‹ Correspondance de BérangerChapitre 4 sur 73 · NOUVELLES DE FRANCE · texte numérisé non relu

NOUVELLES DE FRANCE

Paris, 18 juillet.

« On ne s'est d'abord pas rendu un compte exact, hier, de la situation de Paris. Permettez-moi donc d'y revenir; j'enregistrerai, après, les nouvelles politiques que j'ai à vous donner aujourd'hui.

« Un certain étonnement suivait la lecture de l'avertissement de M. Piétri ; le déploiement des forces militaires l'augmentait. On savait que les troupes avaient été prévenues, à minuit, de se tenir prêtes à tout événement, et, ajoutait-on, leurs armes étaient chargées. A cinq heures du matin, seulement, M.Perrotin et les autres amis du poète recevaient l'avis que l'autorité avait fixé l'heure de ses funérailles à midi : vingt heures après son dernier soupir. Déranger était mis dans la tombe.

IL Aujourd'hui précipitation, précautions militaires et interdiction énergique aux hommes de parti de prendre place au cortège, s'expliquent comme suit ; bien entendu que je ne me fais ici que l'écho des rumeurs répandues. Des chefs d'établissements industriels auraient transmis au gouvernement des renseignements et des menaces qu'ils tenaient de leurs ouvriers. Ces derniers, montrant une exaltation extrême dans leur attitude et dans leurs propos, se croyaient à la veille de l'un des grands jours de 1848. Ils conseillaient aux maîtres d'enlever les médailles des dernières Expositions placées sur leurs enseignes, et tous les signes qui pouvaient rendre leurs établissements solidaires, en quelque sorte, du pouvoir, parce qu'on allait l'attaquer, et cela va mousser, ajoutaient-ils, avec cette effrayante verve d'expression qui ne fait jamais défaut au peuple de Paris. Tels sont les motifs que quelques personnes donnent aujourd'hui de l'attitude pi'ise hier par le pouvoir.

« Voici, au reste, encore quelques dét .ils sur cette journée ou sur la physionomie de Paris. Depuis l'église où le service a été célébré, toutes les ruesjusques au Pèrc-Lacbaise étaient interceptées par d'imposantes forces militaires. On a compté environ 2,000 sergents de ville et onze généraux sur la route. Environ deux cent mille individus, ouvriers, artistes, bourgeois, bien que prévenus seulement le matin par les journaux, encombraient les rues adjacentes à celles que devait suivre le cortège.

(( Les uns étaient accrochés aux barreaux des marchands de vins; d'autres montés sur des murs, sur des charrettes, sur des bornes. Toute la population était aux fenêtres. C'a été partout un véritable triomphe pour la mémoire du poëte. Du sein de ces foules sympathiques, du fond de ces poitrines émues, il s'élevait à chaque instant, à chaque embranchement de rue, à chaque détour, de formi

A MONSIEUR GUERNU*

Qui de nous deux, mon cher ami, a droit de faire des reproches à l'autre? nos lettres se sont croisées, et je t'avais écrit deux fois de suite.

Je sais bien qu'il n'est pas permis, En fait de preuves d'un grand zèle, De compter avec ses amis, Plus qu'on ne compte avec sa belle.

Mais, que veux-tu ? quand il s'agit de s'excuser, tout est bon,

dables cris, de longues clameurs, et tous et toutes heui'eusement unanimes, et disant : Honneur à Béranger ! Çà et là, les assistants agitaient leurs chapeaux ek leurs mouchoirs; d'autres fondaient en larmes.

« 11 eût été réellement malheureux que le convoi de Béranger fût le signal d'un désordre, car le poète avait une grande horreur du tumulte des rues, il le disait bien haut dans les occasions solennelles, au risque de perdre la popularité, pensant de cette popularité ce que la Fayette disait de la sienne : « La popularité « estun trésor précieux ; mais, comme tous les trésors, il faut savoir le dépenser « pour le bien de son pays. »

« Heureusement, la douleur d'une émeute, ou seulement d'un trouble, a puêtre épargnée à son cercueil. Mais, jusqu'au soir, les craintes ont été très-vives; j'ignore si le conseil des ministres est resté en permanence toute la journée; mais je sais que M. le comte Walewski n'a pas eu de réception diplomatique à deux heures de l'après-midi, à l'hôtel du ministère, ainsi qu'il en a tous les vendredis, et les ministres des puissances européennes accréditées près la cour des Tuileries ont tenu, hier, au courant leurs gouvernements respectifs, par la voie du télégraphe, de tout ce qui se passait à Paris, toutes les deux heures.

« A ce propos, je dirai que le gouvernement français a de tels moyens de communication, qu'hier un ministre aurait dit: « Rien de sérieux n'est à craindre ; « en cinq heures je me charge de tripler la garnison de Paris. »

Voilà qui relève bien haut, sans doute, les petits détails que nous nous plaisons jusqu'ici à recueillir. Une telle fin force au respect.

* Ami très-ancien dont on retrouvera le nom plusieurs fois. 11 se piquait d'écrire et visait à la comédie. 11 a laissé de jolies fables.

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cl je crois qu'en pareil cas je compterais avec la plus jolie leiniue. Tu lellre aiiniil du cependant m'engager à répondre sur-le-champ; mais il faut te tout dire; nous avons eu quelques occupations ici. Madame Mellet^ que tu connais fort bien, est tombée malade : quel désespoir ! elle a été à la mort ; quel malheur ! elle est ressuscitée : quel ! . . . Son cher époux, le faiseur de constitutions théâtrales, s'est avisé de devenir amoureux d'elle. Il a voulu fêter sa convalescence par spectacle et bal, et peut-être encore autrement, car on ne peut prévoir jusqu'où les deux tourtereaux ont porté leurs tendres ébats. L'époux a payé à Gabiot, auteur des boulevards, un vaudeville sur la joie générale ; joie qui a surtout brillé dans la manière dont nous avons joué la pièce : les acteurs riaient comme des fous. Un des couplets les plus applaudis se terminait ainsi :

Laissons parler la vérité,

Notre mère entendra le reste- Il faut dire h notre gloire qu'il y avait très-peu de nos connaissances à ce spectacle, et que nous avions eu bien soin de prévenir que la pièce n'était pas de nous. J'ai fait le jour même une petite chanson que je t'envoie, non comme bonne, mais comme amusante. Je ne donnerai pas de détails du bal, qu'on dit avoir été assez joli ; je n'y suis point resté, peur d'ennui. J'ai ainsi perdu l'occasion d'y voir les demoiselles Prévost.

Nous nous occupons maintenant de la fête de mademoi-

* Femme d'un médecin qui avait loué, rue de Bellcfonds, numéro 20, une partie de l'ancien hôtel du comte de Charolais et y avait organisé un établissement qui était à moitié un hôtel garni et à moitié une maison de santé. Béranger et ses amis s'y réunissaient souvent pour se récréer. Le maître de la maison était le premier à rire avec eux et à bisser leurs chansons. Il était vite devenu leur camarade. Sa femme et ses fdles, qui étaient déjà grandes, n'étaient pas non plus ennemies des divertissements.

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selle Latour; déjà la petite pièce est presque achevée, du moins pour ma part. Il est fâcheux que ton absence nous prive d'un collaborateur actif. Je t'avouerai que malgré des occupations d'un genre sûrement bien opposé, c'est avec un grand plaisir que je me suis mis à chansonner, ce que je n'avais fait depuis l'autre année. Je sens que si j'avais de la fortune, j'aurais peut-être l'excusable folie de ne faire que cela. Et, en effet, pourquoi tant se fatiguer dans des ouvrages qui, plus ils annoncent de prétention, plus ils vous attirent d'ennemis? Et pourquoi ne peut-on suivre les avis que nous dicte notre propre raison? La mienne semble me dire :

De son talent se faire un jeu,

Se mettre au-dessus de la gloire.

En ne la cherchant point ou peu, Préférer vivre en paix à vivre dans l'histoire,

Aimer à chanter, rire, boire,

D'eau ne jamais noyer son vin, Rompre tout nœud vieilli qui nous lasse à la fin, N'estimer de l'amour que les plaisirs qu'il cause, Bien manger, bien dormir, voilà ce qui suppose Le destin le plus doux, si ce n'est le plus beau. Qui l'éprouve fait mettre un jour sur son tombeau : « Sans s'être fatigué, ci-gît qui se repose. »

Tu parais, mon ami, tenir fortement à ces principes; la demande que tu me fais d'un plan pour un vaudeville me le prouve. Je trouve inutile de remplir ton idée sur ce point : tu peux toi-même y satisfaire si tu veux ne pas être paresseux; si cependant tu insistes, nous verrons cela à une autre occasion.

Tu penses bien, sans doute, qu'Evrard * ne peut tarder à revenir ici : la guerre le nécessite.

* M. Evrard, artiste peintre, ami de Bérangcr qui lui a survécu. C'est M. Evrard qui a iilacé Déranger en 1806 dans les bureaux do Landon.

Les nouvelles sur mesdemoiselles Duchesnois et Georges se ralentissent un peu ; il faut dire, à la gloire des Parisiens, que la guerre les occupe; aussi voilà la grande inquiétude :

S'il faut recommencer la guerre Sur les flots et dans le parterre, Qui des deux dictera des lois De la France ou de l'Angleterre*, De Weimer ^ ou de Duchesnois ?

Tu sens combien la dernière question est surtout intéressante. Adieu, mon ami; sois un peu plus exact à m'écrire.

Béranger.

Colin d'Harleville vient de donner une pièce ^ en cinq actes chez Picard, elle a beaucoup de succès; je ne l'ai point encore vue. Vigny est, à ce qu'on assure, égal à Mole dans le rôle du vieillard*.

Le temps est venu où la protection de Lucien Bonaparte a pu donner un poète à la France.

« En 1805, privé de ressources^, las d'espérances déçues, versifiant sans but et sans encouragement, dit Béranger, sans instruction et sans conseils, j'eus l'idée (et combien d'idées semblables étaient restées sans résultats!), j'eus l'idée de mettre sous enveloppe mes informes poésies et de les adresser par la poste au

* Allusion à la rupture de la paix d'Amiens.

^ Mademoiselle Georges qui disputait le prix de la beauté tragique à mademoiselle Duchesnois, sur la scène de la Comédie-Française. L'une était belle, l'autre était pathétique. Chacune avait ses partisans acharnés qui troublaient souvent la pnix du théâtre. C'est à la fin de 1802 et au commencement de 180.1 qu'oiu'ent lieu les débuts de la jeune mademoiselle Georges.

Le Vieillard et les Jeunes Gens, pièce jouée sur le Théâtre Louvois, dirigé par Picard, le 20 floréal an XI.

* Lettre communiquée par M. A. Guérin.

° Lettre du 15 janvier 1833 a mo>sieur Lucien bonaparts.

frère du premier Consul, M. Lucien Bonaparte, déjà célèbre par un grand talent oratoire et par l'amour des arts et des lettres. Mon épître d'envoi, je me le rappelle encore, digne d'une jeune tète toute républicaine, portait l'empreinte de l'orgueil blessé par le besoin de recourir à un protecteur, »

Nous avons fait d'inutiles efforts^ pour retrouver la trace de cette «épître ». Elle devait être datée du 26 ou du 27 brumaire an XII.

La réponse de Lucien a été conservée.

« Le sénateur Lucien Bonaparte a reçu, Citoyen, et a lu avec intérêt les poèmes que vous lui avez adressés. Il vous recevra avec plaisir pour en conférer avec vous; il est ordinairement chez lui dans la matinée de midi à deux heures. J'ai l'honneur de vous saluer. Thiébadt, secrétaire. »

Le 50 brumaire an XII.

Au citoyen Béranger, rue de la Fontaiiie^, numéro G, Paris.

La pièce suivante est datée de dix mois plus tard. Lucien avait quitté la France au mois d'avril. Cette pièce était dans une lettre que Béranger avait conservée et dont il a cité quelques lignes,

1 Extrait d'une lettre qiie M. Pierre-Napoléon Bonaparte nous a fait l'honneur de nous écrire :

« Aiitouil, 4 mars 1850.

« .... Mon père possédait des lettres très-intéressantes de Béranger. Malheureusement ses papiers, d'une grande valeur, manquaient, on ne sait comment, à la succession de ma mère. On n'a trouvé, ou, du moins, on n'a déclaré que quelques copies qui sont, je crois, aux Tuileries. On espère encore que ces précieux papiers ne sont pas à jamais perdus et que, déposés sûrement quelque part que j'ignore, ils seront un jour publiés. J'avoue que je ne partage guère cet espoir. »

'■^ Fontaine-Gaillon, nom que portait alors la rue duPort-Mahon. Béranger a décrit les sensations qu'il éprouva en recevant cette lettre « d'une i-crilure inconnue «qu'il attendait au milieu de si vives angoisses et sur latpiclie il comptait pourtant si peu. « Je l'ouvre d'une main tremblante : le sénateur Lucien Bonaparte a lu mes vers et il veut me voir ! Que les jeunes poètes qui sont dans la même position se figurent mon bonheur et le décrivent, s'ils le peuvent. Ce ne fut pas la fortune qui m'apparut d'abord, mais la gloire. Mes yeux se mouillèrent de larmes et je rendis grâce à Dieu. »

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mais que nous n'avons })as eue entre les mains. La lettre commençait ainsi : « Je vous adresse une procuration pour toucher mon traitement de l'Institut. Je vous prie d'accepter ce traitement, et je ne doute pas que, si vous continuez de cultiver votre talent par le travail, vous ne soyez un jour un des ornements de notre Parnasse. Soignez surtout la délicatesse du rhylhme : ne cessez pas d'être hardi, mais soyez plus élégant. Etc. »

« Rome, le 27 oclobie 1804.

« J'autorise M. Déranger, porteur de la présente, à recevoir pour mon compte, et à donner quittance de mon traitement fixe de l'Institut national de France, depuis l'époque où j'ai cessé de toucher ce traitement; la présente à valoir auprès du caissier de l'Institut comme procuration suffisante et spéciale ^

« Lucien Bonaparte, membre de l'Institut. »

Peu de temps avant de recevoir cette autorisation, Béranger avait écrit à Arnault- la lettre qu'on va lire.

* Cette procuration a été envoyée avec une lettre de Lucien Bonaparte de la même date, portant qu'il laisse et abandonne à Béranger pour le présent et pour la suite ledit traitement. Le tout fut adressé à Béranger dans une lettre à lui écrite par (îuérin, que Béranger reçut le mercredi 50 brumaire anXIli (21 novembre 1804).

On a fait timbrer cette procuration à Paris, et elle a été enregistrée le 15 frimaire an XIII et signée par Lambert, qui a refuun franc dix centimes.

- Arnault (Vincent-Antoine), né à Paris le l" janvier 1760 et mort le 10 septembre 1854, est l'un des plus distingués littérateurs de l'époque républicaine et impériale. 11 fut de la pléiade choisie que la fortune mit sur la route du jeune général Bonaparte, et cette rencontre, qui lui valut une part dans une amitié si glorieuse, le fit l'un des collaborateurs do la politique césarienne. Il crut que le 18 brumaire sauvait laforlune de la France et il lesta, sous l'Empire, l'un des premiers serviteurs de Napoléon. C'est à lui, après Fourcroy, que l'organisation de l'Université doit le plus. Si Fontanes n'eût déjà réussi auprès du maître, Arnault occupait peut-être sa place, et Béranger avait un ami toul-puissant. Le zèle que mit .\rnault à accepter le rôle de protecteur et de conseiller que lui offrait, après le départ de Lucien, la lettre du jeune poète, honore son caractère. Béranger lui dut de nombreuses connaissances dans le monde littéraire, et bientôt des admirateurs.

Les tragédies d'Arnault méritent de ne point périr. On sait ({uel événcmout fut, en 1810, la représentation de Germanicus, dont l'auleur élait alors en exil. Une bataille sanglante fut livrée dans la salle du 'riiéàlre-Français. Arnault eut,

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