‹ Correspondance de BérangerChapitre 3 sur 73 · LETTRE DE DERANGER A SON PERE · texte numérisé non relu

LETTRE DE DERANGER A SON PERE

Ce l'"' frimaire an X.

Mon père,

Hier tu t'es fâché au lieu de me répondre. La cause qui me portait à te parler comme je le faisais, n'eût-cllc pas été juste, méritait bien que tu t'expliquasses tranquillement. Etait-ce l'intérêt qui me faisait parler ainsi? Tu sais bien que jamais mon âme ne fut ouverte à ce sentiment.

Je n'entends rien aux affaires, et je crains de les voir

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s'embrouiller. Tu t'y entends beaucoup mieux que moi;

mais tu ne laisses pas moins les tiennes en désordre.

Si tu t'étais donné la peine de m'écouter jusqu'au bout, tu aurais vu que je ne demandais de toi qu'un simple arrangement, qui assurât ma tranquillité, dans la misère où je sens que mon caractère et mes goûts me réduiront.

Tu as, je le crois bien, dépensé pour Sophie au delà de sa part dans le faible héritage de ma mère. Eh bien, dresses-en le compte avec mon oncle Merlot ^ Qu'un acte sous seing privé l'atteste et réponde à toutes les réclamations qui pourraient être faites.

Si ce moyen n'est pas le bon, indiques-en un autre.

* Nous avons mis à la suite de la généalogie rédigée par le père de Déranger quelques noies parmi lesquelles il y a une analyse de son contrat de mariage. On y voit que la succession maternelle montait nécessairement à 3,200 livres. Lorsque le père de Béranger quitta Paris, en février 1780, à la suite de ses mauvaises affaires « d'agent de change, » comme il est dit dans l'une des pièces des procureurs, sa femme demanda la séparation des biens qui fut décrétée au Chàlelet le 29 avril suivant. Le 27 juin une saisie fut pratiquée par l'huissier chez « le sieur de Béranger de Mersix, rue de la Limace, absent, parlant à la demoiselle Emery, ci-devant cuisinière de la dame Béranger, » pour assurer à la fois les droits des créanciers et ceux de la mère de Béranger. A partir de ce jour Béranger de Mersix dut les intérêts des 5,200 livres de sa femme. Marie- Jeanne Champy mourut, le 17 nivôse an V, dans la maison de la rue Poissonnière, n" 14, au coin de la rue Bergère, où demeurait le ménage, le père, la mère et les deux enfants*, depuis le mois de vendémiaire an IV, date de la réunion de la famille. C'était au commencement de la période de prospérité.

Un inventaire fut fait, puis une vente, mais toutcela pour la forme. Béranger avait son père pour tuteur et pour subrogé tuteur son oncle Merlot.

D n'est question dans les actes que de Béranger « unique héritier » de sa mère. Il n'y est point question de sa sœur.

Béranger demeurait alors avec son père, non pas au numéro 14 du faubourg Poissonnière, mais au niunéro 15 qui était celui de la maison voisine.

Sa grand'mère Champy, qui était veuve, demeurait, à la même époque, rue Montmartre, au numéro 208, près de la rue Tiquelonne. Béranger parait y avoir vécu quelque temps.

Une quittance signée femme Champy, le 2 avril 1790, est datée de Samois. Béranger y a passé, à plusieurs reprises, dans son enfance des moments dont le souvenir lui était agréable.

* Le second enfant était mademoiselle Sophie Béranger, née en 1787, qui entra en religion en 1809, avec sa tante Ursule, et qui a survécu à son frère.

Cependant je n'attendrai pas que cela soit fait pour donner ma signature dans l'affaire de l'hypothèque. Je neveux que la promesse que tu mettras ordre à cette affaire, pour te faciliter le moyen de toucher les cinq ou six mille francs de M. de Viterne \

Tu m'as dit que ce que tu as fait pour moi équivalait bien à ce que tu me devais. Moi, je crois t'être redevable de beaucoup : heureux si quelque jour je puis t'être utile! alors je ferai ce qu'un fils doit faire pour son père; et cela, sans prendre pour base les comptes que nous aurions à régler ensemble.

Je sens trop bien que je te suis à charge pour aggraver davantage les malheurs de ta situation. Je vais tâcher de me suffire. Puisse Dieu bénir un dessein que m'inspire la raison !

Ne crois pas que ce soit orgueil ou colère qui me porte à me séparer de toi. Si j'eusse écouté ces sentiments, il y a longtemps que j'aurais fait ce que je fais aujourd'hui ; mais, pour mieux prouver encore, j'espère aller quelquefois manger la soupe en famille.

Je compte avant quelques mois mettre fin aux inquiétudes que ma situation pourrait t'inspirer.

* Un des cahiers de papiers d'affaires du père de Déranger porte pour titre : M. de Viterne ; droits de mon fils, et contient cinq lettres, datées de frimaire et de pluviôse an X dans lesquelles on voit que M. de Viterne, sans doute l'un de ses clients, lors de sa prospérité, lui avait acheté une maison sise au Gros-Caillou, rue Saint-Dominique, et que le vendeur avait fait prendre à son fils une inscription hypothécaire destinée à représenter, plus ou moins, la valeur de la succession maternelle. Béranger ne se prêta pas volontiers à ce genre d'opérations, et c'est surtout pour n'avoir rien à y démêler jamais qu'il désirait obtenir de son père un arrangement bien net de leurs intérêts.

Une note du père de Déranger porte : « Le 18 ventôse an X, Déranger, au bureau des hypothèques du département de la Seine, aux Petits-Pères, justifia de sa majorité et fit acte de nouveau domicile, rue Saint-Nicaise, numéro 486. »

C'est pour éviter les emportements que j'ai pris le parti de l'écrire.

Adieu, je suis pour la vie ton fils. Déranger.

Je compte bien toujours profiter du blanchissage. Je désirerais aussi que tu fondisses mon compte chez madame Greus avec celui d'Adélaïde. C'est sept ou huit livres que tu auras à acquitter. Elle est trop cher pour que je lui donne encore mes bas à blanchir : je prie Adélaïde de l'en prévenir.

Je voudrais que tu donnasses encore un petit écu à madame Jarry \ pour ce que je lui dois ^.

Mo7isieur de MersLv, au cabinet littéraire, rue Saint-Nicaise, à Paris.

Cette fin de lettre, qui traite de choses si simples et qui atteste une misère si vraie, fera sourire peut-être des personnes qui s'étonnent de voir noter de si mesquines aventures. Ceux-là, par exemple, quand ils lisent quelques mémoires d'autrefois, se fatigueront à tout feuilleter dans leur bibliothèque pour dresser la liste des derniers petits-cousins d'un maréchal de cour ou d'un premier gentilhomme de la chambre du roi. Mais qu'importe ! Nous prenons enfin l'habitude de nous intéresser aux petites gens de la roture, lorsqu'il y a un motif pour que nous étudiions leur histoire. Ici nous avons affaire aux seuls souvenirs écrits qui nous restent de la jeunesse du plus puissant et du plus populaire des poètes de notre France nouvelle : il n'y a pas besoin d'excuses pour les introduire où nous les avons placés.

Oui, à vingt ans, Béranger setr ouvait dans la nécessité de regarder de près au prix de son blanchissage. Mais avec quelle noble décision il affronte la misère ! Et comme il est émouvant de songer à CCS débuts d'un grand écrivain, lorsqu'on se rappelle aussi

* C'est la mère Jarry que Ma Biographie a rendue mainteuant si célèbre.

* Letlre trouvée dans les papiers de famille.

quel fut cinquante ans plus tard le retentissement de son dernier soupir, la pompe merveilleuse de ses funérailles*.

Revenons au temps où la gloire n'était pas venue, mais où la jeunesse du poëte s'en consolait aisément.

* L'Indépendance hehje (correspondance du 1 8 juillet 1 857) contenait alors une page qu'il est utile de conserver. Les journaux de Belgique et de Hollande ont gardé, au dix-neuvième siècle, une partie de l'intérêt historique qu'ils avaient au dix-septième et au dix-huitième.

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