A MONSIEUR CASIMIR DELAVIGNE
28 janvier 1821.
Mon cher Delavigne, me pardonnerez-vous de prendre la liberté de vous demander un petit service? Je suis tourmenté par des gens qui me supposent un grand crédit auprès des auteurs en succès. « Faites-nous avoir des billets, » voilà le cri qui retentit sans cesse à mes oreilles. Scribe m'aide assez souvent à sortir d'embarras. Auriez-vous la bonté de vous joindre à lui pour me tirer de peine? On donnera sans doute les Vêpres ^ cette semaine ; si vous avez un billet de trop pour deux personnes, je vous prie de le remettre au porteur, vous m'obligerez.
On parle beaucoup dans le monde d'une tragédie du Paria. Au choix du sujet, j'augure bien de l'ouvrage; il est vrai que j'ai vu les Vêpres. Mais on m'a dit aussi qu'on vous pressait beaucoup de travailler pour les petits théâtres : je n'en crois rien. Vos amis doivent vous aimer assez pour ne pas vouloir vous détourner de la noble carrière où vous êtes entré. Du courage, mon ami ! vous êtes l'espoir de notre littérature; conservez la simplicité de vos goûts, et que dans votre indépendance votre esprit prenne enfin tout l'essor dont il est susceptible.
* Casimir Dolavii^nie, né le 4 août 1795, n'avait que vingt-huit ans.
- Les Vêpres Siciliennes ont été jouées pour la première fois le 22 octobre 1819. Les Comédiens furent joués le 6 janvier 1820, et le Paria, lel"décembre 1821.
Vous me saurez gré, j'en suis sûr, de vous entretenir ainsi de vous-même. Nous vous voyons peu ; mais comptez que toujours mes vœux et mes applaudissements vous suivront dans la route nouvelle que je vous crois appelé à parcourir.
Adieu, mon cher ami, pardonnez-moi tout ce bavardage, et voyez-y l'expression de mes sentiments pour vous.
Votre tout dévoué. Béranger.
P. S. Si le commissionnaire ne vous trouvait pas, ayez la bonté de m'écrire un mot par la poste*.