‹ Correspondance de BérangerChapitre 33 sur 73 · A MONSIEUR DUPIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DUPIN

Qiamprosai', ce 10 juillet 1820.

Mon cher défenseur, je ne suis pas de ceux qui vous croient ou feignent de vous croire devenu jésuite. Certes, vous ne commettrez jamais ce vilain péché. Aussi, depuis que vous êtes en butte à de sottes attaques, me suis-je escrimé à ce sujet presque avec autant de chaleur que vous en avez mis à me défendre contre les robes courtes et longues de la Congrégation. Cependant, si j'avais été à Paris, j'aurais été vous presser de repousser, par une courte profession de foi, ces attaques aussi ridicules qu'inconvenantes, et qui même peuvent être nuisibles aux principes libéraux que vous avez défendus tant de fois. On m'écrit de Paris que plusieurs personnes estimables vous donnent aussi ce conseil, Je pense donc que vous pouvez le suivre sans compromettre la dignité de votre caractère. Que vous le fassiez ou non, vous n'en restez pas moins pour moi un sincère ami de nos libertés, môme de nos libertés gallicanes, dont je vous avoue que je me soucie fort peu. Il n'en serait pas de même si c'étaient les libertés défendues par saint Louis et consacrées

' BcrauKor était alors chez M. Lebrun.

par Charles VII, quoique, à bien prendre, louL cela soit bien en arrière de l'époque où nous vivons. Mais, qu'à cheval sur CCS vieilles maximes, vous combattrez de pied ferme les ultramonlains, voilà ce dont je suis bien sûr, et voilà ce qui vous vaudra toujours la haine jésuitique, quelque politesse que ces messieurs vous fassent d'ailleurs. Ne croyez pas, au reste, que tout le monde ait déraisonné à votre égard. J'ai trouvé des gens aussi disposés que moi à blâmer vos agresseurs. C'est même pour vous assurer que c'est le plus grand nombre, que j'ai cru nécessaire de vous écrire, et non pour vous parler de mon opinion à ce sujet. Si vous aviez eu occasion de penser à moi dans cette circonstance, je ne doute point que vous ne vous fussiez dit : Béranger est sans doute fâché que je sois tombé dans le guet-apens de Saint-Acheul ; mais s'il est jamais en procès avec ces bons pères, je suis bien sûr que c'est moi qu'il viendra encore chercher pour le défendre contre eux et leur puissante clientèle. Et vous auriez ajouté : Qu'il vienne et je parlerai pour lui comme je l'ai déjà fait.

Oui, mon cher Dupin, voilà ce que je pense, et pourquoi je suis si stupéfait qu'on n'ait pas eu plus d'égards pour un orateur dont les grands talents ont toujours été au service de ceux qui, comme moi, et cent fois plus que moi, ont été en butte aux persécutions judiciaires.

Recevez la nouvelle assurance de toute ma reconnaissance, et croyez à ma sincère amitié. Tout à vous ^

* Cette lettre est imprimée à la page 497 du tome I" des Mémoires de M. Dupin. On sait qu'ayant clé invité à visiter la maison des jésuites de Saint-Acheul, M. Dupin, qui y fut reçu avec toutes sortes de politesses, s'y trouva tout doucement contraint à suivre une procession du saint sacrement que les bons pères, avec leur finesse ordinaire, avaient organisée pendant que M. Dupin dînait avec le Père Loriquet. M. Dupin n'y attacha pas d'importance, et, en effet, il n'y en avait guère; mais il était tout de même plaisant de voir dans une procession de iésuites le défenseur ordinaire des libertés gallicanes.

DE BÉHANGER. 289

A MONSIEUR ROUGET DE LISLE

Maisons, ce 23 juillet 1826.

Mon cher maître, je vous remercie d'être venu chez moi vous informer de mes nouvelles. J'ai reçu votre petit billet à Maisons, où je suis depuis le jour où je vous ai vu. Vous m'avez trouvé ce jour-là avec la fièvre; elle s'est réglée, et j'ai l'honneur d'avoir une lièvre tierce : on ne me conseille pas de la couper. C'est aussi mon avis, d'autant que les accès, sans être moins forts, ont cependant moins de durée. J'ai le projet de rester ici jusqu'à parfaite guérison. Si je vous suis bon à quelque chose, écrivez-moi ou voyez Béjot. J'ai oublié de vous dire, dans le temps, qu'il avait les papiers de votre affaire, et que c'était de ma faute s'ils ne vous étaient pas encore remis. La chose, au reste, est peu pressante. Je voulais aller voir M. Saulnier^ pour le remercier du présent qu'il m'a fait ; mais comme me voilà retenu pour quelque temps peut-être, je prends le parti de lui écrire. Je vous envoie ma lettre : ayez la bonté de la lui faire tenir, vous m'obligerez beaucoup. J'ai oublié de vous dire aussi qu'un de mes amis m'a demandé si vous voudriez prendre uu petit emploi qui ne vous donnerait pas trop de peine. J'ai répondu affirmativement et j'ai montré même de votre écriture. Ce n'est point une chose qui puisse se faire en un jour; mais enfin l'homme qui m'a parlé vous porte un grand intérêt et n'oublie pas les gens comme vous. Attendons donc et espérons toujours.

P. S. J'ai reçu le dernier numéro de la Revue britannique.

* Sébastien-Louis Saulnier, né en 17yO,[iréfet du Tarn-ct-Garonuc en 1815, fondateur de h Revue britannique. Nous lui devons de connaitre le zodiaque de Denderah.

Octobre 1826.

Vous allez bientôt voir votre père; croiriez-vous que je le trouve un peu triste; je suis sûr que votre absence produit cet effet sur lui. Aussi parle-t-il souvent de son voyage

en Sologne*

Moi, je crois que mes voyages se borneront à une petite course en Picardie pour embrasser encore une fois la tante qui m'a élevé.

Vous avez appris par les journaux la maladie de Talma*; l'intérêt qu'on lui témoigne est général. C'est comme une calamité publique ; c'en est une au moins bien funeste pour le théâtre. Hier soir il était un peu mieux. S'il se rétablit, on craint que ce ne soit dans un état de faiblesse tel, qu'il ne soit plus que l'ombre de lui-même. Pour sa gloire, il serait peut-être heureux qu'il finît aujourd'hui. Je conçois que ses amis ne le pensent pas ainsi.

Adieu, mon ancienne amie.

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