A MESSIEURS BASTIDE ET THOMAS
17 janviers
Mes bons amis, il me faut encore du bois. Je fais deux feux, et Manuel m'aide un peu. Envoyez-moi donc de quoi me chauffer.
Tout à vous de cœur*.
* M. Auguste Lefrançois, le futur ôpoux.
- Lcllro communiquée par MM. Lefrançois.
^ Cette lettre n'est pas autrement datée; elle ne peut être antérieure au moment où Béranger alla demeurer rue des Martyrs avec Manuel. MM. Bastide et Tliomas taisaient alors le connncrce des bois.
* Lettre comnumi(|ut'-i' inii- M. Decaudaveiue.
DE lîÉRANGEU. 267
A MONSIEUR CAUCHOIS LEMAIRE
J'allais vous répondre que nous ne pourrions pas dîner chez Gassicourt demain; mais Manuel et moi venons de renvoyer une invitation dont il avait déjà parlé à Félix. Seulement, à notre grand regret, nous sommes obligés l'un et l'autre d'être de très-bonne heure dans la maison où nous ne dînerons pas. Youdra-t-on nous permettre de nous retirer d'avec vous à huit heures? Si on en a assez de nous comme ça, tout pourra se concilier, et Manuel réparera la bêtise qu'il a faite samedi passé! Sollicitez donc notre pardon d'avance pour la nécessité où nous serons de nous en aller aussitôt le dîner fini.
Je pourrai peut-être sortir de bonne heure aujourd'hui, c'est-à-dire à midi. Je monterai chez vous. Nous allons à trois heures, avec M. Jacob, voir les tableaux de David \ Laffitte y vient aussi. Il est fâcheux que vous ne veniez pas avec nous, vous pourriez demander la réponse à votre lettre d'hier, car je présume que Jacob ne vous a pas répondu, puisque vous ne m'en dites rien. Nous avons eu beau temps hier, mais il fait bien plus beau aujourd'hui. Je regrette que notre course à la campagne n'ait pas été retardée. Dupont' est revenu hier. Manuel et lui se sont enfin vus.
Gévaudan va plus mal. J'en désespère. Ce que je vous avais dit de sa position est juste : Dubois^ me l'a confirmé. Son mal a fait invasion dans la poitrine, qui se remplit
1 David est mort exilé à Bruxelles, le 29 dêceiiiljre 1825. - Diijioiit (do l'Euro).
"• Antoine Diihois.
2G8 CORRESPONDANCE
(l'eau. Il M cependanl en une assez bonne nuil, mais depuis cinq heures l'éLat a empiré.
Adieu, si je ne vous vois pas*.
GXXI
A MONSIEUR GUERNU^
Je regrette, mon cher ami, de ne pouvoir accepter ton invitation pour dimanche; mais j'ai promis d'aller voir des tableaux ce jour-là, et suis forcé de tenir parole.
J'aurais eu d'autant plus de plaisir à passer quelques instants avec toi, que j'aurais voulu causer un peu longuement de ta pièce. J'y ai trouvé d'excellentes intentions, des vers fort heureux, quoique le style soit quelquefois négligé : au moins m'a-t-il paru moins soigné, moins clair que celui de tes autres ouvrages.
L'observation la plus grave que j'aie à te faire porte sur l'absence du comique, ou plutôt de gaieté dans les scènes. Le sujet et le fond de la pièce exigeaient, il me semble, (jue tu cherchasses les moyens d'en varitii* l'effet, qui ])ourrait être un peu monotone. L'arrivée de Belcourt au dénoùment est brusque, et il n'en résulte point assez de satisfaction pour justifier ce moyen. Le départ de Saint-Brice semble ouvrir carrière à un autre acte, plutôt que de voir terminer la pièce. Tu as voulu éviter ces révolutions subites de caractère, qui sont si fort usées au théâtre : mais ce qui complète le misanthrope n'est [)as assez nécessaire pour le susccpli-
* Celle leltre, coiiune le polil mot écrit à MM. iîaslitle el Thomas, a été insérée, parce que c'est l'une des rares lettres où est marquée la trace de l'amilié qui unissait Béranger et Manuel. Ils ne se quillaicnl plus.
- Citle lettre n'est pas datée. Le. commencement semble autoriser à la placer immédiatement auprès de celle qui [irécèJc. Elle a même élé écrite probalilcnieiit quelques jours plus lût.
DE BÉRANGEK. 269
l)le, pour (lu'on ne l'accuse pas d'avoir laissé l'inlèret en l'air, si je puis m'cxprimcr ainsi. Tu me trouveras peut-être trop sévère, mais j'aime mieux pécher ainsi que d'omettre aucune des réflexions que m'a fait naître une lecture attentive. D'ailleurs, dans les plus mauvaises critiques, il y a quelquefois le germe d'une idée juste et d'un changement nécessaire. Pardonne-moi donc mon rigorisme, et crois que ma susceptibilité n'ira pas jusqu'à se courroucer si tu fais peu de cas de mes observations.
Adieu, mon cher Gucrnu; cours te présenter à l'Odéon', et compte sur les applaudissements de ton vieil ami, autant que sur la sincérité de son attachement.
Tout à toi pour la vie.
.V MONSIEUR GUEUNU-
J'ai lu les trois actes avec beaucoup d'attention; je les ai môme relus, après mûres réflexions; aussi je pense que tu me pardonneras d'y avoir mis le temps nécessaire. Voici d'abord mon avis sur la partie littéraire :
Tu semblés n'avoir senti qu'au troisième acte l'importance du sujet. Les deux premiers ne laissent aucunement soupçonner la gravité de ce qui doit les suivre. Si les intentions indiquées dans le troisième le développent enlièrement, pourquoi ce troisième acte ne serait-il pas au moins
' On voit qu'il s'agit crunc comédie du Smceptible. Proccdcmment, c'était d"nnc conv''d\o.(lc;VEn(housiasl(!. Dans la lefirc qui suit, c'est Y Indépendant on ia Manie d'indépendance que M. Guernu voulait peindre.
- Cette lettre n'est pas datée. Elle est Irès-iiapcrlanle, et ne pouvait élic omise. Ne sachant où la classer, nous la plaçons à côté d'une lettre du même genre. Comme presque toutes les leltrcs adressées à M. Guernu, elle nous a été coainiuniqiice par 31. Leroux, ^on parent.
270 COURESPONDANCE
le second, puisque Lu auras à peine assez d'espace puur y faire entrer tout ce qui te reste à dire? Quand ce ne serait pas ton avis, toujours est-il qu'il faudrait indiquer dès le commencement le but vers lequel tu fais marcher ton caractère. Cela me semblerait d'autant plus convenable, que les deux premiers actes me paraissent vides d'action. Il y est beaucoup trop souvent question d'indépendant et d'indépendance. Molière répète bien rarement le mot de son titre dans le courant de ses ouvrages : c'est un défaut de l'école moderne. Autre critique : les plaisanteries de Dusautoire, de madame de Saint-Phard, et même des personnages moins bouffons, ne sont pas toujours marquées au coin du bon goût, et je dirai aussi du bon ton, pris dans sa meilleure acception. Comme il faut penser au succès, il ne faut rien hasarder dans ce genre, par respect pour notre délicatesse, qui va souvent jusqu'au ridicule. Ton style me semble être, malgré cette observatioi] , parfaitement approprié à la comédie : il y a des passages qui, revus un peu, paraîtront excellents. Sous ce rapport, je ne puis trop te donner d'éloges; et si tu peux renoncer aux plaisanteries de mots, pour ne t'attaclier qu'à rendre celles que la situation fournit, je suis disposé à croire que ton style sera pour beaucoup dans la réussite de tes ouvrages.
En considérant toujours ton sujet sous le point de vue littéraire, je pense que ta fable paraîtra bien faiblement tissue. Trois premiers actes d'une comédie suffisent pour juger le fond de l'intrigue : aussi j'en reviens à cette idée, que le sujet s'est agrandi par le travail, et que tu as vu plus loin que tu ne l'avais fait d'abord.
Venons à la partie morale.
L'indépendance n'est appelée manie que pour les usages privés. Elle est presque inconnue chez nous dans l'applica-
DE BKRANGEU. 271
lion à la politique, et c'est une espèce de malheur. Le titre d' indépendant donné à certains hommes est un mot sans signification. Ta pièce donnera lieu à de fréquentes applications contre les lihéraux : elle pourra te conduire à des récompenses ministérielles, et tu ne peux éviter cet inconvénient. Dans un pays aussi monarchique que le nôtre, dans un pays oii l'on aura tant de peine à créer une opposition forte, vigoureuse, quoique toujours mesurée, il est au moins imprudent de tourner en ridicule l'indépendance de caractère, et le mot manie ne peut empêcher cet effet de se produire, puisqu'il sera toujours facile de confondre la juste mesure de l'indépendance avec ses excès, qui, comme je le disais plus haut, ne peuvent être à craindre chez nous. Je n'oserais môme conseiller de peindre le faux indépendant, c'est-à-dire l'homme qui feint d'éviter tout oug, pour se vendre plus cher, ou pour parvenir à dominer ; nul doute qu'il n'y ait beaucoup de gens de cette espèce : mais la satire qu'on en ferait aurait aussi l'inconvénient de permettre des applications contre des hommes qui, en effet, combattent avec sincérité contre les abus du pouvoir.
Après cinquante ou soixante ans de gouvernement représentatif, il n'y aurait pas de mal à donner des pièces de ce genre; aujourd'hui j'en vois beaucoup. Je me résume : il n'y a point de manie d'indépendance dans un pays où l'indépendance ne peut rien rapporter. Pourquoi attaquer ce qui n'existe pas? Quant aux indépendants de société, ils sont aussi en petit nombre : mais fussent-ils plus nombreux, en quoi sont-ils attaquables? à moins qu'ils ne soient des égoïstes déguisés, je ne vois point pourquoi on leur ferait la guerre.
J'aurais voulu donner plus d'étendue à mes réflexions,
272 CORUESPONDANCE
et surtout employer une meilleure dialectique pour te convaincre. Tu verras peut-être dans ces observations les idées d'un homme qui peut se reconnaître dans plusieurs passages de ta pièce; mais ne crois point cependant que cela ait influé en rien sur mon jugement. Réussis, et je suis prêt à dire ce que Montausier disait après avoir vu le Misanthrope^; en supposant toutefois que tou Damis ne fasse pas trop de folies, et ne devienne pas ambitieux à la lin de sa carrière.
A MONSIEUR GUI:RNU
28 février IS'io.
Mon cher Guernu, lorsque j'ai reçu ta lettre, j'étais retenu chez moi par un gros rhume. Quelques sorties que j'ai hasardées depuis ne m'ayant pas réussi, je me suis de nouveau claquemuré, et je ne sors qu'en plein soleil, heure où l'on ne te trouve pas chez toi : car malheureusement nos heures ne correspondent guère. Il n'y a que le dimanche où je pourrais te rencontrer, et j'espère avoir ce plaisir à mes premières sorties complètes : quant au dîner, depuis quelque temps je m'abstiens des dîners en ville, non par régime seulement, mais pour ne pas rentrer tard chez moi. Je suis toujours retiré à cinq heures. 11 faudra bien que tout cela finisse, et nous nous verrons alors. Je te félicite de l'a-
' On croyait irriter M. de Montausier contre Jlolière en lui disant qu'il l'avait voulu peindre. JI. de Montausier pria Molière de le venir trouver; et comme Jîolièrc arrivait avec inquiétude, il lui dit que, s'il avait réellement pense à lui CM peignant le Misanthrope, qui élait le caractère du plus ])arrailenieut lionnèle lionmic qui se put ima.;iner, il lui avait l'ait trop d'iionnenr, et uu liouneur qu'il n'oublierait jiuuais. Bérangcr avait du Montausier dans le caraclèrc. Mais, s'il méprisait l'intrigue et l'cflronté dévouement de ceux qui font semblant de se sacrilicr aux grandes places, il éiail loin de ne pas aimer les liommes. Il lui j-iiHisait qu'il les vit sincères. Cette lellre-ci n'est assurément i)as sans beau!é.
DE BÉIUNGER. 275
mclioralion de la santé et de ta place. 11 laul espérer ({ue les épurations ne t'atteindront pas. Quant à moi, je vais retomber, je le crains bien du moins, sous la griffe des juges *. Mais il est inutile de te parler de cela.
Adieu, mon cher camarade. Compte sur moi au premier beau dimanche. Ton ancien ami.
GXXIV
A MONSIEUR GUERNU
J'espérais te trouver à cette heure. Je voulais savoir des nouvelles de ton ouvrage, et te dire que l'affaire des bureaux de la guerre était recommandée dans les bureaux de M. de Coetlosquet, parce qu'elle ne regarde pas ceux de M. Perccval, ainsi que nous l'avons appris par la personne qui s'en occupe. Jespère que tout ira bien ; mais il faudrait, de ton côté, l'informer de ce qu'il y aurait à faire encore.
Je pars après-demain pour la campagne ; écris-moi un mot, rue du Helder, n° 15 % afin que demain dans la journée je fasse écrire de nouveau à la personne en question, s'il y a lieu.
GXXV
A MONSIEUR BÉRARD
Mars I8'25.
Mon cher Bérard, voici ma chanson et ma lettre pour la Fayette. Faites prendre copie de la chanson pour l'imprimeur, et relisez-la attentivement, pour voir s'il ne s'y trouverait pas quelque bévue ou quelque oubli. Dans le cas où vous auriez quelque remarque à me faire, gardez le tout ; sinon, envoyez la lettre et la chanson, avec l'adresse du gé-
' Boranger ne fut pas poursuivi pour le recueil de 18'25. 2 Chez JI. Béraril.
néral, à l'envoyé américain. Je vous serai obligé. Vous auriez eu tout cela hier matin, si je n'avais été tourmenté d'un grand mal de tête qui me tient encore aujourd'hui.
J'achève une chansonnette pour mon recueil : j'espère l'avoir finie demain.
Je ne vois pas arriver les épreuves nouvelles, que j'attends avec impatience; il me semble qu'on a dû mettre les chansons en pages dans l'ordre indiqué.
J'espère vous voir ce soir. Béranger.
Peut-être remarquerez-vous un changement à ce vers :
A son nom seul sortant de leurs forêts.
En effet, il y avait : A son grand nom, etc.
On m'a fait observer ^ que les mots grand et grandi se retrouvaient trop souvent, car il y a plus loin des hommes plus grands. Docilement j'ai corrigé; le vers est moins brillant, peut-être est-il plus vrai : en cela il aurait gagné; si, cependant, vous trouviez de l'inconvénient au changement, on pourrait, à la rigueur, remettre : A son grojid nom sor^ tant de leurs forêts *.
Il y a dans le recueil des Mémoires et Lettres de la Fayette deux lettres qui se rattachent à celle-ci. La première est écrite à Dupont (de l'Eure); la seconde l'est à Béranger lui-même.
r Extrait de la lettre à Dupont de VEure :
A bord du Natchez, sur le Mississipi, 22 avril i825.
« Je n'ai pas pu avoir des nouvelles complètes sur la santé de Manuel, si ce n'est qu'il est mieux et qu'on lui a fait autrefois
* Ccnosonl assurément ni Victor Hugo, ni Lamartine, ni Musset, ni do bien moindres que leurs lettres surprendraient aussi simples dans leur dire, aussi constanmient viais, aussi éloignés du Irépied fabuleux. Celui-ci est un homme, et il n'en vaut pas moins, qui ne se croit rien de plus qu'un autre, qui fait du grand sans penser, sans dire qu'il fait du sacré.
DE DERANGER. 275
souffrir des maux inutiles. Je vais écrire à son compagnon de logement, Déranger, qui m'a envoyé une chanson aussi aimable que lui-même. »
2" Lettre de la Fayette à Béranger :
Louisville, le 12 mai 1825.
« Je vous avais écrit une longue lettre, mon cher ami; je vous exprimais ma tendre reconnaissance pour la belle et charmante ode en forme de chanson qui avait fini par m'attcindrc dans notre rapide course à travers les Etats du Sud et de l'Ouest. Je vous parlais de notre ami Manuel, et de tout ce que j'éprouve et vois dans cet heureux pays des États-Unis. Tout cela devait prendre le chemin de la rue des Martyrs, lorsque, dans la nuit d'avant-hier, notre bateau à vapeur, en remontant l'Ohio, a rencontré ce qu'on appelle un smag, c'est-à-dire un des arbres morts qui tombent dans ces immenses rivières et dont quelques-uns s'enfoncent par un bout ; l'autre bout de notre smag, caché sous l'eau, a transpercé le bâtiment, et ne nous a laissé que le temps de sortir de notre chambre et gagner le rivage. Beaucoup de lettres que je m'étais plu à écrire pendant une navigation de douze jours ont été noyées : mais aucun de nos compagnons n'a éprouvé ce sort, et c'est très-heureux. Nous voici rentrés dans le tourbillon de bontés qui nous entoure à chaque pas, et comme la poste de New- York va partir, je me borne à vous dire mille amitiés à vous et à Manuel, et à vous embrasser de tout mon cœur.
« La Fayette.
Parlez de moi bien tendrement à nos amis. C'est bien tard, et par une gazette, que j'ai appris la perte de la pauvre madame Laffitte. Presque tous les paquebots nous ont annoncé des malheurs. »
GXXVI
A MONSIEUR ANDRIEUX
BE l'académie française, professeur au collège de FRANCE*.
25 mars 1825.
Mon cher maître, j'ai encore été cloué une partie deFhi-
' Dans une de ses leçons, M. Ândricux avait parlé de Béranger; il avait dit,
ver au coin du feu, sans être toutefois aussi malade que les deux années précédentes. Il en est résulté un état de paresse qui m'a sevré de tous les plaisirs.
J'ai été vous voir il y a peu de temps * ; vous faisiez votre cours. On n'y pouvait pénétrer, et la porte était si froide que ma mauvaise santé m'a forcé de déguerpir sans vous entendre. Je ne sais si c'est ce jour-là que vous avez eu la bonté de parler de moi à vos disciples, car on m'a assuré que vous aviez eu celte bonté qui n'est pas sans courage. Je vous avoue qu'en l'apprenant je n'ai d'abord été frappé que de l'idée du risque que courait votre place : elle pouvait faire une perte irréparable. Il ne fallait pour cela qu'un mot de M. Corbière", qui ne doit aimer ni vous ni moi. Le volume que je vous envoie" ne me conciliera point les faveurs de l'autorité. S'il pouvait mériter votre suffrage, il y aurait plus que compensation.
Adieu, mon cher et bon maître, croyez qu'à la campagne ou à Sainte-Pélagie je suis toujours le plus reconnaissant de vos admirateurs et le plus respectueux de vos amis '\
A MONSIEUR GUERNU
9 avril 1825.
Mon cher Guernu, je t'envoie ce que tu me demandes, mais je ne puis y joindre les deux premiers volumes, parce que je n'en ai plus. Ladvocat et Baudoin doivent les réim-
nolamment, que Béranger était le seul de nos conicmporains qui eût fait faire (les progrès au genre de littérature qu'il avait cultivé.
* M. Andrieux était logé au Collège de France même. ' Ministre de rintérieur.
' C'était le volume de 1825.
* Lettre communiquée par M. Labrouste, directeur de Sainte-Barbe, gendre do M. .Viulrieux.
primer; alors je pourrai te les donner. L'exemplaire que je t'envoie est un peu plus complet que la plupart de ceux qu'ils vendent, ces messieurs s'ctant permis des suppressions dans une partie de l'édition *, malgré mes ordres et sans m'en prévenir : ce qui aurait empoché le livre de paraître, si je n'en avais été prévenu qu'après l'émission des exemplaires mutilés. Ils ont, même à ceux qu'ils m'ont donnés, supprimé les majuscules des noms propres, auxquelles je tenais beaucoup.
Ma santé est toujours assez chancelante. Les soins qu'elle exige m'empêchent de sortir de chez moi avant une heure, ce qui fait que je ne t'ai pu aller voir encore. Je croyais te l'avoir dit dans ma dernière lettre. Je juge par la tienne que tu te portes mieux. J'en suis ravi.
Je ferai mon possible pour t'aller voir.
Tout à toi, ton ancien ami.
1 « En 1825 jo cédai un troisième volume au libraire Lad vocal. M. de Yillèle gouvernait, et je calculai que cet homme d'État avait trop de tactet d'esprit pour iTic susciter un nouveau procès. Le penserait-on ? je me crus engagé par là à me montrer moins hostile. Le libraire et l'imprimeur furent pourtant tiraillés par la police pour obtenir de moi quelques relrancbements. J'en fis, dans leur inlcrcl, qui me parurent sans importance ; mais je résistai à de longues et nombreuses sollicitations pour me faire ôter le Cotiplet d'envoi à Manuel, qui termine les Esclaves (jmilois. Quel parti prit le libraire Ladvocat? On tira quatre à cinq mille exemplaires sans le couplet et sans quelques autres passages que la police avait fait disparaître à mon insu, et on laissa le reste de l'édition comme je l'avais exigé. Ayant été instruit de cette falsitication le jour même où Ladvocat donnait un grand dincr pour célébrer l'apparition du volume, je refusai de m'y rendre, malgré les prières du pauvre éditeur, à qui j'aurais dû pardonner d'avoir plus de peur que moi d'un emprisonnement qui pouvait ruiner sa maison. 11 n'évita pas un procès, par suite de saisie d'exemplaires non conformes au dépôt qu'exige la loi; mais l'affaire fut traitée doucement et sans qu'on me mit en cause. » {Ma Biographie.)
Vous accepterez avec bienveillance le petit volume que je vous envoie, et je souhaite que vous le lisiez avec plaisir.
Mais qu'allez-vous penser de moi ? Je vous ai promis de dîner avec vous aujourd'hui, et me voilà dans l'impossibililc de tenir parole ; je suis enfluxionné, je tousse même de nouveau : toutes raisons pour ne pas aller dans le monde. Excusez-moi donc et plaignez-moi un peu.
Ayez la bonté de dire à l'Ermite* que je ne lui ai pas répondu relativement à la Pandore, parce que je ne savais pas si mes libraires étaient en mesure de se faire annoncer. D'ailleurs, j'ai trop lieu d'être irrité contre eux pour me mêler de leurs affaires. Je vois cependant que d'autres journaux ont déjà rendu compte de ce recueil. L'Ermite fera donc ce qu'il jugera convenable. Sa bonté a toujours été si grande pour moi, qu'il ne m'a laissé que l'embarras de lui en exprimer toute ma reconnaissance. Elle est plus grande qu'il ne peut croire; cependant, c'est une dette que je voudrais encore augmenter, car dites-lui que je désirerais que ce fût lui qui rendît compte de mon nouveau recueil dans la Revue européemie; je ne sais si cela se peut et s'il y travaille encore; mais il me serait doux d'être recommandé par lui en Angleterre. Au reste, nous en causerons.
Adieu, madame Emma; malgré ma joue enflée, permettez-moi de vous baiser les mains.
Tout de cœur. Béranger.
Ne m'oubliez pas près de madame de Jouy.
' M. (ic Jouv, p('!ift dfî inndamo lî***.
Bonjour, madame ; vos yeux sont à peine ouverts, je gage. Mon page vous porte le deuxième volume de Madame de Genlis, que vous avez peut-otrc attendu. J'en aurais regret; mais Manuel ne l'a fini qu'liier, et les malades doivent passer avant les gens en santé, en dépit de la galanterie.
J'espère que l'Ermite dîne aujourd'hui chez madame Davillier. Il serait bien doux de vous y trouver aussi; mais je n'ose compter sur tant de bonheur.
Au moins, on vous verra le soir.
A MADAME ANTIER LISARDE,