à la campagne où vous regardez l'herbe pousser. Je conçois votre goût, et j'avouerai même que je le partage; mais, quand on veut se faire un chemin dans la carrière des lettres, il faut voir le monde, et non s'abandonner à son penchant pour la solitude.
Ce qui vous a toujours manqué, c'est de faire une chose raisonnable quand cette chose n'entrait pas dans vos goûts. Yous croyez donc que ceux qui parviennent n'ont pas eu de difficultés à vaincre, de défaites à essuyer, d'ennuis à braver?
* Lettre ooimmmiqiiée ptr M. Corne.
DE BËRANGER. 265
On n'obtient pas tout avec rien, surtout par le temps qui court. Je vous le répète, c'est le temps des prises de possession; il faut marcher à la brèche, y grimper, renverser ceux qui vous font obstacle et y déployer votre drapeau. Je sais, pauvre femme, que ce que je vous conseille est difficile; votre nature, trop défiante d'elle-même, n*a pas l'énergie qu'il faut pour vous faire arriver; puissent les bons conseils vous aider à obtenir ce résultat! Je vous engagerais à vivre modestement comme vous le faites dans votre campagne, si je ne vous reconnaissais un talent qui, bien dirigé, vous ferait certainement un nom honorable dans les lettres. Je viens de lire votre comédie des Ban-bleus. Il s'y trouve des choses excellentes, de Tesprit d'observation, un bon jugement, de charmants vers, et nous disions avec Ântier, ces jours-ci, que vous aviez tout ce qu'il faut pour faire une œuvre remarquable en ce genre. CiCpendant, faite comme elle est, votre pièce ne pourrait marcher. I^e fonds du sujet est heureux, quoique peut-être d*une hardiesse qui, au jour bienheureux de la représentation, vous attirerait bon nombre d'ennemis en jupons. Mais l'intérêt dramatique n'y est pas assez développé. Yous oubliez trop qu'il faut aujourd'hui au théâtre force bruit, force mouvement, des enlèvements, des bouquets empoisonnés, des surprises, et, enfin, tous les efTets des mélodrames, voire même dans la comédie de mœurs.
Yos caractères ne m'ont pas paru mal dessinés, sauf toutefois celui de la jeune amoureuse, trop rapidement bâclé* D y a aussi beaucoup de détails inutiles, des domestiques qui entrent on ne sait trop pourquoi, des lettres dont le public se passerait fort bien, enfin cinq actes qu'il faudrait, selon moi, réduire à trois. Hélas ! vous êtes mère, et c'est triste de sacrifier deux de ses enfants à la prospérité des trois autres: Médée a fait mieux que vous, et il ne lui en resta aucun pouf la consoler. Au reste un auteur dramatique vous donnerait
de meilleurs avis que moi, qui n*ai pas un goût bien vif pour le genre moderne. Si aujourd'hui Molière inconnu venait offrir au Théâtre-Français le Misanthrope^ son chef-d'œuvre, il serait impitoyablement refusé : voilà ma conviction. Il ne faut plus des idées, de l'observation, de la philosophie pour faire des pièces, il faut des événements et de l'action. Fissiezvous des vers comme Boileau, ils ne l'emporteront pas sur le besoin des émotions. Tout cela n'est pas consolant, je le sais^ et je voudrais pouvoir vous enseigner la bonne voie à suivre; mais mes vieilles idées ne sont pas d'accord avec les idées du jour, et, en vous indiquant mon chemin, j'ai peur de vous éloigner de votre but. Travaillez pourtant avec courage; il y a en vous quelque chose. Tâchez que ce quelque chose fasse un jour du bruit dans le monde. Je vous crois un peu paresseuse : c'est le défaut des rêveurs. Votre donneur de conseils, qui n a su de sa vie qu'aligner quelques rimes, a été et est fort paresseux aussi et' n'a guère le droit de morigéner les autres, mais c'est grâce à ces quelques rimes qu'il a aujourd'hui un morceau de pain sur la plafnche.
En voici bien assez de bavardages pour un jour; encore si je pouvais vous être bon à quel que chose 1 Adieu , chère enfant, je vous serre la main et Judith vous embrasse.