HOMME DE LETTKES A PARIS
Novembre 1816.
Mon cher Etienne ' , si vous avez été au café depuis deux jours, vous avez dû trouver étrange de ne m'y point voir. Mais la proposition que vous m'avez faite était si séduisante, que j'ai craint que les instances de votre amitié, en rendant
* Etienne (Charles-Guillaume), né à Chaniouilly, près de Saint-Dizier, le 6 janvier 1778, mort le 13 mars 1845, a joui de très-bonne heure d'une réputation d'homme de beaucoup d'esprit. Venu à Paris en 1796, il travailla aussitôt pour le Ihéàlre et y réussit. Maret le choisit pour son secrétaire, et dès lors sa fortune fut faite. En 1810 il remplaça Fiévé comme censeur du Joî/r?ia/ rfe l'Empire et devint peu après chef de la division littéraire et censeur général des journaux au ministère de la police. Sa comédie des Deux Gendres, jouée le 11 août 1810, lui ouvrit les portes de l'Académie française, où il occupa le fouteuil de Laujon.
« El clegerunt Stephanum, viriim plénum spiritu, » lui écrivit un ami en lui annonçant la nouvelle. Etienne n'avait que trente-trois ans.
On sait quelle querelle lui fut bientôt faite quand Lebrun-Tossa déclara que les Dctix Gendres n'étaient que la traduction de Conaxa, pièce latine d'un jésuite. La politique envenima le débat. }lais il est rare que de pareils débats nuisent à un auteur, et M. Etienne n'en fut que plus connu dans le monde littéraire. Il n'était pas d'ailleurs coupable d'un plagiat réel. Savary a parbi de lui dans ses Mémoires (tome V, p. 17). Il dit :
« Je connaissais M. Etienne pour l'avoir vu souvent à l'armée, où il suivait la secrétairerie d'Étal et où l'Empereur l'avait plusieurs fois employé à écrire sous sa dictée au bivac, lorsque son cabinet était encore éloigné*. Je savais qu'il était agréable à l'Empereur, qui l'estimait beaucoup; mais M. Etienne avait une répugnance insurmontable à entrer en contact avec le ministre de la police générale. Ce ne fut qu'à la mort de M. Esmcnard que je parvins, par l'intermédiaire de M. Arnault, membre de l'Institut, digne de la plus grande estime, à déterminer Etienne à accepter la division que cette mort laissait vacante, et qui n'avait pas le plus léger rapport avec le reste du ministère. L'Empereur approuva ce choix, et j'eus beaucoup à m'applaudirde l'avoirfiiit, tant je trouvai de loyauté et de raison dans M. Etienne. J'aurais de bien nobles traits à citer de cet homme, d'un esprit si brillant et d'un cœur si droit. »
A peine l'Empire fut-il tombé qu'Etienne se jeta à la tête des défenseurs delà Révolution compromise. Il paya de sa personne plus que tout autre, tant que le gouvernement de la Restauration ne fut pas renversé. La Minerve et le Constitutionnel lui durent leurs plus beaux succès. Il devint pair de France en 1839.
' M. Etienne suivait ordinairement l'armée à cheval, et s'approchait fréquemment du champ de bataille.
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la séduction complète, ne m'empêchassent de considérer la
chose sous son véritable point de vue.
Après avoir pris des conseils (avec la discrétion que vous m'aviez recommandée), je reste seul contre tous; et, malgré cela, je me sens encore la force de refuser une offre si brillante. J'ai une conscience trop timorée pour faire le métier de journaliste. Mon caractère ne serait point là placé convenablement, et, dès lors, plus de bonheur pour moi. La partie à laquelle vous vouliez m'attacher est, sans contredit, celle qui m'eût présenté le plus de charmes; mais, même dans cette partie, un journaliste qui craint le scandale devient bientôt froid, et c'est être ridicule. Il ne faut point être catin ni bégueule. Un autre cas de conscience se joint à celui-là : la route tracée par ceux dont je serais le successeur est diamétralement opposée à celle que mes principes et mes opinions me forceraient de suivre. Pour moi. Voltaire serait un modèle (au moins souvent) et Chénier une autorité. Ne regardant point le théâtre comme étranger à la politique, pensant même qu'une route immense serait ouverte à l'auteur qui oserait tenter de donner, par le spectacle, une direction à l'esprit public, il me serait impossible d'accorder mon utopie théâtrale avec les maximes précédemment débitées dans la chaire où l'on me ferait monter. Chaque jour même je jetterais du rez-de-chaussée des pierres à ceux qui occupent les étages supérieurs de la maison; et, comme ils tiennent à leurs vitres, sans faire cas de la lumière, il est à croire qu'ils videraient sur moi leurs cassolettes, pour se débarrasser d'un voisin incommode. Peut-être on me dira qu'il serait nécessaire d'abord de courber la tête; mais, puisqu'on vous demande un honnête homme, on ne doit point vouloir le soumettre à celte épreuve. C'est aussi en honnête homme que j'ai dû consul-
DE BEUANGEU. 207
ter mes Ibrccs littéraires. Sur ce point encore, accepter serait une témérité dont je me repentirais bientôt. Je suis dépourvu de cette première éducation qui doit être la base de toute critique. Je suis également privé de la plupart des connaissances particulières au genre auquel il faudrait que je me livrasse. Je veux parler ici et des productions théâtrales étrangères et des traditions de coulisses ; ma pauvreté, vous savez que je ne rougis point du mot, ma pauvreté ne m'a jamais mis à même de suivre les spectacles. Or je crois que cette habitude doit être acquise depuis longtemps, pour écrire sur la manière dont les ouvrages dramatiques sont rendus. Enfin, j'ai bien fouillé dans tous les plis de mon cerveau, et il ne me semble point y trouver cette l'orme légère, ces tournures piquantes, cette facilité de style qui rendent un article agréable aux lecteurs, et permettent à celui qui les possède de parler cent fois de la même chose en paraissant toujours nouveau. J'aurais tout cela moins que Geoffroy*; bien d'autres qualités moins encore, et je n'aurais de plus que lui qu'un amour de justice qui ferait des ennemis au rédacteur et pas un abonné au journal.
Pardonnez-moi cette longue lettre : je ne voulais que vous écrire un mot, et j'ai été entraîné par mon sujet. Je reviens à ce que je voulais vous dire d'abord: c'est qu'il m'est impossible de n'être pas pénétré de reconnaissance pour l'amitié que vous me montrez dans cette circonstance, car je reste persuadé que je vous ai toute l'obligation de cette démarche. Ce n'est pas la première preuve d'intérêt que je reçois de
* Geoffroy (Julien-Louis), né en 1745, à Rennes, mort à Paris, Je 26 février 1814, s'est fait, par ses articles de critiques théâtrales au Journal des Débals, une réputation difficile à expliquer, et qui pourtant dure encore. Cette réputation est une preuve de ce que peut le journalisme quand il affecte un air sévère, et de la facilité du public à se tromper sur ce qui est et sur ce qui n'est pas le talent.
vous: ne trouvez point, je vous prie, que j'y réponds mal. Ayez la bonté de peser mes raisons, de consulter un peu mon caractère, et vous verrez que ma reconnaissance doit rester d'autant plus entière que je n'aurai point accepté une fortune qui serait suivie de trop d'inconvénients.
Encore une fois pardonnez à cette longue lettre : c'est la seule fois que je ferai le Duviquet*.
Tout à vous de cœur pour la vie. Déranger.
P. S. Voici le Marquis de Carabas. Faire des chansons, voilà mon métier; c'est fâcheux qu'il soit peu lucratif ^
A MONSIEUR TISSOT
7 décembre 1816.
Sur la demande de MM. Jai et Dumoulin, la Société des Apôtres '' s'étant empressée de vous admettre au nombre de ses membres, j'ai l'honneur de vous prévenir qu'elle se réunira, pour dîner, jeudi 12 décembre, chez Brizzi, rue Helvétius, à cinq heures précises.
S'il ne vous était pas possible de faire partie de cette réunion, ayez, je vous prie, monsieur, la complaisance de m'en instruire avant le 10.
Permettez-moi de saisir celte occasion pour me féliciter en particulier de la nouvelle acquisition* que la Société vient
* i'iorre Duviquet, iit- à Clamecy, le 50 uclobie 17tJ5, fut le successeur de Geoffroy au Journal des Débats. Il sut moins bien masquer la faiblesse de son talent et fut, i)ar conséquent, moins redouté que lui.
- Lettre communiquée par .M. Pages, maître des requêtes au conseil d'État, gendre de M. Etienne.
^ Réunion des libéraux dans laquelle Béranger portait le nom de Jacques le Majeur, et pour laquelle a été faite la chanson de Judas.
■» Tissot (Fierre-François), né à Versailles le 10 mai 1768, a joui d'une certaine réputation littéraire sous l'Empire et sous la Hcstauration. Il la dut d'abord à sa traduction on vers français des Bricoliqiies. et plus tard à ses études sur
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de faire, et agréez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée ^
A MONSIEUR WILHEM
1" mai 1817.
J'espérais, mon ami, te porter ma réponse moi-même :
Virgile que Ton néglige aujourd'hui. Tissot joua un rôle dans plusieui's des événements de la Révolution ; mais on lui a prêté des actions toutes contraires aux sieimcs. Au mois de septembre 1792 il faillit périr en défendant les prisonniers de la geôle do Versailles. Beau-frère de l'héroïque Goujon, député à la Convention nationale, qui fit une si grande mort avec Duroy, Duquesnoy, Romme, Bourholte et Soubrany, il fut nommé député de la Seine aux élections de l'an VI ; jnais cette nomination fut annulée. Après la journée du 3 nivôse, ses ennemis essayèrent de faire inscrire son nom sur les listes des jacobins dangereux que Bonaparte exila alors si injustement, puisque le coup venait des royalistes. Il paraît que ce fut le premier consul lui-même qui, sur de nouveaux renseignements donnés par Joséphine, fit rayer le nom de Tissot : il aurait été, sans cette radiation, périr, comme tant d'autres, à Sinnamari. Tissot se rallia dès lors au gouvernement du premier consul. En 1806 il était l'ami et le collaborateur de Français de Nantes qui ouvrait toutes grandes, aux gens de lettres, les portes de SCS bureaux des Droits Réunis. Plus tard le ministre de la police Savary le chargea de signaler au gouvernement les écrivains qu'on devait encourager.
« M. Tissot, dit Savary, accepta ce genre de travail et s'en acquitta avec autant de zèle que de bienveillance. Plus d'une personne lui a dû, sans le savoir, d'honorables récompenses de l'Empereur. Les jeunes gens surtout avaient en lui un ami et un avocat plein d'ardeur. »
Tissot fut enfin chargé de rédiger la Gazette de'France, confisquée comme tous les autres journaux, et il succéda, dans la chaire de poésie latine du Collège de France, à Dclille qu'il avait suppléé quelque temps. Son cours eut du succès, surtout lorsque l'Empire tomba et que Tissot prit place parmi les principaux adversaires des Bourbons.
On le destitua. 11 avait de nombreux ennemis et les devait sans doute à la connaissance qu'on pouvait lui supposer de bien des secrets, depuis qu'il avait été, aux environs du 18 fructidor, chef du bureau particulier de la direction au ministère de la police générale.
Le malheur l'éprouva cruellement. Il perdit presque coup sur coup son père, sa fille, sa femme, son gendre et deux petits-enfants. Resté seul et sans fortune, il reprit son poste au Collège de France après les journées de juillet 1850 et entra à l'Académie de France. Depuis ce temps il a vécu dans l'abandon. On n'a point remarqué sa mort.
Une restera rien pour protéger son nom contre l'oubli. Et cependant Savary a pu écrire : « L'Empereur fit toujours un cas particulier de la droiture et du jugement de cet écrivain. Je lai vu une fois le faire appeler auprès de lui pendant les Cent-Jours. »
' Lettre counnuni({uée par M. H. Bonhomme.
voilà pourquoi elle te parviendra si tard. Je n'avais point oublié le premier dimanche de mai, et je m'étais promis d'éviter toutes les invitations pour ce jour; ainsi compte sur moi pour cinq heures, et présente mes amitiés respectueuses à madame Wilhem de la part de ton sincère ami.