‹ Correspondance de BérangerChapitre 15 sur 73 · A MONSIEUR ROYER-COLLARD · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ROYER-COLLARD

CONSEILLER d'ÉTAT, PRÉSIDENT DE LA COMMISSION D'INSTRUCTION PUBLIQUE.

21 juillet 1818.

Monsieur,

Le jour où j'ai eu l'honneur de vous voir chez M. Laffitte, je vous dis, dans la conversation, que, si la protection que vous m'aviez accordée jusqu'alors pouvait avoir, par la suite, quelque chose d'embarrassant pour vous, je vous priais, monsieur, de ne point compromettre un homme aussi éminemment utile que vous l'êtes pour l'intérêt d'un aussi mince personnage que moi. Peut-être l'instant que je prévoyais est-il arrivé. Les journaux, et, en dernier lieu, le Spectateur, me poursuivent jusque dans mon bureau. La modique place que j'occupe à l'Université sert de prétexte à plusieurs articles dirigés contre moi *. Chansonnier sati-

* Voici ua morceau d'un feuilleton de Martainville : « Une des plus jolies chansons de M. Désaugiers, parce que c'est une de celles dont l'idée est la plus plaisante et la plus vraie, est sans contredit le Commis indépenda7it ; elle lui a fait, dit-on, des ennemis implacables parmi les coupletiers libéraux, employés philosophes auxquels il ne manque pour jouir de toute leur indépendance qu'une lettre de réforme qui affranchirait ces âmes fières de l'esclavage de la minute. Mais, quand on \cs pointe pour être arrivés un quart d'heure trop tard, cette petite punition servile désillusionne un peu le charme de rindépendance; cela écorne le prisme.

« Au nombre de ces commis rimcurs et libéraiLV qui ont secoué toute espèce de joug, mais qui vont exactement à leur bureau, qui foulent l'or aux pieds, mais qui ne manquent jamais d'émarger l'état du mois et de solliciter (quelquefois en couplets) des gratifications, il en est un qui se distingue par la hardiesse éminemment philosophique de ses chansons. C'est le chansonnier en titre des

DE BÉRANGER. tiU

riquc, range sous les drapeaux de l'opposition, j'ai dû m'attendre à toutes ces attaques. Aussi fort de ma conscience que de ma conduite dans tous les temps, je dédaigne de répondre aux injures de ces messieurs, et ne m'afflige nullement de leurs calomnies. Mais je ne voudrais point que les traits qui me sont lancés pussent atteindre jusqu'aux personnes respectables qui veulent bien me porter un peu d'intérêt. Quelque nécessaire que me soit ma place, je n'hésiterai donc point, monsieur, à la quitter, si je ne puis la conserver sans inconvénient pour vous. Puis-je espérer que vous m'estimerez assez pour ne point hésiter vous-même à me tracer, dans cette circonstance, la conduite que je dois tenir? S'il me faut renoncer à l'emploi dont peut-être il me sera facile de trouver l'équivalent dans une administration particulière, je n'en conserverai pas moins, monsieur, une entière reconnaissance pour tout le temps oij, sans vous, j'en aurais été privé; et, en quittant les bureaux de l'Uni-

indépendants ; c'est le TjTtée du parti libéral. Ce n'est pas assez pour lui d'avoir foudroyé avec l'artillerie dL' ses couplets les prêtres, les nobles, les grands, les rois de la terre, il va chercher plus haut des ennemis dignes de lui. Les saints, les anges et Dieu lui-même ont ressenti ses atteintes. Les chansons de M. ..sont d'un calibre qui porte loin.

« Nous avons vu ces sociétés libérales, où l'on demandait au candidat qui se présentait : « Qu'as-tu l'ait pour être pendu ? » Le droit à la potence en devenait un au diplôme: c'était la condition sine quâ non. Eh bien, malgré larigueur du statut, ces sociétés étaient fort nombreuses, ce qui fait beaucoup d'honneur à l'esprit philosophique du siècle. Je serais tenté de croire que M... bi'igue son admission dans quelque société secrète où la première question adressée au récipiendiaire est : Qu'as-lu fait pour être damné? Il croit sans doute qu'il ne sera pas embarrassé pour répondre. Mais qu'on ne s'y fie pas, n'est point damné qui veut, et le ciel, pour contrarier M..., lui enverra, en temps utile, un bon mouvement de contrition qui le fera, en dépit de sa première vocation, chanter dos louanges pendant l'élornité.

« 11 faut qu'il ait de bien puissants motifs de rancune contre Dieu, et cependant peu de personnes ont été aussi bien traitées. Je ne parle ici ni des avantages extérieurs ni des dons de la fortune, qu'un philosophe dédaigne et rejetterait si l'on venait les lui offrir. Mais il a reçu en partage un lot plus précieux, un grand fonds d'esprit. Est-ce la faute de Dieu si M... en fait quelquefois un si mauvais usage ? »

versité, je me ferai encore un devoir de publier que je n'ai été effrayé que par l'idée de tout ce que pouvait faire pour ma défense un cœur aussi noble et aussi courageux que le vôtre ^

Agréez l'hommage de la respectueuse considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur ^ P. J. de Béranger. '

* Lettre copiée sur un brouillon.

* La loi du 10 mai ISOO avait créé l'Université, mais les détails d'organisation ne furent réglés que par les décrets du 17 mars 1808 et du 15 novembre î 811, Un grand niaitre, assisté d'un conseil général, gouvernait l'Université. L'ordonnance du 2'2 juin 1814 maintint d'aljord l'établissement impérial; mais celle du 17 février 1815 le renversa. Après les Cent-Jours, la direction de l'Université fut confiée à une commission de ri/islruction publique (ordonnance du 15 août 1815), et à la tête de cette commission fut placé Royer-CoUard.

En 1822 seulement fut rétablie la dignité de grand maître, dont fut pourvu l'abbé Frayssinous, qu'on croyait alors un Bossuet accordé par Dieu à la légitimité. En 1824, fut institué le ministère des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique.

La commission de l'instruction publique, en 1818, se composait de Royer- Collard, conseiller d'État, président; de « M. le chevalier Cuvier, » conseiller d'État; du baron de Sacy, professeur au Collège de France; de Guéncau de Mussy, de l'abbé Éli(,'agaray, et de M. Petilot, secrétaire général de la commission,

Royer-CoUard (l'ierre-Paul), né en 17G3, à Sommepuis, près Vilry-le-Français, et mort en 1844, a été le chef véritable de l'école connue on politique sous le nom de parti doctrinaire. Esprit très-libéral, il ne partagea point les passions républicaines et servit les Bourbons dans les conseils secrets que leurs agents formèrent pendant le Directoire. En 1811, sans se rallier nettement à lEmpirc, il accepta la place de piofesseur de philosophie à la Faculté des lettres. 11 n'était point philosophe, mais l'Empereur savait qu'il ne parlerait pas le langage de ces idéologues d'Âuteuil, qu'il craignait et détestait si fort. En effet, Royer-CoUard introduisit parmi nous les doctrines écossaises dont on ne s'était pas soucié, et, avant de fonder une école de politi([ue, il créa un enseignement philosophique. M. Cousin devait continuer ses leçons. On avait si peu l'habitude de penser, que la philosophie de Boyard-Collard passionna bien vite la jeunesse. 11 suffisait qu'il y fût un peu question de liberté morale. La foule accourut autour de sa chaire; et, quoiqu'il soit impossible que la philosophie s'enseigne, comme les langues ou connue les sciences, on crut que le temps des Platon et desAristote allait revenir.

Louis XVlll, dès 1814, fit Royer-Collard directeur delà librairie. En 1815, il devint président de la commission d'instruction publique. Eu 1817, il fut élu cinquième candidat à la présidence, en rcm[)lacement de M. Pasijuier. Dès ce moment, les doctrinaires disposaient d'une force réelle. Chef d'un tiers parti qui admettait un compromis entre les principes de 1789 et ceux de l'émigralion,

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