A ANTOINE ARNAULT
Paris, ce 25 vendémiaire an XIII.
Monsieur,
Je n'ai point l'honneur d'être connu de vous, et ma démarche vous paraîtra sans doute extraordinaire ; quelques détails suffiront peut-être pour la rendre au moins excusable; je dois, monsieur, vous les donner avant tout.
Il y a environ dix mois que je recherchai la protection de M. Lucien Bonaparte. Il connut différents essais de ma faible muse, entre autres, un poëmedu Déluge et un du Rétablissement du Culte. Il daigna m'en témoigner sa satisfaction, me dit les avoir lus à différents littérateurs distingués (dont sans doute, monsieur, vous faisiez partie), m'engagea à beaucoup travailler, et comme je n'ai personne pour diriger ma jeunesse, me promit des conseils que dès lors ses voyages l'empêchèrent de me donner. A son retour à Paris, il y a six mois, je lui remis un poëme de la Mort de Néron, dont je lui devais le sujet. 11 me donna des marques de son contentement, m'engagea de nouveau à lui faire parvenir mes ouvrages, et, par malheur, s'éloigna encore, sans qu'on
ce jour-là, l'insigne honneur d'être le héros de ces nohles idées de gloire et de liberté révolutionnaire qui passionnaient si vivement nos pères. On confondait l'Empire, la République et 1789 même dans la commune haine de 1788 restauré par l'ennemi. Confusion généreuse qui étonne aujourd'hui des petits esprits, mais qui fut, quoi qu'on dise, le salut de la Révolution et de la liberté ellemême.
Arnault a laissé des Fables d'une exécution originale. Il est à regretter qu'il n'ait pas mené plus loTn ^il ne l'a fait ses Souvenirs (Vun Sexagénaire. Ce serait l'une de nos plus intéressantes histoires particulières et l'une des plus habilement écrites.
Béranger n'a jamais cessé de se féliciter de la hardiesse qu'il eut en réclamant îe patronage d'ArnauU. li 'K^**- û^-^^- <^'- 'î-tX.^.tU'VV <iAKx Sov\ jiXs
puisse prévoir le moment de son retour. Les avis qu'il m'avait promis, les connaissances qu'il devait me faire faire, tout m'a manqué.
Voilà les détails qui, j'espère, monsieur, fourniront une excuse à mon importunité. Je viens maintenant au motif de ma lettre.
J'ai besoin d'avoir un guide éclairé, avant de me lancer dans la carrière des lettres. Vous êtes intimement lié avec M. Lucien Bonaparte; j'ose vous prier de m'en servir. A cet effet, je joins à la présente le petit poëme de Néron, et une ode que j'ai envoyée, il y a quelques mois, à celui pour qui j'ai conçu la plus vive reconnaissance. Soit par écrit, soit en m'accordant quelques instants, ce qui me serait infiniment agréable, indiquez-moi, de grâce, monsieur, les corrections à faire à ces deux morceaux. Permettez-moi aussi de vous en présenter d'autres; enfin, soyez pour ma faiblesse un appui aussi constant qu'il est nécessaire.
Je ne dirai rien de plus, monsieur; pour réussir auprès de M. Lucien Bonaparte, j'ai dédaigné la voie de l'adulation, et je pense même que mes manières franches m'ont mieux servi que tout autre moyen ; je dois en agir de même avec vous, monsieur : de quoi me serviraient d'ailleurs les éloges que je pourrais donner à l'auteur de Marins? Lorsque la voix du public s'est fait entendre en pareil cas, celle des particuliers ne peut que paraître bien faible et même bien ennuyeuse.
J'espère, monsieur, que vous daignerez me faire une réponse quelconque. Je l'attends avec impatience, et quelle que soit votre détermination à mon égard, je n'en serai pas moins toujours, avec considération, monsieur, votre très-humble serviteur \
* Lettre tirée de la collection de M. Gilbert.
11 nous reste deux lettres de famille à recueillir. L'une est de M. Béranger. Le peu qu'elle dit de son fils prouve combien son père l'estimait. On y trouve une preuve de la délicatesse des sentiments de Béranger et des soins qu'il prenait pour mettre un peu d'ordre dans la maison paternelle, qui depuis longtemps pourtant n'était plus la sienne.
Tout ce qui nous fournit quelque trait de sa physionomie a ici de la valeur. On aimerait aujourd'hui à retrouver une lettre signée du père de Molière ou de Corneille.
Paris, le samedi 18 messidor an XII.
Cher beau-frère et ma sœur ^
Il y a longtemi)S que j'aurais dû vous écrire : plus d'un motit m'en faisait une loi. Je serais encore en retard, si, en recevant votre lettre du 15 courant à M. Marchand, nous n'avions senti la nécessité de répondre promptement.
En vous écrivant, votre première envie est d'entendre parler de votre fils*; mais, sur ce chapitre, mon embarras est trèsgrand. Sa conduite est toujours si cachée, si dissimulée, qu'on ne sait rien des égarements dans lesquels on le soupçonne ; pas plus des études, travaux et opérations auxquels il se livre, ou doit se livrer.
Depuis le voyage de ma sœur, je n'avais point été à sa pension ; je craignais d'y apprendre des choses désagréables; et il aurait lallu vous en instruire. Hier, au reçu de votre lettre, que madame Marchand m'apporta, je fus chez madame De la Cour, qui m'a dit n'avoir aucun motif de plainte à faire de votre fils ; quant à ses comptes avec elle, il est, à peu de chose près, au courant; c'est tout au plus s'il lui doit quarante francs, compris sa chambre échue le 11 de ce mois. Il passe assez régulièrement les aprèsmidi et les soirées dans la société de mon fils et de M. Bourdon^. Je suis content lorsqu'il est là ; je suis inquiet quand il y manque.
* Celte lettre est adressée à M. et à madame Forgel.
- Floriinond Forget, celui de ses deux cousins que Béranger a le plus aimé.
"• M. Bourdon est mort peu de temps avant Béranger. Son nom se retrouvera plus d'une fois dans celte Correspondance.
Bourdon (i'icrre-Michel), peintre d'histoire, est né à Paris en 1778. Il y a de lui à Pau un Christ sur la Croix. Le recueil intitulé le Concours Décennal et
Car alors je me dis : Où est-il ? Je ne puis le savoir, et mon doute est qu'il est en mauvaise compagnie. S'il fait de folles dépenses, ce ne peut être que là ; car partout ailleurs il est ladre et vilain ; i 1 n'est ni assez honnête ni assez généreux pour payer une bouteille de bière en bonne compagnie : d'abord c'est que la bonne compagnie n'exige rien, et que c'est toujours par l'honnêteté et la prévenance d'un cavalier qu'elle accepte : et encore lorsque les choses offertes sont modiques et à la portée de celui qui offre. Mais ces procédés-là ne sont et ne seront jamais ceux de votre lîls. Nous nous persuadons qu'il ménage beaucoup sur sa nourriture. D'après mon entretien d'hier avec madame De la Cour, je vois qu'il mange plus souvent chez moi que chez elle : il faut être juste, je vois aussi qu'il mange aussi souvent ailleurs que chez madame De la Cour et chez moi ^ Mais oiîmange-t-il (s'il mange)? Nous n'en savons rien.
Pour tout résumer sur votre fils, nous croyons sa présence à Paris absolument sans avantage ni utilité pour lui. Il paraît avoir un grand désir d'aller à Péronne, dans deux mois, pour les vacances. C'était là où je l'attendais peur vous dire notre façon de penser. Nous vous la disons aujourd''hui, mais avec la condition et l'engagement que je vous prescris et que je vous recommande, de patienter et de garder le silence à l'égard de votre fils jusqu'aux vacances. Dieu veuille que ce court délai puisse encore expirer sans de plus grandes commotions! Au moyen de cette lettre, vous n'en recevrez pas de M. Marchand ; ils vous disent tous bien des choses. Madame Simon, la mère, estavec eux ; madame Simon (Charles)
\e Musée Filhol (1804-1814, 10 vol. gr. in-8°), dont il a eu un moment la direction, contiennent des gravures de sa main.
C'était un élève deRegnault et un ami de Guérin. La table du Salo7i de 1808, de Laiidon, donne son adresse : rue du l'ort-Mahon, numéro 12, carrefour Gaillon. Il logeait donc alors dans la même maison que Béranger, qui, en 1808, demeurait au n° 1 2 .
A la page 9 du tome II de ce Salon il y a la gravure et la description de son tabeau de Téléinaque datis Cile de Calypso. Le peintre y est traité connue un ami, de l'aveu même du rédacteur anonyme. Cet article finit ainsi : « M. Bourdon a exposé au dernier Salon un grand tableau représentant V Entrée d Héloïse au Paraclet : c'était son premier ouvrage. » La liste des artistes vivants, publiée en 1855, lors île l'exposition de peinture nous apprend que ce tableau (1806) valut à son auteur une médaille de seconde classe. Rue Saint-Nicaise, au cabinet de lecture.
est accouchée avant-hier d'un garçon ; elle se porte bien. Par votre lettre du 24 prairial, àmonfils, vous m'avez fait remettre trois cents livres, que vous me prêtez. Je n'en ai été instruit par mon fils et Adélaïde 1 que quand les trois cents livres furent employées. Ils sortirent ensemble pour toucher la somme, et furent de là chez la blanchisseuse qui gardait mon linge depuis un mois, chez le boucher, chez la boulangère, etc. , etc. , si bien que quand ils rentrèrent et m'apprirent la chose, il ne leur restait pas douze livres. Mon fils vous avait demandé six cents livres, et vous avez promis d'aller jusqu'à cette somme. Je ne vous dissimule pas que j'y compte, et que j'attends le surplus avec impatience. Je vous devrai alors six cents livres, et je vous en enverrai ma reconnaissance, si je ne vous envoie pas la somme; car il me semble qu'avant un mois je vous prouverai encore que vous ne risquez rien ni ne perdrez rien avec moi. Dans le besoin, les secours sont chers, et appréciés lorsqu'ils viennent à propos : et on croit alors à la confiante amitié de la main qui nous les procure : viennentils trop tard, et lorsqu'on n'en a plus besoin, on est autorisé à révoquer en doute cette confiante amitié. Dans le temps, j'ai chargé votre fils de vous remercier pour nous du bon et du délicieux pâté que vous m'avez envoyé ; je vous en parle pour vous en remercier moi-même, et vous dire que j'ai presque le projet d'en manger de pareil avec vous à Péronne, aux vacances prochaines. Je voulais vous parler aujourd'hui de la belle et surprenante conduite de M. et madame Bouvet à mon égard, mais ce sera pour une autre fois. Le temps me presse, le papier finit et non l'amitié de votre frère De Mersix.
L'autre lettre, tout à fait remarquable, est de M. Bouvet :
Saint-Quentin, ce 8 thermidor an XII,
Mon cher neveu, Je ne vous ai pas répondu plus tôt, parce que j'étais tout en-
< Adélaïde Paron, dont il a été \m-\è cl (jni jusqu'à la niorl du père do Béranger captiva son affection, jouit de sa confiance, même au préjudice de son fils et dirigea sa maison. A cette date de l'an XII, Béranger n'avait pas encore à se plaindre de sa cousine.
tier à mes affaires. D'après ce que vous m'avez marqué, l'étude est votre unique travail, et votre premier pas clans la carrière des lettres semble vous promettre des succès. Le jugement porté sur vous, au moment de l'initiation, par les hommes instruits, est déjà d'un présage heureux dont je partage avec vous la satisfaction. Si vous n'avez pas les ailes de l'aigle pour vous élever jusqu'à la sublime région, vous aurez incontestablement, à mérite égal, remporté le prix du courage et de la persévérance dans une entreprise aussi hardie et aussi difficile. Je vous ai connu depuis l'enfance jusqu'à l'âge où vos dispositions naissantes faisaient concevoir de vous de grandes espérances, et vous étiez devenu, sans vous en douter, l'objet de ma sollicitude. Alors, je ne pouvais que former des vœux stériles pour votre bonheur, et malgré tout ce qu'on pouvait attendre d'un jeune homme livré à la méditation par un penchant précoce, je ne pouvais me dissimuler les difficultés sans nombre que vous auriez à surmonter dans la profession honorable des lettres; c'est pour cela que je me serais fait un devoir de la combattre raisonnablement si j'avais eu sur vous l'autorité paternelle. En effet, quelle ressource pour y parvenir ! Quand l'enseignement était le plus négligé, sans moyen du côté de la fortune, il fallait tout tirer de votre propre fonds, vous créer vous-même : c'était, autant vaille, partir du berceau du monde moral. Que de chances contre vous ! Sans doute, vous avez su mettre à profit les courts instants de prospérité de votre père, pour acquérir les connaissances dont un littérateur ne peut se passer, et difficiles surtout pour le genre élevé que vous avez adopté; mais (je le dirai avec vous) vous aurez encore besoin de travailler longtemps pour cimenter la base d'une profonde érudition. Je ne dis pas assez, puisque l'étude de l'homme est de toute sa vie. Sans cette érudition les plus riches idées sont incommunicables; ce sont des géants qui périssent dans l'embryon. En attendant de plus grands progrès, je remarque que vous avez beaucoup gagné quant à la méthode et à la clarté. Je sais que vous avez donné de votre temps à la langue italienne; elle n'est pas inutile ; mais j'aurais préféré le latin et le grec : ces deux langues vivifiantes de la nôtre, sans le secours desquelles on ne peut que difficilement s'instruire. Vous devez en sentir aujourd'hui
toute l'importance. Un littérateur a besoin de la science étymologique. Loin de chercher à décourager vos talents, je dirai qu'il n'est pas sans exemple qu'un homme se soit formé de lui-même, et même qu'il se soit montré transcendant ; mais celui-là a été un prodige et vous serez aussi un prodige si vous y parvenez. La mesure de votre gloire sera celle des diflicultés que vous aurez vaincues. J'aime à me le persuader et vous attends impatiemment au but. C'est le public qui vous jugera, et comme on est toujours sévèrement jugé à son tribunal, l'opinion qu'il porte est une autorité irréfragable. Il est trop jaloux pour être indulgent lorsqu'il s'agit des couronnes de vainqueurs.
Votre tante et moi vous embrassons sincèrement ainsi que votre papa, en attendant que j'aille à Paris, pour de là, aller peutêtre plus loin, où une spéculation me conduit, vers le mois d'octobre. Bouvet.
On a remarqué quel ton sentencieux ont ces lettres de la famille de Béranger et quel goût pour l'emphase y est visible, goût qui n'est point le propre, après tout, des esprits médiocres. Le père même de Béranger écrivait à peu près du même style que son oncle Bouvet. Ceux qui introduisent dans la critique et dans l'histoire littéraire les procédés du naturaliste pourraient affirmer que les conversations d'un père, d'une tante, d'un oncle surtout qui s'exprimaient avec cette hauteur et prenaient soin de rechercher leurs mots n'ont pas dû être sans intluence sur le développement de l'esprit de Béranger. Il y a pu puiser l'habitude des maximes et du style relevé et commencer ainsi, sans le savoir, son apprentissage du poëte lyrique.
Nous n'avons point de lettres datées de 1804 à 1808. De 1800 à 1808 Béranger travaille chez Landon, aux Annales du Musée et à d'autres publications du même éditeur. C'est son ami M. Evrard qui l'y avait fait entrer'.
Béranger gagnait 1800 francs chez Landon. Il touchait en
* Landon (Charles-Paul), né à Konaiit (Nonn;uidic), o])tiiit en 1792 le grand prix de jifinlnrc. Le siijcl du concours C'ia'il Êléazdr préférant la mort au crime de manger des viandes défendues. Quelque fraîcheur dans le coloris et d'assez jolies tètes de l'ennnes ont fait goùler sa [jeiulure, qui ne se recommandait pourtant ni par une scienco profonde du dessin ni par une grande élévation
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même temps les 1000 francs du traitement de Lucien à l'Institut. C'est à la fin de 1807 ou au commencement de 1808 que s'arrêtent les Annales du Musée et la Galerie historique. Béranger perd tout à coup son gagne-pain.
«Retournons, dit Déranger dans Ma Z?ïO(/rrt/>/i?>, à 1807. Ayant perdu ma place chez Landon, qui avait à peu près terminé son œuvre, et me trouvant réduit au traitement de l'Institut, avec des charges assez lourdes, je serais retombé dans la misère, sans un
de style. Ses tableaux de la Leçon maternelle, du Bain de Paul et Virginie, de Dédale et Icare ont été gravés, et les deux derniers ont longtemps ligure dans les galeries du Luxembourg.
Il est mort à Paris le 0 mars 1820, après être devenu peintre du Cabinet du duc de Berry, correspondant de l'Académie des Beaux-Arts, conservateur des tableaux du Musée du Louvre et de la Galerie de la duchesse de Berry.
Il laissa un fds qui, en 1813, obtint le second prix, et, en 1814, le premier grand prix d'architecture.
De bonne heure il s'était exercé à écrire, et presque aussitôt après être revenu d'Italie, il commença la longue série de ses publications de livres relatifs aux beaux-arts.
Dès 1801 parut le premier volume des Annales du Musée et de VÉcole moderne des Beaux- Arts, ïecwciX de gravures au trait qui se compose de deux collections.
La première se divise ainsi :
État du Musée depuis sa fondation et ])roductions choisies de l'École française jusqu'au Salon de 1808, 16 volumes in-8; Choix de tableaux, statues, etc., conquis parles armées françaises en 1805 et en 1800, 4 volumes in-8 ; Paysages et tableaux de genre du Musée Napoléon, 4 volumes in-8 ; Galerie Giustiniani, Paris, 1812, in-8 ; Galerie deM. Massias, 1815, in-8.
La seconde se compose exclusivement de gravures au trait d'après les œuvres de l'école moderne. Elle forme 15 volumes : le Salon <^/el808, 2 volumes in-8; le Salon de 1810, 1 volume ; le Salon de 1 81 2, 2 volumes ; le Salon de 1 814, 1 volume ; le Salon de 1817, 1 volume ; le Salo7i de 181 'J, 2 volumes ; le Salon de 1822, 2 volumes; le Salon de 1824, 2 volumes; le Salon de 1827 (après la mort de Landon, par Soyer, son gendre, et Fremy), 1 volume ; le Salon rfcl85l (parAmbroise Tardieu), 1 volume.
En 1824 Landon avait commencé une réimpression méthodique des Annales du Musée. 11 [)ublia les tomes I-X de cette nouvelle collection, qui fut acquise par le libraire Pillet. Celui-ci reproduisit en 1828 les dix volumes publiés par Landon, et acheva en 1855 la publication du vingt-cinquième et dernier volume.
Il est douteux que Béranger ait travaillé à la section des Salons, et en tout cas il n'a pu être employé qu'à la rédaction préparatoire de celui de 1808 ; mais il a écrit beaucoup d'articles pourla section des Annales du Musée. Ge sonilcs tomes XI, Xll, XUl, XIV, XV et XVI des Annales, ainsi que les deux volumes du Salon de 1808, qui parurent de 1806 à 1808, pendant qu'il était employé chez Lan-
de mes amis d'enfance, QuenescourtS de Péronne, qui me rendit facile l'altenlc d'un temps meilleur. Je me suis entendu accuser de fierté pour avoir souvent refusé les offres de beaucoup de gens riches; on se méprenait. Seulement je n'ai voulu accepter que
don, et c'est là qu'on peut, si l'on veut, rechercher les pages quipeuventle plus vraisemblableinenl lui appartenir. Il s'agit d'architecture et de sculpture comme de peinture dans ces articles. En général ils n'ont guère que deux pages de texte, et chacun d'eux sert d'explication à une gravure. La lecture de ces notices n'est pas toujours aride.
Landon demeurait rue de l'Université, 19, mais le bureau des Annales étsiil rue du Doyenné, n" 2, chez le libraire Soyer. M. Soyer avait épousé la fdle de Landon, qui dessinait avec beaucoup de talent et qui a exécuté un certain nombre de gravures pour les recueils de son père.
On travaillait dans ces bureaux, et c'est là que Béranger a composé la plus grande partie de ses notices.
Landon ne publiait pas seulement ses Annales, il avait songé à tirer parti de ses gravures pour former des recueils d'histoire. Ainsi fut mis en vente l'ouvrage intitulé Vies et œuvres des Peintres les plus célèbres de toutes les écoles; l'aris (Treultel et Wurtz), 1805 et années suivantes, 25 volumes in-4; et aussi la Galerie historique des hommes les plus célèbres de tous les siècles et de toutes les nations, contenant leurs portraits au trait, etc., par une société de gens de lettres ; Paris, Landon (Treuttel et Wurtz), 1805-1811, 15 volumes in-8, ornés de 956 portraits, et le Choix de biographie ancienne et moderne (1810, 2 volumes in-12).
Réranger a certainement pris une grande part à la rédaction de ces recueils.
L'un des prospectus imprimés à la fin des volumes des Annales contient ce passage :
« Les auteurs de la Galerie historique sont MM. Auger, Biot, de l'Institut, professeur de physique au Collège de France, Bourdois, docteur régent delà Faculté de médecine de Paris, Cuvier, de l'Institut, professeur et administi'ateur du Muséum d'histoire naturelle, de Barante, ci-devant auditeur au conseil d'État, préfet de la Vendée, de Maussion, ancien officier de marine. Desfontaines, Feuillet, bibholhécaire-adjoint de l'Institut, la Renaudièi'e, le Breton, de l'Institut, Legrand, architecte des monuments publics, Lculiette, professeur de belles-lettres, Quatremcre de Quincy, de l'Institut, Taillefer, professem" de belles-lettres.
« Quelques articles ont été fournis par MM. Bergasse, Cauchy, secrétaire des Archives du Sénat, Guinguené, de l'Institut, Moreau (de la Sarthc), médecinbibliothécaire de l'École de médecine, Petit-Badel, de l'Institut, etc.
« Plusieurs des collaborateurs ont désiré garder l'anonyme. L'éditeur s'est réservé les notices concernant les peintres et les sculpteurs. »
Parmi les anonvnios il ])araît qu'il faut compter réellement des hommes distingués, comme Andricnx et Delnmhrc, mais Béranger est celui qui a supporte le poids journalier de la rédaction pendant le temps qu'il a passé dans les bureaux de Landon.
On n'ignore pas qu'il y a dans les chansons anciennes de Béranger un chant funéraire composé après la mort de son ami. M. Quenescourt est mort à IVan-
DE BÉRANGER. Al
le secours de mains amies; et si, dès qu'une espèce de rôle politique me fut marqué, j'ai résisté aux instances d'hommes recommandables dont je ne pouvais mettre en doute l'attachement, c'est que ces amis avaient eux-mêmes, dans l'opposition, un rôle trop important pour que l'indépendance du chansonnier ne dût pas craindre d'être suspectée s'il avait accepté de devenir leur obligé. Mais jamais, par orgueil, je n'aurais repoussé la main qu'un ami serait venu me tendre dans mes adversités : c'eût été me rendre indigne de secourir à mon tour des amis malheureux. Grâce au ciel, mon esprit d'ordre a pu, dans les bons jours, me permettre
terre, chez M. Gautier, son gendre, notaire du canton, le 20 janvier 1851. La note qui accompagne ce chant de mort suffirait pour recommander l'homme de bien qu'elle célèbre à la reconnaissance des amis des lettres.
« François Quenescourt, dit Béranger, né à Péronne, où j'ai passé six ans de ma jeunesse, est mort à Nanlerre près de Paris. J'ai reçu de lui les preuves de l'amitié la plus tendre et la plus constante. Cette chanson n'exprime qu'imparfaitement tous les services que cet ami m'a rendus. Voici l'épitaphe que je lui ai composée.
« Qui n'a pas connu cet homme d'un extérieur si simple, d'un ton si modeste, mais dont l'esprit était si élevé, le cœur si parfait, ne peut apprécier le peu qu'il y a démérite dans ces quatre vers oîi j'ai tâché de le peindre :
Vous qui le rencontrant, n'avez pas reconnu Qu'un esprit distingue, qu'une âme tendre et fière Brillait sous l'humble habit de cet homme ingénu, Saluez-le sous cette pierre. »
Avec Lucien Bonaparte, c'est à M. Quenescourt c[ue revient l'honneur de nous avoir donné Béranger.
M. Quenescourt (François-Gabriel) naquit à Péronne en 1784 de parents assez âgés etfutpresque toute sa vie maladif et mélancolique. La Révolution avait fort appauvri, sans la ruiner, sa famille, et il fut élevé d'une manière si triste qu'il prit dès sa plus tendre jeunesse des habitudes de réflexion et de solitude que n'altéra pas la gaieté du commerce de plusieurs de ses amis. Quoique un peu plus jeune que Béranger, il fut à Péronne son camarade dans les écoles fondées par M. de Bellenglise •. et de bonne heure il aima et devina le génie du poëte dont il a été le généreux et simple Mécène. Son dévouement était si noble et son amitié si douce que ses amis le nommaient VAnge.
Prédisant à Béranger sa renommée futme et sachant bien quels fruits sa muse philosophique devait un jour retirer de la gaieté des réunions déjeunes gens, M. Quenescourt fonda, pour lui ouvrir une carrière, la petite académie joyeuse de Péronne qui, sous Xcaoïxiàc. Couvent des Sans -Souci, vivra dans notre histoire littéraire. Une grande partie du premier recueil de Béranger y a été faite ou du moins y a été chantée.
La frivolité des quelques lettres de Béranger qui datent de ce moment de sa
d'obliger souvent, et je n'ai jamais pensé qu'on ciil à rougir d'avoir accepté des services qui ne pouvaient causer à ceux qui en étaient l'objet autant de joie qu'à moi-même. »
Bérangcr est le chantre do l'amitié; il a donné à l'amitié dans ses chansons quelque chose de la divinité de l'amour. On ne saurait trop mettre en lumière ce caractère du poète et cette morale de sa poésie. Voici les vers qui résument, à ce point de vue, la doctrine de Béranger :
Aimer, aimer c'est être utile à soi ;
Se faire aimer, c'est être utile aux autres.
11 est difficile d'exprimer d'une manière plus courte une pensée plus significative. On voit tout de suite que ce n'est pas un frivole rimeur d'élégies qui parle, et qu'il ne met pas toute sa gloire à trouver d'heureux refrains pour ses chansons. Comment se fait-il qu'un démolisseur de renommées (M. Proudhon, par exemple) vienne se méprendre à de pareils vers et reproche sa muse effé-
vie ne pouvait nous empêcher de les placer dans son hisloire. Tout fleuve est parti d'une source étroite. Ici, du moins, la sincère amitié, uncgaiclé franche et la muse des chansons anoblissent la rive.
Las sur les flots d'aller, rasant le bord,
Je saluai sa demeure ignorée.
Entre, et chez moi, dit-il, comme en un port,
Raccommodons ta voile déchirée.
Proclamé roi de ses festins joyeux, A son foyer je fais sécher ma lyre.
En 1815 Béranger décida son ami à quitter Péronne et à venir habiter Paris. De 1815 à 1819 il le visita presque chaque jour, lui payant de sa gloire naissante le prix de sa noble amitié. Madame Quenescourt était alors la ménagère du poète : elle pourvoyait à ses besoins et soignait son linge. En 1810, .M. Quenescourt alla s'établir à Passy ; et c'est en l'allant voir que Béranger prit l'habitude de la route et du pavs jusqu'à y placer lui aussi ses pénates.
M. Quenescourt maria .sa fdle en 1829 et alla demeurer chez son gendre, à Nanterre où il est mort. Béranger ne s'est jamais consolé de sa perte. Son œil se mouillait de larmes quand il allait revoir la maison où étaient restées la veuve et la fille de son ami.
Puisse l'exemple de M. Quenescourt susciter des amitiés prévoyantes et constamment généreuses comme l'a été la sienne!
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minée à un écrivain qui, par ce seul distique, proscrit l'égoïsme, même raffiné, de l'amour et élève les grâces du caractère à la dignité d'une vertu civique? C'est plutôt cette proscription de l'amour tendre et chevaleresque que plusieurs peuvent trouver dure; mais, dès qu'on raisonne en philosophe, n'est-il pas tout à fait remarquable que Déranger ait placé dans les plus doux plaisirs du cœur le devoir le plus nécessaire? Une t( lie manière de comprendre la vie et le rôle de l'individu prédispose Déranger à préférer moralement à un amour dont il connaît les voluptés dangereuses cette tranquille et féconde amitié qui n'a que des plaisirs utiles à nous offrir. Voilà pourquoi Déranger a été toute sa vie un ami incomparable, et pourquoi il y a eu peu de place dans cette vie pour le roman de l'amour.
Le chantre des joies faciles de la Rome antique, Horace, n'a-t-il pas également mis l'amitié au-dessus de l'amour et pratiqué cette morale avec une joie sans mélange? Quand il rencontre, dans son voyage à Brindes, et Varius, et Plotius, et Virgile, avec quel smcère élan de Tàme il s'écrie :
0 qui complexus et gaudia quanta fucrunt ! Nil ego contulerim jucundo sanus amico.
« Non, il n'y a rien pour l'homme de sens au-dessus d'un aimable ami. » Ou bien '
Les longs romans qui font pitié Ne vaudront jamais quelques pages Du doux roman de l'amitié.
A citer toutes les pièces de Déranger dans lesquelles il a loué l'amitié, ou chanté ses amis, ou prouvé combien il les aimait, l'énumération serait longue. Il y en a vingt dans l'ancien recueil; il y en a tout autant dans les Œuvres posthumes. Cette tendresse, qui se marquait par des actions plus encore quepar des couplets, prend dans Ma Biographie une couleur plus sentimentale que dans les chansons de la jeunesse. Déranger, oubliant son rôle et sa renommée, va jusqu'à recueillir naïvement des vers dont le plus grand mérite est de dater de loin et de lui rappeler ses plus chers souvenirs. Non-seulement il donnait toutes ses pensées, tout I. 4
son crédit et tout son temps à ses amis; il lem* eût donné jusqu'à sa gloire. Ne soyons pas sévères pour ces quelques chansonnettes qui n'ont pas le grand coup d'aile lyrique, mais qui gardent un si charmant parfum d'amitié.
Dans la Couronne retrouvée, le poëte illustre, le vieil ami est seul, à Fontainebleau, devant ses souvenirs de jeunesse. Il se raconte les joies passées, et une larme mouille ses yeux.
Et ces convives si fidèles Au joyeux chant qui rend l'aï plus doux.
Que plus tard j'ai pris sous mes ailes, Pensent-ils même à moi, qui pense à tous ? Oiseaux charmants, au souvenir volage, Tous sont épars, chacun dans son enclos.
Nous n'avons plus le même ombrage, Plus les mêmes échos.
Quand on songe que c'est Béranger qui se plaint ainsi, si délicatement, si tendrement, lui qui n'a besoin de personne, lui qui s'est toujours voué au bonheur d'autrui, on comprend que sa maxime sur l'amour et l'amitié n'est pas une maxime de théâtre, bonne à débiter, mais qui ne se pratique pas.
« Quelle douce chose que des amis ! » écrit Béranger dans Ma Biographie. Et n'est-ce pas un conseil exquis que celui qu'il donne de ne vous laisser point séparer de vos amis d'enfance qui n'ont pu parvenir comme vous, et à qui sans doute vous devez une partie de votre première sève? » Il ajoute : « Déjà homme d'expérience, je me suis cramponné à tous mes vieux amis. »
Pour eux s'ouvrait toujours avec joie la porte de sa retraite.
J'ai bâti ma ruche à l'écart.
Là, si peu que le miel abonde,
Je puis craindre encor les fourmis;
Mais là, moins je me donne au monde,
Plus j'appartiens à mes amis.
L'amour n'a pu être pour Béranger, môme en théorie, qu'une amitié charmante échangée entre les deux sexes. L'amour estaulre chose encore; mais il ne l'avilissait "jjas sans doute en disant:
D'une amante faire une amie.
Mes amis, ce n'est pas vieillir.
UE JŒRANGEIi. 51
Ni en écrivant à la fin de sa vie : « J'ai toujours regardé la l'emnie, non comme une épouse ou comme une maîtresse, ce qui n'est trop souvent qu'en faire une esclave ou un tyran, et je n'ai jamais vu en elle qu'une amie que Dieu nous a donnée. »
Certes, c'est une noble chose que la passion, et il nous vient de Dieu, cet amour lyrique.
Amour, fléau du monde, exécrable folie !
Elle descend du ciel, cette étincelle d'une électricité superbe qui frappe au sein les plus vaillants, les plus sages, les plus cruels, comme elle a charmé ou désespéré les Sapho et les la Vallière ; elle est admirable encore, en ses jeux enfantins, la respectueuse religion de la faiblesse et de la beauté dont les chevaliers du moyen âge, au prix de leur sang, défendaient partout l'honneur. C'est l'amour qui a jeté dans le monde les plus beaux cris poétiques ; c'est l'amour qui a révélé à l'àme ce qu'il y a de plus délicieux dans la joie, ce qu'il y a de plus fier dans le courage, dans l'espérance de plus ardent, de plus gracieux dans le souvenir; mais peut-être est-il utile qu'une voix s'élève, et, non plus au nom de l'esprit d'humiliation et de pénitence, mais au nom de ces devoirs si nombreux que les siècles en marchant nous imposent, parle aux voluptueux des caresses menaçantes de la Sirène. Déranger l'a peinte, dans un merveilleux paysage, à l'heure où tout s'endort.
Le vent, le travail, la gaieté,
à l'heure oii seulement, dans le silence et dans les dernières lumières du soir,
Du sein de l'onde un mot surnage, Mot que la nuit fera redire au jour : Amour ! amour !
La su'ène (c'est l'amour même) appelle les jeunes gens qui ont leur vie courageuse à vivre :
La vie, cni'anl, la douce vie N'est parmi nous, qui savons l'attiser, Qu'un long baiser.
Le malheureux l'écoute, hésite et disparaît pour jamais sous les flots. C'est en vertu d'un système à la fois philosophique et politique que Béranger, pour combattre les amours énervantes, a loué l'amour rapide et, plus tard, l'aïuour-amitié.
Quand nous voulons nous l'aire chacun notre élégie du Lac, nous sommes perdus pour longtemps et courons risque d'être perdus pour toujours : au contraire, l'amour, tel que l'entend Béranger, laisse l'homme à la patrie, à la raison, à l'avenir, il sait bien qu'il y a un temps pour la rêverie nonchalante, et que nous n'avons pas été créés pour prononcer toujours ou pratiquer des sentences; mais la vie est courte, le temps nous presse;
Chaque baiser qu'on se donne Peut èU'e un dernier baiser.
Au galop ! Si nous tenons à vivre en honmies, ne nous attardons pas aux enivrements de la passion,
Notre vie ainsi lancée Ira cent fois dans un jour De l'amour à la pensée, De la pensée à l'amour.
Point de faiblesse, pas de servilité (et c'est ici le correctif qui ne manque pas de fierté) :
Jamais la tendre volupté N'approche d'une àme flétrie, Doux enfant de la liberté, Le plaisir veut une patrie !
Ainsi parle au jeune Grec, qui n'avait plus de patrie, VOmhre d' Anacréon.
Sans doute, c'est mettre de la raison en toute chose, et jusqu'en ce qu'il y a de plus ennemi de la raison. Béranger n'est pas loin, en réalité, de croire lâche un cœur qui ne veut s'emplir que d'amour, et il considère comme des cris de folie, en un siècle chargé de fatigues et de peines, ces voluptueuses cl dédaigneuses déclamations que tant de poètes, et, à leur imitation, tant d'hommes lancent à la face des champs, des bois, des prés, des eaux, comme
si la nature éternelle n'était qu'un théâtre dressé pour leurs plaisirs d'une heure. Lisez la parabole de la Pàvière :
Qui parle ainsi? c'est l'âme folle D'un poète qui dans ce 'ieu Oublie aux pieds de son idole Ceia qui travailleni devant niou.
Béranger ne nous corrigera pas tous : il y en aura toujours quelques-uns parmi nous pour aimer la solitude, pour mener leurs amours au plus profond des bois, pour supprimer en rêve ce qui environne cette retraite, pour prier Dieu d'éteindre autour d'elle toutes les lumières et d'assoupir tous les bruits. Mais qu'ils se relèvent, qu'ils se .réveillent de celte langueur, qu'ils songent à leur tâche : voilà ce qu'il demande.
Si la passion, l'ancienne passion chevaleresque, si l'amour romanesque et dramatique était une part nécessaire de la vie, si chacun devait aimer à la façon des héros de nos livres, Béranger aurait tort de nier le grand caractère de ces crises ; mais combien y a-t-il d'hommes capables d'une belle passion ? même enivrante, même énervante, combien y en a-t-il qui connaissent la folie de l'amour? La plupart n'en veulent qu'au plaisir : c'est ce plaisir que Béranger veut rapide.
Les Lisettes de Béranger resteront dans l'histoire de l'amour littéraire comme déplus pures figures que les Marguerite Gauthier et leurs rivales du demi-monde. Et le genre d'amours qu'il a chantés vaudra toujours le genre de mariages, honnêtes, dit-on, que notre société s'est habituée à regarder comme si naturels : un vieillard épousant une jeune fdle qui veut être riche ou célèbre (la pauvre femme !), des jeunes gens même s'unissant sans s'être jamais vus, parce que leurs parents savent que les fortunes se conviennent. Ce n'est pas la peine d'insister : cependant il y a peutêtre, parmi ceux qui blâmeraient Béranger, un grand nombre de ces époux ou de ces pères de famille si peu délicats en matière d'hyménée.
Béranger, le spiritualiste, a dit, dans sa chanson du Corps et de VAme, que l'âme ne doit pas absolument mépriser son premier vêtement, la guenille deChrysale :
Guenille, si l'on veut, ma guenille m'est chère.
Le corps, dans rcttc chanson, dit son fait, et très-vertement, à l'àmc vieillie et repentante : c'est un avis à ceux qui, vers leurs derniersjours, sont moins francs, moins raisonnables qucBéranger.
Enfin nous surprend la vieillesse, Tous deux las, tous deux abattus.
De mon déclin naît ta sageise ; L'impuissance abonde en vertus.
Là-haut ne t'en fais pas un titre ; Cette sagesse a ressemblé Aux fleurs d'hier que sur la vitre Faitéclore un soleil gelé.
Ne calomniez donc pas, par dépit, la gaieté, l'enjouement, l'amour du plaisir qui anime la jeunesse. Les jeunes gens vieilliront aussi.
Déranger composait ses chansons les plus légères, les plus lestes (et quelques-unes sont des œuvres d'art irréprochables), à une époque où, après avoir fait bon marché de ses premiers rêves littéraires, il se résignait à n'avoir pas de renommée. Il y a un moment dans la vie où l'homme se sent de la force et devine son rôle. Avant la journée d'Arcole, le général Bonaparte ne se croyait pas supérieur aux autres généraux de la République : de même, avant 1815, et l'explosion de douleur, de patriotisme, d'espérance aussi qui se fit dans son cœur, Bérangerne savait pas qu'il devait être autre chose qu'un faiseur de chansons épicuriennes. A mesure que sa pensée s'est élevée, il a abandonné ce qu'il y avait dans ses premières œu\Tes de trop vivement décoché contre le funeste esprit de mortification ; mais il a toujours maintenu cette vérité souriante, que
Le plaisir fait croire au bonheur.
C'est l'écho du grand vers de Voltaire :
Mortels, à vos plaisirs reconnaissez un Dieu,
et l'écho de la belle apostrophe du vieux poète romain Lucrèce à Vénus, « Ahua parens rerum'^. » Sachons admirer la même mo-
* Amour, réparateur du ninndo !
(Prière d'il» épicurien.)
raie supérieure et ces mêmes grandes vues d'ensemble, quelques nuances qu'elles revêtent, dans une ode, dans une épître ou dans une chanson. Les philosophes donnent à la pensée un extérieur austère et veulent que toutes les lois aient de la majesté ; mais Déranger, sans les contredire, les raille à bon droit.
Tout l'amas de leurs œuvres vaines, Dont quelques fous vantent l'attrait, Calmera toujours moins de peines Qu'une chanson de cabaret.
A diverses reprises. Déranger a expliqué ses chansons les plus anciennes, qui sont les plus libres, et a tenu, non certes à les désavouer, mais à dire quelle fut la part des circonstances et de l'époque dans ces premiers essais de son talent.
Sa note XIU des Notes inédites dit : « Toutes les chansons du temps de l'Empire ont une uniformité insupportable, à l'exception de celles de Désaugiers et d'un ou deux autres de ses collègues. La chanson graveleuse devait renaître alors : elle appartient aux temps de despotisme. »
Plus tard, il vit le parti qu'il y avait à tirer de la chanson et comprit que la gaieté même devait avoir son utilité ; mais alors il n'y avait pas d'idéal, si ce n'est pour les chants de guerre.
Dans Ma Biographie, Déranger est revenu sur ses explications. Ce qu'il dit est bon à répéter.
« n est une observation que je dois faire : les chansons mises à l'index ont été faites sous l'Empire. Or il est remarquable que c'est habituellement à des époques de despotisme qu'on voit naître de pareilles productions. L'esprit a un tel besoin de liberté, que, lorsqu'il en est privé, il franchit les barrières les moins bien défendues, au risque de pousser trop loin cet élan d'indépendance. » Mais, ces remarques faites, et une fois allégué que notre ancienne littérature était bien plus hardie ; qu'il avait cru pouvoir l'imiter; qu'en tout cas nul ne lui aurait cherché querelle s'il n'eût, en élevant le ton de la chanson, attiré l'attention sur elle. Déranger ne se repent pas outre mesure. Il est trop bien entré dans son esprit, il fait trop bien partie de sa conscience, que «le plaisir révèle des cieux intelligents ! »
Si, en 1815, il fait chanter à Roger Bontemps
Je me fie, Mon père, à ta bonté; De ma philosopliie Pardonne la gaieté; (jue ma saison dernière Soit encore un printemps!
En 1843, il écrit à M. Antier :
Cher ami, loin que je me gronde D'avoir tant chanté le plaisir, Quand je finirai pour ce monde.
Je n'y laisserai qu'un désir :
C'est qu'à la saison printanière D'heureux enfants, au teint vermeit Viennent, où dormira ma bière, Sur les flexirs danser au soleil.
Et il tombe,
De son art même fatigué,
Et Ton grave en or sur sa tombe :
Des mortels ci-gît le plus gai.
Cette gaieté, ne l'aimons-nous plus? « elle n'offense pas la • tristesse; » elle se hâte pourtant de consoler, de ranimer quelques âmes.
Car sur ce monde il faut pleurer Sitôt qu'on n'ose plus en rire.
Quand arrive le jour des Morts, ce n'est pas d'une voix impie, c'est avec un accent mêlé encore d'enjouement et de mélancolie qu'il pense à nos pères,
Ils ont ri de leurs misères; Des nôtres rions aussi,
et qu'il pense à notre postérité,
Puissé-jc, à ma dernière heure, Voir nos fils plus gais que nous !
Chose singulière, quoique connue déjà par tant d'exemples sem-
blables ! BcraiT'er, « le plus gai des mortels, » a commencé par être profondément mélancolique, et ce n'est que par une violence de sa raison, vers trente ans, qu'il a chassé de son sein la tristesse.
Il est bon de rappeler ces vers et les maximes qui font à la lois leur force et leur grâce à l'endroit où commencent les lettres que Béranger à écrites à ses amis dans sa jeunesse •
Que de soupers ! que d'amourettes !
Que do vrais amis à vingt ans !
C'est là le temps des chansonnettes' Oh ! le bon temps ! oh ! le bon temps!
A MONSIEUR QUENESCODRT
Samedi 1808».
Je crains, mon cher Quenescourt, que vous ne m'attendiez ce soir, la fièvre m'a pris hier sur les quatre heures et me dure encore. Je suis aussi abattu que si j'étais malade depuis quinze jours. J'espère cependant retourner demain à Péronne et coucher chez moi\ mais aujourd'hui la chose est impossible. Adieu, mon ami, tout à vous.
Béra>ger.
Monsieur Quenescourt, rue Saint-Jean, Péronne^.
A cette place doit être insérée l'une des lettres de Lucien Bonaparte que Béranger avait conservée. Celle-ci prouve que, dans
* Lettre écrite en Picardie, soit sur la route de Paris à Péronne, soit dans le voisinage de Péronne, chez un parent.
* Ces mots font allusion sans doute à quelque lettre où M. Quenescourt aura écrit : « Vous êtes chez vous quand vous êtes auprès de moi. »
Cette lettre et toutes celles qui sont adressées à M. Quenescourt ont été communiquées par M. Gautier de Nanterre.
son exil volontaire, le frère de l'Empereur n'ouMiait pas le jeune poëte encore inconnu.
Rome, 21 mars 1808.
J'ai reçu, mon cher Déranger, votre lettre du 26 février. Je vois avec beaucoup de peine votre état de souffrance et vos embarras domestiques ; mais j'espère que vos pressantes sollicitations vous obtiendront enfin l'emploi qui vous serait nécessaire, et que sûrement personne ne mérite mieux que vous.
Recevez l'assurance de mes sentiments. Votre affectionné,
Lucien Bonaparte.
Ci-joint un billet sur M. Campi.
il/, de Béranger, rue duPort-Mahon, h" 12.