‹ Correspondance de BérangerChapitre 45 sur 73 · CLXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXVIII

A MONSIEUR BERVILLE

J'ai été de chez maître Berville chez maître Barthe, de chez maître Barthe chez maître Berville, et je me suis promené à la porte pendant une demi-heure. Désespérant du rendez-vous donné, je pars en attendant une nouvelle invitation de ces messieurs, si je suis absolument nécessaire. Mille amitiés aux deux avocats. A mercredi en tout cas'.

* l.oltrc communiqui'c par M. Bcrvillo.

A MADAME GAUCIIOIS-LEMAIRE

Je VOUS envoie des Globe tant et plus. Si vous pouvez disposer de Courier, vous me ferez plaisir; mais songez que je ne puis vous le rendre tout de suite. Si donc vous croyez en avoir besoin bientôt, ne me le prêtez pas encore.

J'ai lu aussi mon renvoi; mais je ne sais point quelle est la nature de l'accusation. Si en effet le premier chef est écarté, ne vous en réjouissez pas trop pour moi, je le dis depuis plusieurs jours : on peut me juger pour l'Autel et me condamner pour le Trône. Depuis un mois de prison jusqu'à deux ans, il y a de la latitude; mais nous finirons par savoir ce qu'il en est.

La lettre suivante, adressée à Béranger par Dupont (de l'Eure), ajoute quelque chose à la peinture de ce moment de l'histoire de la Restauration où les gens de prudence abandonnaient le poëte et se déclaraient si heureux de vivre sous le ministère Martignac. Elle ne nous fait, du reste, que regretter plus vivement de n'avoir pu enrichir ce recueil de quelques-unes des lettres qu'a écrites Béranger à son vieil ami. M. Dupont (de l'Eure) est encore l'un des hommes dont se gaussent volontiers les fins politiques. Ils oublient que la droiture du caractère et l'élévation de l'àme devraient être considérées elles-mêmes comme des vertus politiques. C'est parce que ceux qui les entourent manquent de ces vertus que les Dupont (de l'Eure) passent pour des paysans du Danube. Mettons encore qu'ils ne sont pas faits pour diriger : leur rôle est du moins de surveiller et dV^vertir ; et cette tâche est utile à l'Etat et aux citoyens'.

> Né au Neubourg (Eure), le 27 février 1767, Jacques-Charles Dupont (de l'Eure) est mort en 1855. Il clail avocat au parlement du roi en 1780; il fut

DUPONT DE l'eURE A BÉRANGErx

Rougepériers, 3 décembre au soir 1828.

Mon cher Déranger, j'ai reçu avant-hier votre lettre du 29 novembre; je l'ai lue tout de suite à ma femme, qui a pour vous autant d'amitié que moi et qui, tout en admirant la fermeté de vos principes et la constance avec laquelle vous suivez la ligne que vous vous êtes tracée, ne m'en demande pas moins chaque jour avec toute l'inquiétude de l'amitié ce que j'espère ou ce que je crains du résultat de votre procès. Je lui réponds : Si j'étais à la place de notre ami, je me conduirais comme il le fait; mais le résultat du procès, je n'ose trop le pressentir, tant je suis convaincu, je ne dirai pas seulement de la faiblesse, mais de la lâcheté du ministère, qui le sacrifiera peut-être à la congrégation et à la cour, si sa politique du moment le lui commande. Les tribunaux auront-ils le courage de s'élever au-dessus de cette misérable politique? je le désire plus que je ne l'espère, tant aussi je trouve peu de garanties dans la plupart des magistrats devant lesquels il va être traduit.

Vous avez bien fait de tenir bon pour être défendu par notre ami Barthe. Il y a en lui une belle âme et un beau talent. Personne n'est plus digne que lui de défendre votre cause, qui véritablement est celle du patriotisme et de l'honneur français.

Ce que vous me dites de Laffitte me fait grand plaisir et ne me surprend pas. Il s'honore en se prononçant hautement pour vous, et le sang nie bout dans les veines en songeant que tous vos amis ne suivent pas son exemple.

Pour moi, mon cher Béranger, je suis tout prêt à me montrer à vos côtés lorsque vous paraîtrez à l'audience. Disposez, non pas de mon cœur, qui est à vous depuis longtemps, mais de ma personne et de ma bourse. Parlez-moi avec votre franchise accoulu-

mcmbrc du Conseil des Cinq-Cents en 179S, du Corps législatif en 1815, de la Chambre des députés en 1814, de la Chambre des représentants de 1815. A partir de 1817 jusqu'en 1848, il resta conslammenl député aux diverses législatures. En 1848, il entra à l'Assemblée constituante. Le département de l'Eure, après cinquante et un ans dévotes consécutifs, lui retira son mandat en 1849. Ce n'est pas l'honneur de Dupont (de l'Eure) qui a pu en souffrir.

méc, voulez-vous accepter quelques mille francs? je vous les porterai; et croyez bien qu'ils vous sont offerts par ma femme autant que par moi.

Que me parlez-vous, mon ami, de places à la Cour de cassalion pour moi ? Le ministère est-il de force à m'y appeler ? et, ce qui me touche beaucoup plus, devrais-je, moi, entrer dans sa politique fallacieuse, me prêter à servir de contre-poids à votre condamnation, et diminuer ma popularité pour en donner un peu pour quelques jours à des hommes qui n'en méritent pas du tout? Mon cœur se soulève contre une pareille supposition. Je sens vivement tout le prix pour le pays d'une bonne administration de la justice et la nécessité pour tout bon Français d'y concourir autant qu'il est en lui; mais, mon digne ami, n'y a-t-il pas en vous comme en moi quelque chose qui vous crie de ne rien avoir de commun, même de loin, avec des hommes aussi corrompus que le sont ceux qui nous gouvernent ? et ne fait- on pas quelque chose de peu honorable, conséquemment une sorte de mauvaise action, en acceptant une place d'honneur semblable? Voilà ce que me dit mon instinct, qui m'a rarement trompé, et ce que le vôtre, qui est si sûr, doit vous dire aussi. Au surplus, nous n'en sommes pas là, et j'ai encore le temps, quoi qu'ait pu vous dire Etienne, de planter mes choux, avant qu'on m'appelle à la Cour de cassation. Mais si, par impossible, cela arrivait, je réprimerais mon premier mouvement, qui me porterait à refuser, etje ne prendrais un parti définitif qu'après avoir consulté quelques amis en tête desquels mon cœur a pris l'habitude de vous placer.

Adieu. Portez-vous bien avant tout. Écrivez-moi quelques lignes. Aimez les compagnons de Rougepériers et croyez à toute leur amitié. Ils vous embrassent de cœ.ur. Dupont.

Demain j'irai à Évreux, et de là à Louviers. On m'y parlera beaucoup de vous, car on vous y aime comme partout.

Legendre vient de perdre un oncle très-riche, qui laisse à sa femme et à lui de vingt-cinq à trente mille livres de rente : il est d'ailleurs enchanté de vous, d'après la lettre qu'il m'a écrite à son retour à Paris.

556 CUKKESPUNUANCE

A MONSIEUR JOSEPH BERNARD

AUTEUR DU BON SENS d'u.V UOMME DE RIEN.

Ce G décembre 1828.

Monsieur, je n'ai encore lu que la moitié de votre livre. Les embarras qu'on me suscite ne m'ont pas laissé plus do temps. Il est à croire que je ne finirai celte lecture qu'en prison, à Sainte-Pélagie ou à la Force. Mais, après l'avoir terminée, je la recommencerai, je vous le proteste bien. Cai' c'est un livre fait exprès pour moi, un livre plein d'idées, charmant d'abandon et de la plus piquante originalité. Oh ! monsieur, que n'est-il lu de tout le monde! tout le monde y trouverait à profiter. Votre philosophie railleuse est toute mienne; aussi je crains de me laisser aller à vous en faire un trop grand éloge : il me semblerait que je manque de modestie. Ce n'est peut-être là qu'un excès de vanité. Pardonnezmoi-le, je vous prie. Je ne vous reproche, jusqu'à présent, que de trop bien parler des juges. Intérêt personnel à part, je vous avoue que c'est une classe de gens que je déteste presque généralement. En revanche, vous parlez de la prison comme un homme qui la connaît ou qui doit la connaître un jour. Ce mot vous semblera peut-être de mauvais augure. Mais, en vérité, monsieur, vous êtes bien hardi d'avancer certaines propositions. Si j'en avais dit autant, je croirais que ce n'est pas assez pour moi du maximum des peines prononcées par la loi. Et puis, la loi, vous l'arrangez trop cavalièrement; et puis Mais je m'aperçois que je profite à l'école, et que je me lance à faire un réquisitoire : ce que c'est que d'avoir de bons moniteurs! Au reste, un petit procès ne vous ferait pas grand mal, et vous avez, près de vousS tout ce qu'il faut pour vous défendre

» M. Bernard (de Rennes).

DE BÉRANGEH. 357

admirablemcnl, comme tout le monde sait. C'est pcut-èlrc ce qui vous a inspiré tant d'audace. Ensuite, le livre y gagnerait, ou, pour mieux dire, les Français y gagneraient d'apprendre tous à l'apprécier ce qu'il vaut, tandis que nos journaux n'auront peut-être pas l'esprit de raccommoder un ouvrage si excellent. Les journaux! avez-vous fait un article sur leur compte? ils le méritent bien ; ils sont comme les juges : ils pourraient être si utiles, et ils nuisent tant !

Mais je me laisse trop aller à vous parler du bon sens, et je perds le temps d'en lire encore quelques pages.

Croyez, monsieur, à tout le plaisir que j'aurai de faire la connaissance de l'auteur; j'ai déjà deux raisons de l'aimer, son frère et son livre, et il me semble, d'ailleurs, que je le connais déjà.

Agréez, monsieur, mes témoignages de reconnaissance pour l'intérêt que vous voulez bien me montrer, et croyez, je vous prie, à mes sentiments d'estime et de dévouement. Malgré votre haine des formules, je suis votre très-humble serviteur.

C'est le 5 décembre que Béranger reçut assignation pour comparaître, non plus en cour d'assises, mais devant le tribunal de police correctionnelle. Et c'est le 10 qu'il fut jugé.

Nous avons retrouvé l'assignation, et nous en reproduisons le texte, tel quel, parce qu'il contient l'analyse del'acte d'accusation, et aussi parce que Béranger l'a orné d'un impromptu narquois.

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