‹ Correspondance de BérangerChapitre 28 sur 73 · A MONSIEUR FORGET · texte numérisé non relu

A MONSIEUR FORGET

•19 scplciiibre 182/t.

Mon cher oncle,

Je te remercie de la bonne nouvelle que tu me donnes. C'en est une, en effet, qu'un mariage qui semble honorable de tout point. J'ai vu M. Taffin père à Paris, non chez M. Ternaux, mais, il me semble bien, chez Gévaudan, qui le connaît beaucoup et qui fait le plus grand éloge de lui et de sa maison. D'après ce que tu me dis de son neveu, il faut espérer que Félicité sera aussi heureuse qu'elle le mérite.

Je voudrais pour beaucoup pouvoir aller à la noce ; mais ma poitrine, qui vient encore d'éi)rouver une nouvelle atteinte, dont heureusement les suites n'ont pas été graves, ma poitrine ne permet pas d'espérer que je puisse me rendre auprès de vous pour la cérémonie. Je n'en suis pas moins sensible à l'invitation que M. Tafhn et mon futur cousin te chargent de me faire. Fais-leur-en mes remercîments, et assure-les de mes regrets. Quanta madame Née', je compte bien qu'elle ne m'en voudra pas, et sera persuadée qu'il faut qu'il y ait impossibilité, si je ne vais pas, en l)on compère, l'aider à marier sa 011e. Au reste, il y a près

1 Dans la maison de .Manuel.

- Madame Née (Félici:c Formel), hiUc-aièrc de M. Aiiguslc Lefrangois, csl la jenne cousine de Béranger, dont le nom est cité dans 1 anecdote littéraire qui suit et qui a dt'jà pris place à la fin de ïiippcndice de Ma Biu'jraphie.

C'était à l'éronne, ci Céran^er avait (piinze ans. Les jeunes lilles de la ville (li'vaiL'iii rendre aux jeunes f'^arço)!?., \un\v la Saiiit-.Mcolas, une ji.'iile lèlc qui

DE RÉr.ANGEPw ^2G5

(l'un moisoncoro, et il se pou! qno je rnc, (rniivcMiiioux alor.--. N'ycomplez pourtant pas plus que je ue l'espère. D'ailleurs, je suis tout entier occupé du départ de Lucien. Une occasion lavorable se })résentc, et son départ est fixé au 10 octobre pour l'île de Bourbon. Je lui fais une petite pacotille qui pourra bien me coûter 9 à 10,000 francs. Tu diras peutêtre que c'est beaucoup aventurer; mais il ne se croit propre qu'à cette sorte d'entreprise, et je ne veux pas qu'il ait à me reprocher d'avoir rien négligé de tout ce qu'il m'était possible de faire pour lui. 11 en résultera pour moi une grande diminution de revenu, mais c'est encore une économie, si je calcule sur ce qu'il me coûte ici à ne rien faire. Il doit bien sentir que je ne pourrai plus rien doinier ^ après cela. C'est à lui à se tirer d'affaires désormais, à moins que la Providence ne me mette à même de lui fournir d'autres secours.

Mais revenons au mariage de ta pelite-fille. Tu me demandes des couplets : tu sens que j'ai le temps d'y penser;

leiiravail été olferle ù cUcs-iiiénies pour l;i Saiiilu-C;iihL-iiiU'. Une cousine do Béruni^tT, à peu pivs ùu même âge que lui, le pria de l'aire pour sescompaguos un couplet de circonstance, lllît celui-ci :

Aui : Avec la jeu, dans le villiige.

Jeunes yciis, la roioiuiaissaiico A coiiiijusé notre bouquet :

Pour Heurs nous portons la décente Et ))Our coniplinient un couplel.

Amitié, j,'aielé, badinage, Voilà ce (jne nous appo^ton^ ; Ce qu'au reste pi'escrit 1'uh.nye, C'est de vous que nous l'attendons.

Le couplet lui chaulé el applaudi. « Eh bien, Félicilé, demandait le lendemain Béranger à sa cousine, as-lu chanté? — Oui, et tes amis le feront compliment. — Et après'? — On a fait recommencer. — Voilà tout'? — On'y avail-il encore ? — Ilien, rien. » Et Béranger courut se moquer des jciuies gardons de Péronne, qui n'avaient pas su prendre un baiser offert gracieusement.

Ce coupk'l, fait à quinze ans, dans l'alelier de l'imprimeur Laisney, est sar.s doute l'un des premiers essais de Béranger.

* Béranger (.oiuia toujours, et au moais i,UOO frifurs par an jus(|u'iii 18i(i.

seulement, jo le préviens que depuis deux mois mon esprit est d'une paresse désespérante. Ne te fâche donc pas si je ne remplis pas ton attente. Si j'étais sur les lieux, je répondrais de moi : à le vrai dire, je regarde tous ces couplets de fêle et de noce comme des inutilités. Quelques verres de bon vin valent mieux pour égayer des convives. Cependant j*y penserai sérieusement.

Adieu, mon cher oncle; embrasse bien ma lante, et dislui que j'espère que la noce de sa petite-fille lui rendra un peu de santé. Je crois plus au pouvoir du bonheur qu'à celui de la médecine. Ne m'oublie auprès d'aucun de tes enfants, surtout auprès de madame Née, que j'embrasse de tout mon cœur. Je charge sa fille de présenter mes compliments à M. Lefrançois*.

Fais part à ma tante Bouvet des détails que je te donne sur Lucien.

Adieu encore une fois. Je t'embrasse et suis pour la vie ton dévoué neveu et ami".

Page 1