DUPLICATA
Ce 15 juin 1822.
Je t'écris de Péronne, où je suis depuis huit jours. J'y ai apporté tes lettres, et j'ai vu celle que tu avais écrite à ton oncle Maison. Tu as sans doute vu les journaux de France depuis ton séjour à Bourbon; ils t'auront appris la publication de mon recueil, la perte de ma place, mon jugement, ma condamnation, mes trois mois de captivité, mon second jugement, et enfin ma sortie de prison. Mon ouvrage m'a rapporté quelque argent; mais tu penses bien que j'en ai dépensé beaucoup. Je vais m'occuper de chercher un emploi, ne pouvant vivre sans cela. Je n'en veux qu'un modique, parce qu'il est nécessaire que je conserve de la liberté pour m'occuper de littérature.
Tes lettres m'ont fait plaisir. Je suis bien aise du parti que tu as pris. J'espère que tu répondras aux bontés de M. Avanzini \ J'ai dans mes mains la lettre qu'il a écrite à mon sujet à M. Gévaudan \ Il me semble entrevoir que tu te plains de moi, au moins parce que je ne t'ai point encore adopté et permis de porter mon nom. Rica de tout cela ne se pouvait faire qu'à ta majorité, et j'y ai mis une autre condition. Tu ne peux oublier ce que j'ai fait pour toi. Tu sais comment tu y as répondu. Je ne veux te faire aucun
* Négociant de File Bourbon, chez qui on avait placé Lucien Paron en qualité de commis.
* M. Gévaudan, riche industriel, administrateur des Messageries, député libéral, compromis dans les affaires des Amis de la presse, et mari de mademoiselle Devienne, la comédienne si distinguée du Théàlrc-Fninçais. il. et madame Gévaudan ont toute leur vie lutté entre eux de bienfaisance. Bérangcr les aima de tout son cœur. 11 allait souvent passer quelques jours chez eux dans leur campagne de Rungis.
rc{)roclie, mais il me faut aujourd'hui des garanties do ta part. Te voilà dans une bonne position. La maison où l'on t'a admis comme employé a des droits à ta reconnaissance. Le plus grand zèle peut seul t'acquitter avec elle. Renonce aux mauvaises habitudes que l'oisiveté t'a fait contracter; rends-toi utile, applique-toi à acquérir les talents que réclame le commerce. Si tu avais profité des soins que tu as reçus, tu ne rencontrerais pas toutes les difficultés qui t'attendent ; mais qu'elles ne te rebutent pas. Tu en peux triompher encore. Tes oncles et tes tantes te portent de l'intérêt, mais tu sais que tu n'en dois rien attendre. Moi seul puis faire quelque chose pour toi, par mes amis. Donne-moi donc la satisfaction que je te demande dans l'intérêt de ton bonheur, et que je n'aie point à rougir devant ceux qui t'auront protégé. Renonce à la mauvaise société. Les bonnes mœurs, la probité, le travail, voilà ce qui peut faire oublier les étourderies de ta jeunesse et te mériter la récompense la plus douce, l'estime des honnêtes gens. Sois sûr que, si ta conduite répond à mes instructions, je n'hésiterai point à faire pour toi tout ce qui pourra te convenir. Si tu tiens tant à porter mon nom, je me ferai un plaisir de te le donner aussitôt que je serai sûr que tes actions sont conformes à tes principes, car je ne doute point de la bonté de ton cœur, et je me plais toujours à croire que tu es le premier à blâmer ce que ta jeunesse a pu avoir de déraisonnable. Mais laissons les sermons et parlons de tes affaires et de ta famille.
Tes tantes se portent bien ; tes oncles font leurs affaires assez heureusement. Ta tante Merlot est pauvre, mais j'espère qu'elle ne manquera pas. Judith, qui a oublié tes petits torts, t'écrit pour te l'assurer. Tu connais son cœur; elle t'a tenu lieu de mère.
Tu me demandes une foule d'objets que tu dois pouvoir
2U CORRESPONDANCE
te procurer où tu es. Si je t'envoyais ces objets, ils t'arriveraient trop tard. Si ces dépenses sont raisonnables, ne peux-tu les prendre sur l'avance qu'on t'a déjà faite? Si tu n'avais perdu tout ton bagage en route, tu n'aurais pas été réduit à faire un emprunt de 1,000 francs, somme énorme pour moi. Tu sens que si tu n'avais pas d'économie, je ne pourrais suffire à tes dépenses. Réfléchis bien que les appointements qu'on te donne, quels qu'ils soient, sont au-dessus de ce que tu peux gagner. Fais-en le meilleur emploi, et crois surtout qu'il me serait impossible de venir à ton secours si tu dépensais au delà.
À mon retour à Paris, je dois voir le capitaine Fresson. J'espère que ce qu'il a à me dire sera à ton avantage.
Mon cher Lucien, te voilà le pied à l'étrier, tu n'as plus qu'à vouloir pour te faire un sort. Le commerce est aujourd'hui la source de toutes les prospérités, et si petitement que Ton commence, on peut parvenir au comble de la forlune par l'activité, l'intelligence et l'économie. Tu serais maintenant impardonnable si tu négligeais l'occasion qui s'ouvre à toi. Tu me parles de ma vieillesse et de l'appui que tu veux m'offrir un jour. Je reconnais là ton cœur. Écoute bien sa voix, et je suis persuadé qu'il rectifiera les erreurs de ton esprit. Je te recommande surtout la reconnaissance pour les chefs de la maison qui t'a accueilli. Enfin, mon ami, ne regarde point comme une menace, mais comme un encouragement, ce que je t'ai dit de ton adoption. Oui, si tu marches dans la voie de l'honneur et de la probité, comme tu m'en as toujours témoigné le désir, sois sûr que je continuerai à te traiter comme un frère, comme un fils. M. Avanzini donnera de tes nouvelles à Gévaudan, et toutes les fois que j'apprendrai que ses bontés ne sont pas sans fruit, je me réjouirai de voir que je ne dois plus avoir
DE DERANGER. 245
d'inquiétude sur ta destinée future, et que tu n'en seras pas réduit à devenir soldat, seul état qui te conviendrait, si désormais tu quittais la carrière oii tu es entré.
Compte sur mon amitié constante, sur mes soins, sur mon souvenir, et prépare-toi un retour en France honorable pour toi et heureux pour moi. Tu peux me procurer plus d'un beau jour. Si, jusqu'à présent, tu as négligé ton bonheur, fais quelque chose pour celui d'un ami qui mesure toujours son attachement à ta bonne conduite. Crois à toute ma tendresse, mon cher Lucien, et sois sûr que je ne t'oublierai jamais. Je t'embrasse du fond du cœur et te prie de m'écrire souvent *.
Ton plus sincère ami. Béranger.
P. S. Dumouchel est parti pour un nouveau voyage.
cm
A MONSIEUR ANTIER
21 novembre 1822.
Mon cher Antier% j'ai encore été un peu indisposé, ce qui m'a empêché d'aller vous voir. Je voulais vous inviter, toi et madame Antier, à dîner chez ces demoiselles, dimanche prochain, avec Wilhem et sa femme et le père Mellet. Je serais désolé que vous ne fussiez pas libres pour ce jourlà, n'ayant pu aller prendre le vôtre.
S'il n'y a point d'obstacle, ne me réponds pas; nous comptons sur vous à cinq heures et demie, dimanche prochain, entends-tu bien?
1 Cette lelti c a été autographiée par la personne qui la possède et tirée à cent exemplaires. 11 est heureux qu'elle ne soit pas perdue. V Indépendance helye, dans son courrier de Paris du 8 avril, en a cité des fragments et l'a vantée, ainsi qu'il est juste de le faire.
« M. Benjamin Antier est né le 21 avril 1787.
J'ai vu Coupigny ' il y a quelques jours; nous avons beaucoup parlé de toi. Il paraît que la dernière pièce que lu as lue n'a pas satisfait tes juges. Il m'en a dit les raisons. Il regrette que tu aies prodigué de jolis couplets sur un fond qui, selon lui, ne peut convenir au vaudeville. Il dit, au reste, le plus grand bien de ta Lanterne sourde. Il a la meilleure envie de t'être utile : reste à savoir s'il a l'autorité dont il se vante.
Tout à toi et aux tiens que j'embrasse.
GIV
A MONSIEUR FÉLIX CADET DE GASSICOURT
De la maison du faubourg Saint-Denis, 1825.
Je te renvoie tes proverbes, mon cher ami, et te remercie du moment de distraction qu'ils m'ont procuré.
Tu m'as écrit que tu solliciterais M. Duméril ^ de me mettre à la diète. Il n'en a tenu compte, et cela ne m'étonne pas; il me regarde un peu comme un malade imaginaire, et, quoique ma toux soit encore revenue avec assez de violence, ces jours passés, il ne me ferait administrer aucun médicament, si ton beau-père ne m'en ordonnait, ce qui est dit entre nous, comme tu le penses bien. On m'a purgé
* Conpigny (André-François de), né à Paris le 10 juillet 1766, et mort le 16 juillet 1835, faisait des pièces de théâtre, organisait de jolies fêtes de société, jouait à merveille les Arlequins et excellait dans la composition des romances. Il avait rempli des fonctions élevées dans les ministères de la marine et des cultes. C'était un homme du monde qui avait du goût. La passion pour la pêche l'avait rendu plus célèhre encore que ses romances. On a, sous son nom, un traité de la pèche qui est d'Horace Raisson.
* M. Duméril (André-Marie-Constant), né à Amiens le 1" janvier 1774, était alors médecin delà maison de santé, et Antoine Dubois, heau-i)ère de M. Gadel de Gassicourt, en était le chirurgien. C'est M. Duméril qui a fait la partie myologique des Leçons (TAnatomie comparée de Cuvier. Le neuvième volume de son Erpétologie a paru dans ces dernières années. Médecin et naturaliste, M. Duméril a fondé le musée Aniifnmique de la Faculté do Médi cine do Paris.
samedi : je prends du bouillon aux herbes depuis, et demain nouvelle purgation. Ce sera la dernière. Le vésicatoire est fermé; l'emplâtre d'émétique va disparaître, et j'espère quitter cette maison le 15. Quant au régime, je l'observe beaucoup mieux que tu ne le penses. Je déjeune assez bien, mais je dîne peu. Enfin, j'aurai fait tout ce qu'il m'a été possible de faire : après, ma foi, advienne que pourra! Tu as sans doute vu Lemaire* et sa femme à l'Ermitage. Elle vient de m 'écrire, et me donne bien l'envie de répondre à l'aimable invitation, qu'à ton instigation, sans doute, M. Chevassut et son gendre sont venus me faire. Mais il faut d'abord que j'aille à Rungis passer quinze jours, puis j'irai demander l'hospitalité à l'Ermitage, où j'espère encore trouver ta femme et te voir quelquefois.
Adieu, tout à toi de cœur; ton ami.
GV
A MONSIEUR TISSOT
Mon cher Tissot,
Je viens de lire certain article du Mercure, qui m'aurait guéri de tous mes maux, si la louange avait tout le pouvoir qu'on lui suppose. Quoi ! vous n'êtes pas honteux de dire autant de bien d'un pauvre chansonnier, et, qui pis est, d'un contemporain ! Vous vous retranchez en vain derrière e litre d'ami ; il y a telles personnes qui ne vous le pardonneront pas. Savez-vous bien que voilà peut-être la première fois qu'en France (je dis en France, car en Angleterre on a donné l'exemple) on me traite comme un grand garçon,
* M. Cauchols-Leniaire, presque toujours désigné sous le nom de Lemaire dans le courant de cette correspondance.
au moins dans les feuilles publiques. Je suis peu surpris, au reste, de recevoir de vous un témoignage d'amitié. Je ne vous en remercie pas, mais je m'en félicite, surtout par intérêt pour un genre auquel votre suffrage en méritera d'autres. Les encouragements qu'on lui donne peuvent seuls exciter les jeunes gens à l'agrandir encore et à faire mieux que moi.
Je voudrais bien savoir quel est l'état de votre santé. Vous étiez très-souffrant le jour où nous dînâmes ensemble. Moi, c'est le jour même qu'en rentrant chez moi, je fus saisi de la douleur aiguë qui m'a conduit dans la maison de santé, où enfin j'espère débarrasser ma pauvre poitrine. Vous feriez peut-être bien de prendre le même parti. J'y resterai jusqu'au 15 mai.
Adieu, mon cher Tissot; puisse le succès de vos grands travaux vous payer du bien que vous daignez dire de mes petits vers !
Soignez votre santé. Tout à vous de cœur*.
GVL