‹ Correspondance de BérangerChapitre 27 sur 73 · A MONSIEUR DE JOUY · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE JOUY

16 avril 1823 ='.

Mon cher Ermite', quoique j'aime peu à me mêler des affaires des autres, je ne puis m'cmpêcher cependant de

* Lettre communiquée par M. Honoré Bonhomme.

2 Lettre communiquée par M. Régnier, de la Comédie-Française.

3 La vie de Jl.^de Jouy donnerait ample matière à un volume très-romanesque et, très-intéressant. Jusqu'à trente-cinq ans il n'ccrivitguère. Victor-Joseph Etienne dit de Jouy, est né à Jouy en 17G4, fut embarqué en 1782 à la suite d'une in Irigue d'amour. Après un séjour en Guyane il revint en France, compléti ses études au collège d"Orléans, à Versailles, et alla ensuite rejoindre dans les Indes le régiment de Luxembourg. En 1790 il était de retour en France avec le^rade decapitaiue dans le Colonel-Général inlanlerie. Aide decamp du général O'iMoran,

vous communiquor un article que Lemaire vient de me faire passer et qui a été refusé au Miroir. L'idée de cet article lui est venue en causant avec moi, sur ce que je trouvais étrange que le Miroir n'eût point parlé de votre condamnation. La représentation de Sylla lui en offrait l'occasion, au moins par allusion; il a renvoyé l'article, et a vu avec surprise qu'il était regardé comme dangereux et même comme inconvenant : dangereux, parce qu'il y fait de la politique, qui, selon moi, est bien faible auprès de telle phrase ou de tel autre article que je trouve dans le Miroir; inconvenant, en ce que ces messieurs ont cru que le premier paragraphe semblait les condamner de n'avoir pas gardé le silence.

Ces objections me paraissent si absurdes que je suis tenté d'en voir la cause ailleurs que dans l'article même.

Peut-être l'humeur un peu pointilleuse de Lemaire

il fut nommé adjudant général sur le champ de bataille, après la prise de Furnes. En 1794 il se retira en Suisse pour échapper à réchafaud. Le 9 thermidor le ramena en France; le 2 prairial l'y vit chef d'état-major de l'armée de Menon à Paris. Commandant de Lille, il fut encore inquiété sous prétexte de liaisons politiques avec lord Malmesbury. En 1797 il obtint sa retraite à cause de ses blessures.

11 entra alors dans radministralion sous les auspices de Doulcet de Pontécoulant, qui organisait les bureaux delà Belgique. Lorsque Doulcet devint sénateur, de Joiiy renonça à la vie des bureaux et résolument se lança dans la carrière lies lettres. Ses opéras, ses tragédies, ses poésies légères, ses articles de polémique, ses Ermites surtout, commencés dès 1812, lui acquirent une grande renommée, qu'il méritait en partie. Sa bienveillance, son empressement à acimeiihretà vanter les nouveaux venus, sa générosité, sa gaieté le rendaient cher à ses nombreux amis. En 1815 il entra à l'Académie française. Il joua, dès ce moment, un rôle politique ; et c'est particulièrement dans le Mercure, dans la Minerve et dans le .)/?roù* qu'il attaqua le gouvernement des Bourbons. 11 ne se lassa point; chaque jour un article, une chanson, une épigramme, un vers tragique allait assaillir le pouvoir. Absous dans deux premières affaires, M. de Jouy venait d'être comlanmé à trois mois de prison pour un article consacré aux frères César et Constantin Faucher dans la Biographie nouvelle des Contemporains qu'il rédigeait avec Jay, Arnault et ^'orvins. De jouy et Jay écrivirent alors les Ermites en prison, qui eurent le plus grand succès.

Si M. de Jouy avait eu le temps d'acquérir une instruction plus solide, son nom

lui a-t-elle suscité quelques ennemis; mais en conscience, quand on le connaît comme je le connais, peut-on- être disposé à le croire vain d'un talent dont il doute luimême, et ne doit-on pas, lorsqu'on connaît les malheurs qui l'ont précipité dans la position où il se trouve, ne doit-on pas, dis-je, s'empresser de lui faciliter des moyens d'existence? Ce sont de ces choses que votre cœur sent trop bien pour que j'appuie cela d'autres arguments. Pourquoi donc les dégoûts qu'on semble vouloir lui donner au Miroir? 11 avait demandé un surcroît de payement; mais, certes, il n'a jamais pensé à en faire un sujet de plainte pour personne! Il a pu (et je le crois) s'y prendre fort mal; mais cela n'est point une raison de lui faire payer trop cher une maladresse. Vous le connaissez assez, mon cher ami, pour croire qu'il rend parfaitement justice au talent des autres, et qu'il n'avait mis dans la balance, en sa faveur, que des titres qu'on n'est sûrement pas tenté de lui disputer, je veux dire ses malheurs passés et sa position présente. Vous devez avoir, plus qu'un autre, du crédit à un journal que vous avez créé. Voyez donc, je vous en prie, à faire disparaître des causes de dégoût qui agissent bien plus sur une tête comme la sienne que sur toute autre. Vous me jugez trop amicalement pour que je n'espère pas que mon intervention lui sera utile auprès de vous; pourtant je ne lui en dirai rien :

conserverait encore la renommée que lui valurent les qualités brillantes de son esprit. Sa meilleure œuvre est la tragédie de Sijlla, que Talnia jouait si bien.

La lin de la vie de M. Jouy fut assombrie par le chagrin et la maladie. Dès 18'27 il perdit la grande partie de ce qu'il possédait pour avoir écouté les amis qui lui conseillèrent de jtubiier à ses frais, en 27 volinues in-8°, ses Œuvres complètes.

iVmi particulier du duc d'Orléans, M. de Jouy ne fil pas d'opposition au gouvernement du roi Loiiis-I'hilippe. 11 est mort au chàttîau de Saint-Germain-on- Laye, le 4 septembre 1840, après avoir travaillé toute sa vie au double triomphe de la liberté et de la raison.

sa susceptibilité, un peu oml)rageuse, pourrait s'en effrayer. Ne me mêlez point non plus dans cette affaire, parce que, je vous le répète, je sens qu'il y a quelque ridicule à se mêler des affaires des autres.

Je commence à sortir un peu ; mais vous êtes loin de moi ; pourtant je tâcherai d'engager mes jambes à me porter jusqu'à la rue des Trois-Frères, pour aller un de ces jours faire mon compliment à madame Boudonville*, et m'informer des nouvelles de madame de Jouy. J'ai appris le départ de Boudonvilie, mais avec l'assurance de son prompt retour. Je vous en félicite.

Oh çà ! vous allez donc en prison ! si encore on vous donnait la maison de santé où je suis ! J'y prolongerais mon séjour. Je vous verrai, je l'espère, avant votre réclusion. Dans tous les cas, je connais le chemin de Sainte-Pélagie.

Adieu, séditieux Ermite. Tout à vous du fond du cœur.

GVII

A MONSIEUR FÉLIX CADET DE GASSICOURT

Tu me pardonneras, mon cher ami, de partir sans t'aller voir, quand tu sauras qu'avec l'intention d'aller te remercier aujourd'hui de toutes tes attentions, je me trouve si peu de jambes, que moi, qui déteste d'écrire, j'aime mieux prendre ce moyen pour m'excuser auprès de toi, que de m'embarquer dans une course qui m'épouvante. J'espère bien que la campagne me rendra mes forces épuisées. Je pars à quatre heures, pour revenir dans une quinzaine. Aussitôt mon retour tu me verras, et je te dirai ce que j'aurai décidé pour l'Ermitage.

Tout à toi de cœur. Béranger.

* Mademoiselle Emma de Joiiv.

Mes respects à madame quand lu la verras. J'ai rencontré madame Cljevassut et M. Lasserre à Sainte-Pélagie.

A MONSIEUR BÉUARD

29 juillet 1824.

Mon cher Bérard, la société Manby me poursuit de notes et de demandes. A l'instant de partir, je trouve cliez moi un mot d'une personne qui a passé pour me demander un quatrième cinquième. Je vous en donne avis, pour faire ce que bon vous semblera.

C'est le cas de vous faire part de mes réflexions au sujet de cette action de 2,500 francs.

De compte fait, je suis forcé, par surcroît de charges, de dépenser annuellement de 5 à 3,200 francs par an. Je ne sais si j'en pourrai diminuer quelque chose, mais je crains bien d'avoir plutôt à ajouter à ce compte.

Je juge donc inutile de rester chargé de cette action Manby, et il me semble plus simple, si je puis m'en défaire, de laisser les fonds que j'y consacrerais de côté, soit en caisse, soit dans un placement à court terme, pour m'en servir à combler mon déficit dans les deux premières années qui vont s'écouler.

Vous sentez que c'est forcément que je prends ce parti ; mais enfin, il n'est pas convenable non plus que je m'endette ayant un petit capital, ou que je sois de nouveau à charge à mes amis. Si, à cet égard, le parti que j'indique n'était pas le meilleur, je suis tout disposé à m'en rapporter à vous pour en prendre un autre : nous en pourrons causer à mon retour. Mais, si vous l'adoptez, je vous délivre, dès

DE DERANGER. 253

à présent, du soin de remplir la bourse de MM. Manby, qui me semble l'urieusemenl sonner ereux.

P. S. Je monte à l'instant en voiture avec Gévaudan, qui s'est foulé le pied, et qui va être confiné au moins quinze jours à Rungis.

A MONSIEUR ROUGET DE LISLE

Je vous prie de m'excuser, monsieur, si j'ai tant tardé à vous envoyer la cbanson que vous m'avez demandée ; la paresse est mon péché d'habitude. Je suis d'autant plus coupable cette fois, que j'ai à vous remercier de la charmante production dont vous avez bien voulu me donner un exemplaire.

' C'est ici la première lettre de Béranger à Rouget de Lisle. L'auteur de la Marseillaise a. toujours été pour notre poëte l'objet d'une sympathie particulière et on pourrait presque dire d'un culte, car Béranger voyait dans l'homme la vivante image de la Révolution. Rouget de Lisle, qui a trouvé comme par hasard un chant sublime, l'un des plus grands coups de clairon qui auront retenti dans riiisloire des hommes, n'était sans doute pas le génie qui semblait inspirer à Béranger une amitié si pleine d'émotion et de respect ; mais qu'importait l'étendue de cet esprit : c'était de cette bouche qu'était sortie la chanson des héros ! aussi Béranger pensait que la France n'eût pas dû laisser dans l'abandon celui qui avait rhythmé la cadence de tant de victoires, et il jugeait que Napoléon, en laissant Rouget de Lisle dans sa misère obscure, s'était privé d'un de ces mouvements de reconnaissance nationale dont il savait souvent montrer au peuple la grandeur. Plus loin nous verrons que c'est Béranger qui paya la dette de la France.

Âme fière et triste, mais irrésolue et quelquefois coupable de trop d'abandon, Rouget de Lisle a vécu longtemps d'une façon misérable. La correspondance de Béranger dira quels furent, avec Béranger lui-même, ses amis et ses consolateurs,

Né à Lons-le-Saulnier, le 10 mai 1760, Rouget de Lisle est mort à Ghoisy-le- Roi, chez 31. Voiart, le 25 juin 1855.

L'ouvrage dont il est question dans les b'ttres CVIII, CIX et CX, doit être le recueil de chansons faisant suite à l'Almaiiach de Paris et des départements ^ publié en 1825 parle libraire Ponthieu, ou plutôt les Cinquante chants français, de différents auteurs et musique de Rouget de Lisle, qui commençaient alors à paraître chez l'auteur et qui lurent terminés l'année suivante. Le prix de souscription était de 20 francs.

ex

A MONSIEUR ROUGET DE LISLE

Rungis, 29 août 1825.

Monsieur,

Je n'ai pas encore fait usage d'eau do goudron, bien que les médecins en reconnaissent l'efficacité. Je n'en suis encore qu'aux eaux d'Enghien et aux vésicatoires volants : tout cela me retient à la campagne; mais je n'oublie pas la mission dont M. Laffitte m'a gratifié. Je cliarge un de mes bons amis de vous porter les 500 francs que je viens de faire toucher chez lui. La personne qui vous remettra cette somme ignore d'où elle vient et pourquoi elle vous est remise ; comme elle ne vous connaît pas personnellement, ayez la bonté de lui donner un reçu si elle vous en demande ; mais faites-le en mon nom seulement et comme souscription à votre recueil. Dorénavant je m'arrangerai pour n'avoir pas besoin d'intermédiaire. Excusez-moi pour cette fois, et recevez, monsieur, l'assurance de la considération distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être

Votre très-humble serviteur. Béranger.

P. S. Je viens de rappeler à M. Laffitte la promesse qu'il m'a faite de parler de vous au duc d'Orléans \

A MONSIEUR ROUGET DE LISLE

Je VOUS remercie pour tout ce que vous avez la bonté de m'apprendre. J'ai vu aujourd'hui vos annonces dans le Courrier et le Conslilutiomiel ; j'espère que tout marchera

* Lettre communiquée par madame Élisa Voiart.

de soi-môrnc maintenant; je crains bien qu'il n'en soit pas ainsi de mon affaire. Cependant j'ai levé les obstacles relativement aux libraires, mais à mes risques.

J'avais omis de vous faire savoir que Bérard s'est toujours regardé comme un de vos souscripteurs pour un exemplaire, et qu'il vous prie de le lui faire parvenir.

Adieu, tout à vous.

Les catalogues de vente d'autographes annoncent deux lettrco datées de 1825, que nous n'avons pu retrouver. L'une, peu importante, est du 14 février ou septembre; elle est relative à une affaire de contrefaçon pour laquelle le parquet, qui est de nature inquiétante, inquiétait Béranger et dont il semble qu'il parle dans la lettre CXI. L'autre, du 1" août, est adressée à Bory-Saint- Vincent, et traite des races humaines (Vente Laverdet^ du 2 juin 1857). L'analyse du catalogue contient, du moins, une opinion de Béranger et deux vers qui paraissent détachés du poëme perdu de Clovis.

« Il a toujours pensé, y est-il dit, que la race humaine n'avait pas eu qu'un seul auteur, et que Dieu n'avait pas mis plus de parcimonie dans la création de l'homme que dans celle de tous les autres êtres.... Mais en vérité ne suffit-il pas de tout ce qu'il voit pour croire à différentes espèces, et même pour les reconnaître à travers le mélange continuel qu'elles ont subi : « Oh ! « le beau travail qu'il vous reste à faire pour faire entrer ce sys- « tème complet dans la tête de nos bons Parisiens ! Ce peuple si « bariolé à qui je disais un jour en parlant des Gaulois :

Les crois-tn de la terre enfants nés sans aïeux? Ils n'étaient pas encor que le monde était vieux. »

* Nous ne saurions trop exprimer la gratitude que nous ont fait ressentir, dans nos recherches, les aimables attentions de M. Laverdet. 11 enîcnd son métier en artiste ; et c'est heureux quand une branche des études historiques vient à se former, qu'elle se trouve ainsi placée entre les mains délicates d'un homme qui la traite noblement. Nous devons beaucoup de lettres k l'obligeance de M. Laverdet; nous lui devons encore plus d'indications.

A MONSIEUR ANTIER

Ce 14 novembre 1823.

Mon cher ami, j'ai eu enfin un moment de liberté pour aller à Passy ^ La maîtresse du logis était d'une amabilité extrême; elle m'a chargé de te faire savoir qu'elle t'attend à dîner, jeudi prochain, 20 du courant, à cinq heures, avec le docteur Puzin et autres convives dont Mellet et moi faisons partie. Je voulais que Quenescourt t'écrivît, mais il a prétendu qu'un mot de ma part suffisait. Si tu ne pouvais accepter cette invitation pour jeudi, fais-le-moi savoir surle-champ, pour que j'en prévienne les habitants de Passy. Mille amitiés à madame Antier, à tes filles et au camarade Ernest ^ Tout à toi.

Nous croyons pouvoir placera la date de la (in de l'année 1825, l'une des nombreuses lettres qui nous ont été adressées à propos de notre publication. Nous choisissons celle-ci parce que la valeur du service rendu par Béranger est assez importante. C'était bien avant 1850, c'est-à-dire bien avant de prendre sa retraite dans le genre d'égoïsme dont a parlé M. Cuvillier-Fleury que Béranger faisait hardiment le bien, sans s'inquiéter de ce qu'on en pouvait dire après sa mort. Si quelques-uns ont oublié sa vigilante et douce bonté, il est consolant de penser que quelquesuns de ses obligés s'en souviennent et n'en rougissent pas. Voici donc un extrait de la lettre de M. Julien Blanc :

« Ce l'ut chez un de ses amis intimes. M. Sin)on Bérard, que je fis la connaissance de Béranger, il venait de publier, chez Didut frères, lesdeuxpremiersvolumesdeseschansons. J'eus le bonheur

' Chez M. Quenescourt.

» Fils de M. Antier.

])\ù BÉUANGEH. ^hl

tlo luircndi'C alors un petit sorvice ; service do si minime imi»oitaiice, qu'il est vraiment inutile de dire ici en quoi il consistait. Au reste, je ne mentionne cette circonstance que pour montrer combien lîci'anger savait être reconnaissant de ce qu'on avait fait pour lui être agréable.

Dix-huit mois plus tard, un événement qu'il m'avait été im- |)0ssiblc de prévoir vint me mettre tout à coup dans un grand embarras nuancier. J'eus à faire face à un remboursement de plus de 20,000 l'r. J'étais dans l'industrie ; et, quoique je ne fusse pas dans une mauvaise position, mes ressources disponibles ne me [)ermcttaient pas de résister h ce coup. Ne pas remboursera [)résentation devait nécessairement me faire perdre mon crédit, et m'obliger peut-être à arrêter mes travaux. N'ayant à offrir ni garantie hypothécaire, ni valeurs de portefeuille, je ne savais à qui m'adresser. Pourtant je savais parfaitement que cette impossibilité de rembourser cesserait au bout de cinq ou six mois.

Fort de cette conviction, j'eus l'idée de m'adresser à Béranger.

In ami commun, M. Ijcjot, fut chargé de lui dire que je désirais le voir pour lui demander un service. Un rendez-vous me fut donné pour le soir même. Grande était mon émotion ; cependant l'empressement que mettait Béranger à me recevoir me rassura. Evidemment, me disais-je, ses dispositions doivent être bonnes, puisqu'il n'hésite même pas à m'entendre.

Je ne comptais pas trouver chez lui toute la somme dont j'avais besoin; mais j'espérais que, s'il consentait à m'en donner une partie, son exemple me servirait à trouver, parmi ses propres amis (c'est-à-dire tout à fait en dehors de mes relations de commerce), quelques imitateurs.

Béranger m'accueillit avec bienveillance. Je lui exposai ma situation, mais surtout j'insistai sur la certitude que j'avais de pouvoir rembourser dans quelques mois l'argent qu'on voudrait bien me prêter.

J'ai confiance en vous, mon cher Blanc, me dit Béranger, et je

serais très-licureux si je pouvais vous être utile. Vous connaissez

bien votre [)osition ; dites-moi donc franchement quelle somme

vous serait nécessaire; car, vous le save^i, quand il s'agit d'argent,

il est toujours dangereux de faire les choses à moitié. — J'aurais besoin de '20,000 i'r., répondis-jc. — 20,000 ii'.! mais, mon cher Bhinc, je n'ai pas pareille somme à ma disposition, Bérard a placé presque tout le piuduit de mon édition, et il doit lui rester peu de chose à moi.

J'allais lui répondre que je ne demandais pas qu'il lue prêtât la totalité des 20,000 fr., lorsque, me coupant brusquement la parole : Il me vient une idée, me dit-il ; je verrai Bérard demain matin; revenez me voir à midi; j'espère que nous trouverons ensemble le moyen de vous tirer d'embarras.

Le lendemain, en effet, par les soins de M. Bérard, agissant au nom de Béranger et sous la garanlie de ce dernier, un crédit de 20,000 fr. me fut ouvert pour six mois chez MM. Vassal et C'*, banquiers.

Pour qu'on puisse apprécier à sa juste valeur l'action de Béranger, il convient ({ue je rappelle ici quelle était, à ce moment, la situation démon bienfaiteur. Il avait perdu sa place de 1,800 fr. au ministère de l'instruction publique; et son édition avait produit 52,000 fr., qui était toute sa fortune. Ainsi, sans la moindre hésitation, cédant à l'élan de son bon cœur, et sans autre garantie que ma parole, Béranger risquait, pour me sauver d'une catastrophe, les deux tiers de son avoir!

Après trente-quatre ans, le souvenir de ce beau jour excite encore chez moi des larmes d'attendrissement. Si je fus sensible au service d'argent qui sauvait mon crédit, je fus surtout profondément touché de la manière dont il venait de m'êtrc rendu; et, pourquoi ne le dirais-je pas? je fus fier, aussi, d'avoir inspiré une pareille confiance à un homme comme Béranger*

29 avril 182i.

Je reçois à l'instant votre lettre et votre charmante chaii-

' M. Vaissière avait un lalcnl réel pour la chanson, et son petit recueil est estime. 11 fut, avant 1850, rédacteur de l'Ami tle la Cliaiie, journal libéral, et même républicain, de Clcrmont-Fcrrand, et eut maille à partir avec le parquet

DE BÉRANGEU. 259

son. Je vous remercie de lout ce que l'une cL l'autre ont d'aimable et d'obligeant pour moi, et me bâte devons faire savoir que ce serait avec le plus grand plaisir que je recevrais votre visite, si vons vouliez vous donner la peine de me venir trouver, vers midi, rue du Faubourg-Poissonnière, 21.

Je vous demande pardon de ne pas faire la démarclie moi-même, mais l'état de souffrance où j'ai été depuis trois mois me prive de ce plaisir. Je ne sors que par ordonnance du médecin, et je ne vais pas encore loin \

A MONSIEUR GUERNU

5 mai 1824.

Mou ciier Gucrnu, j'ai lu ta pièce avec une scrupuleuse attention. 11 y a de fort jolies choses; mais j'y trouve peu d'intérêt, encore moins d'action. Ton Dorlis est un beau parleur à qui tout sert de texte pour des tirades plus ou moins heureuses, mais qu'il eût fallu, je crois, entourer lout autrement pour en tirer des effets comiques. Les personnages qui se meuvent autour de lui rentrent trop dans les données communes : peut-être eût-il fallu le rendre victime ou dupe de fripons et de sots : mais alors même naissait l'inconvénient de ridiculiser trop l'enthousiasme, qui, certes, n'est plus à craindre chez nous, n'étant pas la maladie ordinaire des sociétés blasées. Cette disposition d'esprit ou de caractère, comme tu voudras, ne m'a jamais paru susceptible de succès au théâtre. Je crains que ton

de cette ville. Après 1850, il se rallia. Il est mort en 1855. Son caractère était facile, et si ses principes politiques varièrent, ses amis particuliers n'ont eiu^u'à se louer de la sûreté de son commerce.

• Lettre connnuniquce par madame veuve Vaissièrc.

260 CORRESrONDAISCE

sujet ne l'ail porté malheur. Il se peut aussi que la manière dont je le considère m'ait porté à juger ainsi de ton ouvrage. D'ailleurs, je suis bien sûr que mon opinion ne fait pas loi pour toi, et que tu n'en feras pas plus de cas qu'elle ne mérite. Je suis donc à ton service, si tu penses qu'une lettre de moi puisse être bonne à quelque chose auprès de Damas ou de Bai)tistc aîné *.

Pardonne à ma franchise, et crois-moi (on dévoué '.

GXV

A MADAMK DAVILLIER"

10 mai.

Vous qui êtes si bonne, voulez-vous faire un acte de charité? Voici un ouvrage en trois volumes de ce pauvre Magalon *, qui depuis un an est encore à Sainte-Pélagie. Ces trois volumes se vendent dix francs. S'il vous convient de les garder, vous rendrez grand service au malheureux prisonnier. Il vous suffit de me répondre un oui, en ne me renvoyant pas l'ouvrage ; nous compterons après.

Vous voyez que je suis toujours occupé de prisonniers : on se donne bien de la peine pour Pi...^; je crains toujours

* Acteurs de la Comédie-Française. Baptiste aîné se retira en 1827.

- Lettre communiquée par M. Leroux, graveur.

^ Madame Davillior, femme du célèbre industriel de ce nom, est la Marie de ([uelcjucs-unes des chansons de fête de Déranger, comme le Poète de Cour et les Missioiuiaires de Montrouge.

■* J. 1). Magalon, écrivain politique, né en 1794, qui avait d'ahord adopté les idées légitimistes, mais que les crimes de la Terreur blanche en écartèrent. Il avait fondé, en 1822, le petit journal l'Album, qui fut des plus hardis dans la grande querelle qui se vidait entre le parti de la Révolution et le parti de l'Église. Arrêté le 5 février 1825, puis condamné, le 21 avril, à treize mois de prison, il fut, del'arisà Poissy,liéà la chaîne des forçats. Cet indigne traitement excita les plus vives clameurs ; et c'est à Chaleaubriand que Magalon dut d'être transféré, au bout de quinze jours, à Sainle-I'élagic. Sans l'iniquité des agents do M. de Corbière, il eût été moins coniui.

5 M. il..., pour <pii et à qui Déranger a écrit idusicurs fois des lettres, où se

DE DÉP.ANCEP.. 2G1

cependant que le succès ne nous écliappc. En vci'ilé, ce ne sera pas de notre faute. C'est encore là un infortuné pour qui je vous mettrai à contribution, ainsi que vous avez eu la bonté de me le promettre.

Adieu, madame, je vous baise les mains, et vous prie de faire mes amitiés respectueuses à M. Davillier.

Votre tout dévoué *.

GXV[

A MONSIEUU FÉLIX CADET DE GASSICOURT

, Août 1824.

Mon cher ami, je t'envoie la lettre que Dupont m'adresse pour toi; il me dit et te dit sans doute aussi pourquoi il ne t'a pas apprécié plus tôt, et combien il en est honteux.

Ton beau-frère Paul " m'est venu voir hier. Il m'a appris, à ma grande surprise, queDubois désirait la députation. Pourquoi ce diable d'homme ne nousa-t-il pas dit cela plus tôt : nous l'eussions fait passer si facilement au grand collège! J'en ai parlé à LalTitte, qui éprouve le même regret que moi, et qui se promet bien de faire ce qu'il sera possible pour le faire porter comme remplaçant de l'un des six députés à réélir à Paris. De ton côté, fais tout ce que tu pourras pour lui assurer un arrondissement. Le 0" me paraîtrait assez convenable. Crois-tu nécessaire que j'écrive à Barthe'"

marque si nobleiiienl la Ijon'u; cle son cœur cl sa pitié pour rinforluuo, n'a pas lasse son bienfaiteur, même au bout de trente ans.

* Lettre comnumiquée par M. Pérignon.

- .M. Paul Dubois, aujourd'luii tloycn de la Faculté de médecine.

5 M. Fàiix liarîhe, né le 28 juillet 1795, alors simple avocat du parti libéral, plus tard minisire de l'inslruclion publique, minisire de lajuslice, premier président de la cour des Comptes, pair de France, clentin sénateur. Bcranger avait pour M. Barlhe plus que de l'estime de parti ; il l'aimait, et, conune onle verra, son rd'iertinn ne s'of^! ]ins évamniie tout entière !(irs(pie M. B;irilie se trouva danr. le

ou que je le voie à ce sujet? Si mon avis pouvait être de quelque poids, je dirais que je ne connais pas de nomination qui puisse être plus populaire à Paris. La basse classe croirait avoir son représentant, et les classes supérieures ne pourraient qu'applaudir à ce couronnement d'une vie si honorable et si utile.

Enfin, mon cher ami, autant par amour de la chose publique que par amitié et reconnaissance, il n'est rien que je ne fasse pour gagner des voix à Dubois \ Indique-moi donc ce qu'il faut que je fosse, hors du cercle oiî j'ai déjà agi, pour arriver au résultat que nous nous proposons. Je m'y mettrai jusqu'au cou.

Mes hommages à madame Gassicourt. Tout à toi de cœur.

A MONSIEUR MACCaRTIIY'''

Rmigis, 29 août 1824.

Monsieur, à l'instant où j'allais retourner à Paris pour avoir le plaisir de vous voir et pour causer encore de l'affaire à laquelle vous voulez bien vous intéréresser, ma position a éprouvé un nouvel échec, qui ne me permet pas ce petit voyage. Comme je crains que vous ne parliez bientôt pour Londres, si, comme je l'espère, votre santé est rétablie,

camp opposé à celui où conlinuaieiil àlullcr le plus grand nombre des amis de IJéranger. 11 disait que c'était un homme de bon cœur, et qu'il niellait le bon cœur au-dessus de tout. Ce témoignage de l'auleur du Dieu des bonnes Gens vaut bien des éloges, et l'emporte, à ce qu'il semble, sur bien des avanlages de la vulgaire fortune.

* Anioine Dubois,né à (iramal, prèsdeCahors, le 17 juillet 175G, avait alors soixante-huit ans. Il n'est mort que le 50 mars 1857. U avait élé destitué du poste de cliirurgien en chef de la maison de santé où il élait entré en 1802, et qui s'a[ijielait dès lors, connue elle se nomme aujourd'hui la maison Dubois.

- Lellre communiquée par K. de lilossevilie.

je prends le parti de vous rappeler en peu de mots ce que j'ai eu l'honneur devons dire :

Vendre à Londres la propriélé de mon recueil (pour l'Angleterre), avec une cinquantaine de chansons nouvelles ;

Joindre à ce recueil une préface en anglais, qui pourrait contenir quelques détails sur l'auteur et sur les procès qui lui ont été intentés, si on juge que cette matière puisse être de quelque intérêt ;

Ajouter aux chansons les notes historiques ou explicatives qui seront jugées nécessaires, le tout en anglais;

Faire de tout cela deux ou (rois volumes, à la volonté du lihraire et selon le format qu'il voudra adopter;

Accompagner le tout des airs notés, si l'on y trouve de l'utilité.

Telles sont, monsieur, les seules bases du traité à faire que je puisse arrêter d'avance ; quant au reste, je le remets à votre décision. Je ne puis confier mes intérêts en meilleures mains. Si vos tentatives n'ont aucun succès, ce qui ne m'étonnerait nullement, je serai persuadé qu'il n'y aura manqué de votre part ni zèle ni bienveillance. Agissez donc comme pour vous, monsieur, et croyez d'avance à toute la reconnaissance que je garderai des peines que je vais vous donner.

S'il y avait nécessité pour moi de passer en Angleterre pour conclure cette affaire ou pour la diriger, malgré ma mauvaise santé, malgré mon ignorance de la langue, je m'y déterminerais. Je ne ferai rien, au reste, que d'après vos conseils.

Je ne crois pas nécessaire devons dire que je ne voudrais pas que cetto affaire s'ébruitât à Paris.

Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération la

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plus dislinguéo, cl l'ailos, je vous prie, agréer mes honunages à madame. Yolrc Irès-humble serviteur. Déranger. Rue (les MarUjrs, numéro 25 ^

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