A MESSIEURS LES RÉDACTEURS DE LA MINERVE
a janvier 1819.
Messieurs,
Mes chansons vous sont acquises depuis longtemps. Je tiendrai toujours à honneur de voir celles qui pourront vous convenir figurer dans un journal aussi distingué que le vôtre par le patriotisme et le talent. Je me soumettrai avec le plus grand plaisir à votre censure littéraire. Quant à l'esprit politique de mes couplets, je ne puis vous promettre une docilité aussi complète, quel que soit l'accord de nos opinions. Un chansonnier est un tirailleur qui s'aventure; aussi avez-vous dû remarquer, messieurs, que j'ai peu insisté pour l'insertion de chansons qui pouvaient compromettre votre responsabilité. Je n'agirai jamais autrement. Ce que j'ai de mieux à faire, c'est donc de continuer le marché tacite passé entre nous. Nous n'y changerons aucune clause, si vous le permettez. La proposition que votre amitié vous engage à me réitérer ajoutera seulement à ma reconnaissance pour chacun de vous ; et j'espère, messieurs, que vous m'estimez assez pour ne point attribuer à un sot orgueil le refus que je fais du prix que vous désirez mettre à mes productions. Il n'est certes aucun de vous à qui je ne recourusse sans rougir, si je me trouvais dans la nécessité de le faire ; et, si je me sentais capable de coopérer à la rédaction de votre feuille, le prix de mes articles me semblerait l'argent le plus noblement gagné; mais jusqu'à ce jour la poésie et les chansons ne sont point entrées en ligne de compte dans les dépenses de ces sortes d'entreprises. Il me convient moins qu'à personne peut-être d'établir un pareil usage.
L'intérêt que vous avez la bonté de me porter pourra seul vous faire improuver ce refus; et, si je dois voir plus juste que vous dans cette occasion, je n'en serai pas moins sensiblement touché de toutes les objections que vous inspirera votre obligeante amitié*.
Agréez, messieurs et chers amis, l'expression de la reconnaissance profonde et des sentiments distingués avec lesquels je suis votre tout dévoué. Béranger.