‹ Correspondance de BérangerChapitre 30 sur 73 · MAÎTRESSE DE PENSION A PARIS · texte numérisé non relu

MAÎTRESSE DE PENSION A PARIS

Ce 19 décembre 1825.

Je suis retenu, depuis longtemps, pour le lundi 20, et il n'y a pas moyen de me dégager, parce que ce dîner tient à une sorte d'affaire. Tous les autres jours de la semaine prochaine me conviendraient. Marquez-moi donc celui qui pourra vous convenir. Quant à la semaine actuelle, je ne puis disposer d'aucun, car il est bon que vous sachiez que votre pauvre ami est dans les affaires jusqu'au cou : il est vrai que ce n'est pas pour lui, mais il n'en est pas moins occupé; aussi n'a-t-il pas le temps d'aller voir ses anciens amis : il ne les en aime pas moins; dites-le bien à Ernest, et présentez-lui mes excuses pour la négligence que j'ai mise à répondre à sa lettre.

A MADAME MOZIN

Ce 2 mars 182G.

Madame*, c'est avec une vive reconnaissance que j'ai l'honneur de vous remercier de celui que vous avez bien voulu faire à VOmbre d'Anacréon. Je me félicite toutes les fois qu'une personne de talent veut bien adapter de la musique à mes paroles, et je ne crois pas que mon autorisation soit nécessaire pour ces sortes de publications, qui ont presque toujours lieu sans que j'en sois prévenu. Vous avez agi avec plus de politesse, madame, et je vous en sais gré, puisque c'est pour moi une occasion de vous en adresser des remercîments. Je vous dois pourtant un avis. J'ai vu bien des compositeurs désappointés pour avoir associé leur Muse à ma musette. La librairie a souvent empêché la publication d'airs qui n'avaient d'autre tort que celui d'être faits pour des chansons de moi, et même pour des chansons qui n'avaient rien de séditieux que mon nom.

Je serais désolé qu'une pareille mésaventure privât le public du chant que vous venez de terminer. Agréez, madame, l'expression de ma considération la plus distinguée. Votre très-humble serviteur ^

A MADAME MOZIN

Ce9inaH82G.

Madame, je m'empresse de vous adresser mes remercîments pour le bel air que vous avez la bonté de m'envoyer ;

Madame Moziii était la femme de Mozin, dtî Caveau. • Lettre commiinif|uée par M. Davcnnc, (lireclcur de l'assistance publique.

DE RÉRANGER. 281

un musicien de mes amis vient de me mettre i\ même d'en apprécier tout le mérite. J'espère que le succès vous payei-a de la peine rpie vous avez prise pour mes paroles. Vous pouviez faire un choix plus heureux, mais non consacrer voire talent à une cause plus belle.

Vous joignez à cet air, madame, un chant bachique, de M. Mozin, qui me semble aussi une heureuse inspiration; mais c'est avec surprise que j'ai vu mon nom en tête de cette chanson : elle n'est pas de moi, et je n'en connais pas l'auteur. S'il est temps de faire réparer l'erreur que contient le titre de ce morceau, je vous engage de le faire. Il se pourrait que le poëte tînt à ses couplets, qui me semblent fort jolis.

GXXXIII

A MADAME FIRMIN

Ce 15 mai 182G.

Ma chère amie, tous les Suisses du monde ne poui'raioni me déterminer à manquer de parole à un dîner auquel je suis invité depuis quinze jours.

J'ai regret de ne pouvoir me trouver avec tes amis, mais ils doivent avoir une si mauvaise idée de moi, que je m'en console un peu. Ces puritains-là vont me faire une belle réputation à Baie. A Genève, déjà, mes chansons gaillardes ont été condamnées par les magnifiques seigneurs : me voilà perdu dans toute la Suisse. Pour m'achever, je n'ai plus qu'à y faire un voyage.

Je n'en suis pas moins fâché de ne pouvoir accepter ton dîner.

Mille amitiés à Firmin. De tout cœur, Béranger.

* Madame Firmin était la femme du célèbre comédien du Théâtre-Français (jui vient de mourir cet été (1859). Elle avait précédé son mari dans la tombe. • rélait une des plus anciennes amies de Béranger.

P. S. Vous trouverez ci-joint deux chansons au lieu d'une que je vous ai promise. Je ne crois pas avoir donné à Firmin le Petit homme roufje^ quoiqu'il y ait deux ou trois mois qu'elle soit faite'.

GXXXIV

A MONSIEUR LUCIEN ARNAULT

Juin 1820.

Mon cher ami, j'ai rêvé toute cette nuit à votre bel ouvrage, le Dernier Jour de Tibère. Je ne vous répéterai pas les éloges que je vous ai donnés hier. Je veux seulement vous dire que je n'en rétracte aucun aujourd'hui ; mais je persiste de même dans les observations que je vous ai faites. Il y en a de peu importantes, en les supposant justes; mais il n'en est pas ainsi de la note de proscription remise par Tibère à Caïus. Ce qui m'empêche d'insister sur ce point, c'est que je crois impossible d'y remédier. On pourrait seulement justifier un peu ce moyen, du moins je le suppose.

Quant à la scène de Tibère avec Macron, au deuxième acte, je me permets de la désapprouver, parce que je ne la crois pas nécessaire, et que vous y visez trop au trait, comme disent les vaudevillistes ^ Quel besoin a Tibère pour faire croire eacore à sa capacité, d'un travail semblable fait en tête-à-tête avec son ministre? Je pense qu'il y avait ici place pour une scène plus forte, plus opposée à celles qui doivent suivre ; peut-être devait-elle avoir lieu devant plus de témoins, et c'est le cas de remarquer qu'il me semble que dans les trois premiers actes vous avez trop de scènes à deux interlocuteurs. Quoique j'aime peu les monologues, il y

* Lettre communiquée par M. Firmin.

* Cette scène a pour objet d'amener l'empereur à faire son tcstanicnl; c'est ce qui avait échappé à Déranger, qui l'a reconnu [tins tard.

avait peiil-elre aussi à la fin do l'acle sujet à en faire un qui nous eût découvert toute la satiété de l'ame d'un tyran vieilli sur le trône. Enfin, je hasarde à la fois toutes ces idées mal digérées, parce que, je vous le répète, je voudrais que cette première apparition de Tibère fût différente de celles qui la suivent. Il me semble aussi que la peinture de la vie que Tibère mena à Caprée manque dans votre ouvrage : au moins elle y est trop peu indiquée. Ne la jugez-vous pas nécessaire? Piéfléchisscz-y, et moquez-vous de mes observations si elles ne vous semblent pas fondées. Je n'en serai pas moins disposé à admirer les grands progrès qu'a faits votre beau talent.

Je vous dirais bien aussi quelque chose sur certaines parties du style, qui généralement me paraît neuf et bon. Il n'a pas toujours la perfection dont il est susceptible, et qui a puissamment contribue au brillant succès du Régiihis et de Pierre de Portugal. J'y trouve quelquefois de la déclamation, des répétitions, des rimes, quelques hémistiches rebattus; mais tout cela vous sera facile à corriger.

Mon cher Lucien, il faut que je compte sur toute votre amitié pour me laisser aller à ces critiques; mais je sais que vous y verrez la preuve du vif intérêt que je vous conserverai toujours.

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