‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 36 sur 136 · A MONSIEUR A. GODART · texte numérisé non relu

A MONSIEUR A. GODART

16 décembre 1851.

Je regrette que votre jeune malade * ne vous ait pas évité la peine de m'écrire pour satisfaire à votre goût pour les autographes. Elle a, je crois, assez de mon écriture pour satisfaire plusieurs amateurs. Elle m'eût rendu service à moi-même; car, je ne vous le dissimule pas, monsieur, il me semble qu'un homme de quelque bon sens joue le rôle d'un fat s'il paraît croire qu'on attache de la valeur au papier noirci de son encre. Attendons que les saints soient canonisés pour courir après leurs reliques : il faut, après la mort, au moins cent ans pour cela. Les saints du jour, parmi lesquels je tiens le dernier rang, sont trop sujets à caution, pour que l'avocat du diable, c'est-tà-dire la critique, ne renverse pas tantôt l'un, tantôt l'autre. Et malgré toutes les choses flatteuses que vous avez la bonté de m'adresser, monsieur, il se peut qu'un jour l'envie vous prenne de jeter cette lettre au feu. Il y aurait donc deux lettres écrites inutilement, par la faute de notre jeune et intéressante muse. En tout cas, ne l'en punissez point en la privant du secours de vos soins, dont elle a tant besoin. Ah! que ne suis-je un saint capable de miracles; je vous aiderais à la tirer de la position pénible dont elle mérite d'autant plus de sortir qu'elle la supporte avec un admirable courage. Malheureusement les saints de mon espèce ne sont bons

* Madame Blanchecotte.

qu'à faire des autographes, en assez mauvaise écriture, comme vous le voyez.

Recevez, monsieur, avec tous mes remercîments pour ce que votre lettre contient d'aimable pour moi, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

A MONSIEUR DEHIN

17 décembre 1851.

Mon cher Dehin, je n'ai couru aucun danger*, bien qu'un peu de curiosité m'ait fait aller où je pouvais avoir des nouvelles. On a exagéré tout cela, ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait beaucoup trop de victimes. Je regrette que votre voyage soit remis : qui sait où nous serons dans six mois? Je désirerais bien pouvoir voyager à cette époque, et plus tôt peut-être, pour voir encore une fois de vieux amis qui ne peuvent plus se déranger. Ma santé n'est pas mauvaise pour un homme de mon âge; seulement un rhumatisme m'est venu prendre au bras droit, moi qui ai toujours été exempt de ce mal. Ce qui me console, c'est qu'il ne pourra pas me tenir longtemps. Qui m'eût dit, quand j'étais jeune et malingre, que je devais voir ma soixantedouzième année! Je me serais bien passé de faire si longue route.

Grand merci de l'abri que vous m'offrez de nouveau.

' Le 2 décembre.

A MONSIEUR GILIIARD

10 janvier 1852.

Plus je vais, plus le besoin de repos se fait sentir, cl pourtant j'en ai moins que jamais. Je passe les trois quarts de mon temps à faire les commissions des autres, et je vois mes petites ressources s'épuiser, car je ne vis plus que sur un mince capital, qui chaque jour s'épuise, sans que ceux qui me doivent se hâtent de venir à mon aide. Heureusement que c'est ma moindre préoccupation. Et puis, au l*"" janvier, on m'a fait tant de souhaits, que, s'ils s'accomplissent, je ne puis manquer d'être millionnaire avant la fm de 1852.

Je vous remercie des vôtres, mon cher Gilhard, et vous avez sans doute compté d'avance sur tous ceux que je vous envoie en échange. Soyez heureux, portez-vous bien, et venez nous voir, puisque votre bourse vous le permet; enfin, vous nous trouverez sous un nouveau régime, dont le peuple de Paris paraît s'arranger assez jusqu'à présent. Nous refaisons l'Empire petit à petit. Serons-nous assez sages pour ne pas pousser l'imitation trop loin ? Je ne sais, car je vis loin de tous les hommes du pouvoir, et ne me préoccupe guère que des gens qui ont eu à souffrir de cette révolution, quoique plusieurs aient mérité le mal qui leur en est advenu. Que de sottises, bon Dieu !

Je n'ai pas remarqué que votre canton ait eu à gémir des levées de boucliers du socialisme. Pauvre socialisme! que de bonnes choses en principe tes prétendus partisans ont compromises pour un long temps ! Je ne m'afflige pas au-

tant que certains que je vois bien décontenancés : il est vrai que plusieurs pensaient plus à leurs intérêts qu'aux intérêts de la France. C'est le mal, le grand mal actuel. Préservonsnous-en ; nous y verrons plus clair.

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