A MONSIEUR LE BARON DE GÉRANDO
J'ai mûrement réfléchi, depuis hier, à la demande que vous avez eu la bonté de me faire. Le choix que vous daignez faire de moi pour atteindre au noble but que vous vous proposez m'a inspiré d'autant plus de reconnaissance que la réflexion m'a fait voir toute la grandeur, et par conséquent toute la difficulté d'un pareil travail. En effet, monsieur, ces chants doivent se graver dans l'esprit de la jeunesse ; ils peuvent être transmis d'âge en âge au sein des écoles. Que d'idées saines, simplement exprimées, ne doivent-ils pas contenir! Et vous voulez qu'en quatre ou cinq jours, moi, pauvre petit couplétcur, je termine un travail de cette importance ! La seule défiance que j'ai de mon talent
• Voici l'indication des chansons de Béranger qui parurent dans la Minerve: En 1818,1a Vivandière, le Vilain^V Exilé, la Bonne Vieille; en \Hl9,Brennus, la Sainte-Alliance, les Missionnaires, Mon Habit, les Enfants de la France, le Retoiir dans la Patrie et le Temps.
2 Cette lettre n'est point datée. Nous l'avons placée ici parce que c'est de cette année 1819 que datent les rapports authentiquement connus de Béranger avec M. de Gérando. C'est Béranger qui, en 1819, consulté par M. de Gérando sur les moyens d'enseigner le cliant dans les écoles, lui indiqua son ami Wilhem.
M. de G'h-ando (Joseph-Marie), né à Lyon le 29 février 1772, mort à Paris le 10 novembre 1S4.2, est assez connu comme homme de bien et comme historien de la philosophie.
m'empêcheraitMe l'entreprendre, si je ne voyais une sorte de gloire attachée même à des efforts infructueux. Comme vous me le dites, je trouve une jouissance réelle à essayer mes forces sur le canevas que vous m'avez tracé. Je crois de voir vous dire comment le sujet se présente à mon esprit : je voudrais encadrer et les idées morales et les sentiments patriotiques dans une espèce d'hymne adressée à la Divinité. Je crois pouvoir trouver dans cette forme le ton le plus convenable, en prenant mes couleurs dans l'âge et la position des jeunes élèves, et je pourrais fondre ainsi dans un même morceau les idées religieuses, morales et patriotiques. En admettant que cette manière d'envisager la chose vous convienne, il reste, monsieur, une très-grande difficulté : c'est le temps. Je me suis habitué à ne rien faire facilement : d'ailleurs, mon esprit est très-capricieux. La quantité d'idées à rendre, de convenances à observer, tout concourt à me rendre impossible l'exécution de cette hymne en cinq jours, comme vous le désirez, et je n'oserais vous rien promettre avant un mois et même deux; car je ne puis compter sur moi. Il serait même possible que, l'ouvrage fait, il me parût indigne de son objet, et alors vous ne l'auriez point. Je vous soumets ces observations avec confiance ; elles vous prouveront quel prix j'attache à votre proposition et quelle importance j'y trouve. Quel que soit, monsieur, le parti que vous allez prendre, je n'en tenterai pas moins ce nouvel essai. Mais si, comme je le prévois, vous êtes obligé de recourir à un poëte mieux inspiré, ne pourriez-vous me faire savoir si vous pensez que les paroles que l'on consacrerait à votre intéressante jeunesse doivent être faites sur une ancienne musique ou destinées à recevoir une musique nouvelle? Quant à moi, malgré mon goût pour les ponts-neufs ^ je crois qu'une musique composée exprès serait préférable
et remplirait mieux le dessein que vous avez d'appliquer à l'art musical la méthode d'enseignement mutuel. J'ose espérer, monsieur, que vous me pardonnerez mon hésitation, et que vous ne douterez point du regret que j'éprouve de mon incapacité. Je voudrais pour beaucoup pouvoir concourir au succès de vos généreux efforts et mériter l'estime que vous voulez bien me témoigner.
Agréez l'assurance de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble serviteur \
Charmante Emma, puis-je le croire ?
Avec tant de vertus, vous enviez la gloire. Sans elle n'est-il pas trop de sujets de pleurs? Ne peut-il vous suffire et d'aimer et de plaire ? Le bonheur craint le bruit que la gloire aime à faire. Comme vous, le front ceint de fleurs, Ce Dieu que la paix seule escorte, Ce Dieu qui près de vous habite avec raison, Dès qu'il entend du bruit dans la maison, Passe sans frapper à la porte.