‹ Correspondance de BérangerChapitre 19 sur 73 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

A MONSIEUR CUVIER

H novembre 1820.

Monsieur, me pardonnerez-vous de vous témoigner la

1 Lettre communiquée par M. de GéranJo, procureur général à la cour de Metz.

^ Cuvier avait remplacé Roy er-Collard à la tête de la commission de l'instruction publique. Le ton delà lettre de Béranger montre assez qu'il eut à se plaindre de l'un comme il avait eu à se louer de l'autre. Cuvier, qui a montré un si grand et si beau génie dans l'étude et pour l'avancement des sciences, n'avait pas un caractère égal à son génie. Le reproche de servilité qu'il a encouru a

peine que j'éprouve en apprenant, par une voie indirecte, que vous croyez avoir lieu de vous plaindre de moi? Il paraît que, dans la conversation que j'eus l'honneur d'avoir avec vous il y a quelque temps, vous avez pensé que je prenais l'engagement de ne plus faire de chansons politiques. Je regrette, monsieur, que mon caractère ne vous soit pas mieux connu : mes paroles ne vous auraient pas paru équivoques. Selon le souvenir que j'en ai gardé, elles ne pouvaient exprimer que le désir de répondre à l'intérêt que vous vouliez bien me montrer. Je n'ai jamais eu assez de souplesse pour dissimuler ma façon de penser, et j'ai trop de conscience pour prendre des engagements que je saurais ne pouvoir tenir; mais, sensible à votre bienveillance, j'ai dû vous dire que je verrais avec chagrin mes futiles productions vous causer le moindre désagrément. C'est ce que je prends la liberté de vous répéter aujourd'hui, et j'ajoute que si vous éprouviez le moindre embarras pour me conserver ma modique place, je vous engage à m'abandonner à la vindicte ministérielle. Dans un autre temps, j'en agis de même avec M. Royer-Collard. La presse est esclave ; il nous faut des chansons, et ce n'est pas ma faute si ce genre est trop français pour l'époque où nous vivons. Je ne ferai rien pour garder ma place, mais je puis vous assurer, monsieur, que, si on m'en prive, les couplets qui pourront m'échapper alors ne seront certes pas inspirés par le désir de me venger de ceux qui vous auront contraint à m'ôtcr ce morceau de pain, que je gagne par un travail journalier. Cela serait encore contre mon caractère. Mes opinions et ma conduite ne sont pas subordonnées à mon intérêt personnel. Croyez surtout qu'en perdant mon emploi d'expéditionnaire, je n'oublierai

paru fondé à ceux qui connaissent Lien les petits secrets de l'histoire. En tout cas, Cuvier n'était pas fait pour comprendre et pour aimer Béranger.

pas que vous êtes une des personnes à qui je dois de l'avoir conserve jusqu'à ce jour. J'ose espérer que la différence de notre position respective ne vous fera pas regarder comme une inconvenance une explication dont ma délicatesse me faisait un devoir. Votre très-humble serviteur.

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