A MONSIEUR JACQUES LAFFITTE
Ce 28 novembre.
Mon cher ami', n'allez pas vous aviser de croire que je
* M. Perrotin n'était pas encore l'écliteur de Bérangor. Il n'a traité avec lui qu'au mois de juillet 1850, la vuille de la Révolution ; mais il publiait, depuis 1826, une collection de gravures sur acier pour accompagner le texte des chansons. On n'était pas alors habitué en France à graver la vignette sur acier, et Béranger encouragea M. Perrotin dans sa tentative. C'est vers le moment de la mort de Manuel qu'ils se virent fréquemment.
2 II est inutile dédire ce qu'a été M. Laffitte. Les politiques l'ont jugé sévèrement, parce qu'il n'avait pas l'étoffe d'un homme d'État ; mais qui est-ce qui a rendu de plus grands services à la cause de la Révolution pendant tout le temps du règne de Louis XVIU et de Charles X ? qui est-ce qui a été plus généreux et plus affable, plus digne de la populiirité? Et, dans les journées de Juillet, qui est-ce qui s'est plus avancé? Le nom de JI. Laffitte devrait toujours être prononcé avec respect. Né à Bayonne le 24 octobre 1767, il est mort à Paris le 26 mai 1844. On sait que c'est un enfant du peuple qui n'a dû qu'à lui-nièmc toute sa fiirtune. Casimir Périer a su mieux gouverner après iNoO; mais, si M. LaCfitte n'eût été là, avec Béranger, la Révolution de 1850 n'eût probablement pas réussi.
5 Béranger avait gardé le brouillon de cette loltre avec celle note : Copie
ne suis pas reconnaissant de ce que vous avez fait hier. Je vous assure bien que j'en suis touché et que je n'ai pas eu besoin de réfléchir pour cela ; mais j'ai dû penser à tout ce que vous m'avez dit, et je ne puis vous dissimuler que cette démarche me tourmente. Je suis persuadé qu'elle vous a coûté à vous-même; mais, sans examiner ce point, qui, en définitive, ne peut qu'ajouter au prix que je mets à cette nouvelle preuve de votre amitié, voyons quel avantage je puis retirer de l'arrangement en question.
Non, non; je dois à mon caractère, au public, à mon avocat lui-même, de protester contre cette manière de procéder. Quant à n'être condamné qu'au minimum, à quoi bon? Est-ce bien important pour moi? Au contraire ; et plus forte sera la peine, plus les auteurs de ma condamnation paraîtront d'abord odieux. Si donc je n'ai que six mois de prison, je vous préviens que je prendrai toutes les précautions imaginables pour éviter la maladie et l'allégeance de la maison de santé. Une détention plus longue me rendrait sans doute moins superbe. Et voyez donc ce que je gagnerais à tous vos arrangements ! La honte d'avoir abandonné une défense dont les principes peuvent être utiles, le mécontentement de moi-même et peut-être un échec à cette popularité qu'on veut en vain me contester, et qui est un besoin de mon talent.
Il n'y a pas à s'en dédire, mon ami, je suis populaire, ma popularité est grande, au moins. Savez-vous que dans les cafés, dans les marchés, partout, on s'occupe de mon procès plus que de la Prusse, des Russes et des Turcs? Une poissarde disait, devant la servante d'un de mes amis : « Ce
(Tune lettre adressée à M. Laffilte, lorsquen 1828, après la saisie démon volume, il vit, sans me consulte.r, M. Portalis, garde des sceaux, pour tenter d'interrompre les poursuites ou de leur donner une tournure favorable. Cette lettre fait un éiïal honneur à M. Laffilte et à B:'Tann;er.
pauvre b de Déranger, ils vont le condamner encore!
C'est égal : qu'il chante toujours. » Un commissionnaire répondait : « 11 n'y a que lui et M. Laffittc. Lui, il se f... d'eux, et M. Laffitte nous fait seul travailler et donne aux pauvres. » Le plaisir de vous raconter cette anecdote trèscertaine m'éloigne de mon sujet : j'y reviens.
Vous me connaissez assez pour savoir que le désir du scandale et du bruit n'est pas ce qui me pousse; mais il s'agit de proclamer un principe utile, il s'agit de le défendre avec courage ; il y va de mon devoir et de l'honneur de mon caractère. En vain votre amitié m'a démontré ce que je savais très-bien, c'est-à-dire que je faisais la guerre à mes dépens, et que, plus les coups seraient vifs que l'on allait porter en mon nom, plus je serais exposé à mille petites vengeances. Je vous réponds : C'est le devoir! Quant à ma santé, que vous invoquez, vous faites trop bon marché de ma santé; rassurez-vous, j'ai la vie dure!
Quant à l'argent, la captivité l'aura bien vite épuisé — Je sais qu'en prison tout est cher; mais enfin, si ma bourse est vide, je saurai comment la remplir : vous êtes là. Je ferai alors ce que vos offres cent fois réitérées ne m'ont pas fait faire encore. Je vous demanderai de l'argent quand le mien sera écoulé, et ce ne sera pas même sous forme d'emprunt, si votre amitié l'exige. Vous voyez que je pense à tout.
Encore une fois, voyez que, dans le projet que vous me soumettiez hier, si l'autorité paraît reculer devant une plaidoirie, l'accusé recule aussi devant le pouvoir que sa défense pourrait offenser. Supposez un moment que vous seul vous soyez le public, et demandez-vous si, témoin d'un jeu pareil, vous n'en chercheriez pas les ressorts cachés et si cette découverte n'ôterait pas quelque chose à l'estime, à l'intérêt
5o2 CORRESPONDANCE
que vous porteriez à l'accusé? Croyez-moi, mon cher Laffitte, il est des instants où l'homme le plus modeste a besoin de s'exagérer sa propre valeur, et je crois être dans un de ces instants-là. Prenons donc tout au pire : on me met en prison pour plusieurs années; alors il m'est bien permis de croire que la France en poussera un cri d'indignation. Allons plus loin : je meurs dans les fers. Ne m'est-il pas permis de croire aussi que, pendant tout un demi-siècle, et tout au moins, ma mort restera comme un sanglant reproche à la mémoire de certaines gens? Et savez-vous que ce serait la plus terrible accusation que l'on puisse faire à la mémoire de Charles X? J'ai trop sacrifié les biens du présent à je ne sais quel vain amour de gloire et de vertu pour que vous ne pardonniez pas à ma folie cette façon de considérer les choses.
Examinez donc mes raisons, pesez-les bien, et particulièrement la pureté de mes intentions et la netteté de ma position actuelle; dites-moi si, en effet, vos vues ne sont pas plutôt celles d'une amitié qui s'épouvante que les conseils (l'une sagesse tranquille et froide.