‹ Correspondance de BérangerChapitre 46 sur 73 · POLICE CORRECTIONNELLE · texte numérisé non relu

POLICE CORRECTIONNELLE

Assignation à prévenu^ . Sixième chambre.

« L'an mil huit cent vingt-huit, le 5 décembre, à la requête de

* «N'9047. — Vise pour valoir timbre de trente-cinq centimes. Débet.

« Paris, ce 29 juillet 1828. Guillebert. » I. 22

M. le procureur du roi près le tribunal de première instance du département de la Seine, séant à Paris, chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, qui fait élection de domicile en son parquet, au Palais de Justice, à Paris, j'ai, Claude Ilutine!, huissieraudiencier audit tribunal, patenté, demeurant à Paris, rue des Bourdonnais, quartier Saint-llonoré, soussigné, donné assignation au sieur de Béranger, Pierre-Jean, homme de lettres, demeurant à Paris, rue des Martyrs, 25, audit domicile, parlant à la femme portière de la maison,

« Et par copies séparées, aux sieurs Baudoin aîné, Fain, Lécluse, Truchy, Bréauté,

«A comparaître en personne, le mercredi, deux décembre, présent mois, NEUF HEURES PiiÉcisES DU MATIN, à l'audicncc du tribunal de première instance du département de la Seine, sixième chambre, jugeant en police correctionnelle, séant à Paris, au Palais de Justice,

« Pour répondre et procéder sur et aux fins du procès-verbal, dressé contre lui*, duquel il résulte qu'il est prévenu :

« 1" D'outrages à la religion de l'État; 2° d'outrages à la morale publique et religieuse, savoir, de Béranger, en vendant à Baudoin, pour le faire imprimer et le livrer au public, un manuscrit (recueil de chansons) dont il est l'auteur, et qui a été en el'let publié en un volume d'inqiression in-18, ayant pour titre : Chansons inédites de P. J. de Béranger^ Paris, Baudoin frères, éditeurs, rue de Yaugirard, n° 17, 1828; imprimerie de Fain; lequel volume contient la chanson intitulée VAnge gardien (page lU), dont les huitième et neuvième couplets présentent plus particulièrement le caractère des délits précités ; le huitième couplet commençant par ces mots : « Vieillard aifranchi, » et finissant par ceux-ci : « Portez-vous bien ; » et le neuvième commençant par ces mots : « De l'enfer, » et finissant par ceux-ci : « Portezvous bien ; » — et en corrigeant les épreuves de l'impression et en distribuant des exemplaires dudit recueil imprimé.

« Baudoin, etc.; Fain, etc.; Truchy, Lécluse et Bréauté, etc.; 5" des délits d'offense envers la personne du roi ; 4" d'attacpies

* « Pour les renseignements, s'adresser grande salle du l'alaisde Justice, bureau des huissiers, au pied de l'csculicr de la police correctionnelle. »

contre la dignité royale ; 5" d'excitation à la haine et ;iu mépris du gouvernement du roi : savoir, de Béranger, en vendant, etc.. un volume contenant une chanson intitulée le Sacre de Charles le Simple (page 45), commençant par ces mots : « Français que Reims a réunis, » et finissant par ceux-ci (page 48): « Gardez bien votre liberté; » et une autre chanson intitulée les Infiniment petits (page 77), commençant par ces mots : « J'ai foi dans les sorciers, » et finissant par ceux-ci (page 79) : « Les Barbons régnent toujours, » en corrigeant les épreuves, etc., etc.

« Délits prévus par les articles 1,8 et 9 de la loi du 17 mai 1819, 1, 2 et 4 de la loi du 25 mars 1822. Et en outre répondre aux conclusions qui seront prises contre lui par M. le procureur du roi, d'après l'instruction, à l'audience, et j'ai au susnommé, en parlant comme ci-dessus, laissé cette copie. IIutinel. »

Sur le papier même, à la suite de la signature, Béranger a écrit d'un vif coup de plume :

Il faut le mettre en prison.

Quoi ! ce coquin depoëte

Met en chansons la raison ;

C'est un Socrate en goguette :

Il se rit de nos ealotins ; Il fait la morale aux ultramontains ;

Tous ses refrains qu'on répète, Nous les défendons, et l'on se taira : — Vous avez beau faire, on les chantera !

Le 10 décembre, jour du procès, l'affluence fut bien plus considérable encore que lors des procès de 1821 et de 1822. L'opinion publique s'était prononcée ; l'applaudissement des rues réveillait l'indifférence des salons. !\BI.Laffitte, son gendre, Sébastiani, Bérard et Andrieux, accompagnaient l'accusé.

Le réquisitoire de l'avocat du roi, Champanhet, est assez faible. On n'en peut citer guère que deux passages : le premier, qui est éternel dans la bouche de tous les avocats du roi; le second, qui n'est pas dénué de sens.

« Chaciue jour du règne de notre monarque est marqué par des bienfaits, témoignage immortel de son amour pour son peuple ;

la paix règne au dedans comme au dehors, les arts sont encouragés, l'industrie protégée, les libertés publiques agrandies lleurissent à l'abri du trône légitime dont elles émanent, se prêtant un mutuel appui ; une solide gloire, une gloire sans tache est acquise ta nos armes portées en de lointains climats pour un but aussi noble que désintéressé; et c'est quand il existe un si généreux accord entre le peuple et son roi, que vous vouez au mépris son gouvernement par une insultante assimilation avec cette nation imaginaire de nains, dont un auteur anglais (Swift) nous trace la burlesque et satirique peinture.

« La France est heureuse, elle est grande, elle est forte, et vous lui prophétisez une dégénération rapide suivie d'une ruine honteuse! »

« Comment l'auteur du Roi d'Yvetot, de cette satire aimable et piquante de l'arbitraire et de l'esprit de guerre et de conquêtes, peut-il sans cesse rappeler et préconiser dans ses vers un régime que sa muse frondait, alors qu'il existait?

« 11 est vrai qu'alors aussi ces allusions étaient fines et légères ; elles étaient enveloppées d'un voile assez épais pour que l'œil du vulgaire ne pût le pénétrer, et ses traits à peine acérés effleuraient et ne déchiraient pas.

« Quelle différence aujourd'hui ! Ah! si dans les temps que le sieur de Béranger présente sans cesse à notre admiration et à nos regrets (dans ce recueil comme dans les autres), sa plume audacieuse eût laissé échapper des vers pareils à ceux qui vous sont déférés ; si les pompes d'un autre sacre, si celui qu'elle.' entouraient eussent été les sujets de ses mépris, les objets de sa dérision, est-ce la justice qui eût été appelée à apprécier et punir l'offense? Non, l'arbitraire eût ouvert les portes d'une prison d'État, et l'auteur, l'éditeur, l'imprimeur, les débitants du téméraire écrit eussent vu les portes se refermer sur eux, pour un temps assurément plus long que la détention légale qui peut leur être infligée aujourd'hui pour une telle faute. »

Voici la péroraison du discours de M. Barthe :

« Messieurs, vous n'oublierez pas qu'en jugeant le poëme vous jugez aussi l'homme; que vous jugez Déranger; et c'est surtout sous ce raj)port que ma cause est belle.

« Je le demande, quel est le Français qui voudraitbriserle moule de l'auteur du Dieu des bonnes gens; qui voudrait anéantir ses écrits ou les condamner à l'oubli? J'aurais tort, il est vrai, d'exprimer devant vous ce que j'éprouve moi-même d'estime et d'affection pour un caractère qui m'est si bien connu. Désintéressé, sans ambition, son génie n'a pas même rêvé l'Académie; il n'a jamais spéculé ni sur son talent, si sur l'intérêt qu'il inspirait ; et quoique son cœur ne craigne pas le fardeau de la reconnaissance, il a pu refuser les offres de l'opulence, alors même qu'elles étaient dictées par la plus tendre amitié. Sachant dérober aux Muses le temps que beaucoup d'infortunes ont réclamé, et qu'elles n'ont pas réclamé en vain, il a pu faire dire à son àme :

Utile au pauvre, au riche sachant plaire.

Pour nourrir l'un, chez l'autre je quêtais :

J'ai fait du bien, puisque j'en ai fait faire.

Ah ! mon âme, je m'en doutais.

Il est vrai que sa muse, fîère et indépendante, dans ses inspirations patriotiques, a traité souvent le pouvoir sans indulgence. Messieurs, je ne pense pas que le génie ait été jeté au hasard sur la terre, et sans avoir une destination. Déranger a aussi la sienne; il vous l'a dit : «Je suis chansonnier.» Fronder les abus, les vices, les ridicules; faire chérir la tolérance, la véritable charité, la liberté, la patrie, voilà sa mission. S'il a signalé ce qui lui a paru dangereux, toutes les infortunes l'ont trouvé fidèle ; c'est pour lui surtout que le malheur a été sacré.

«On l'a accusé de bonapartisme. Messieurs, lorsque le colosse était encore debout, et avant que le Sénat eût parlé. Déranger avait, dans son Roi d'Yvetot, critiqué cette terrible et longue guerre qui aurait pu engloutir la France avec le chef de ses soldats. Déranger n'est certes pas un partisan des tyrannies de l'Empire. Mais quand il a vu le lionrenversé, insulté par ceux-là mêmes qui rampaient à ses pieds, les vicissitudes de cette grande dcstinéo ont l'inu son àme ; une sorte d'intérêt poétique s'est empnré

de lui, ot il a déposé une fleur sur la tombe de celui qui, pendant sa puissance, n'avait obtenu de lui qu'une critique.

«On a parlé, messieurs, de la grandeur actuelle de la France, de l'accroissement progressif de ses libertés; on vous a parlé de nos armées s'illustrant en ce moment môme sur le territoire du la Grèce pour une cause sacrée. Messieurs, j'ai cru, à cbaquemot du ministère public, entendre l'éloge de Déranger. L'agrandissement progressif de nos libertés ! ah ! j'en appelle à toutes les consciences ! Est-il étranger à ces progrès de la civilisation, à ces agrandissements de nos libertés, le poëte qui a chanté le Dieu des bonnes gens, qui a flétri l'intolérance, et poursuivi de ses vers vengeurs tous lés ennemis de ces libertés et de cette civilisation ?

« Vous avez parlé de la Giècc ! quels vers, plus que ceux de Déranger, ont rendu chère aux nations la cause de la Grèce moderne; les massacres de Psara, la délivrance d'Athènes, l'ombre d'Anacréon évoquée et récitant une poésie digne d'Anacréon luimême? Mais que dis-je? au moment même où il comparaît ici en police correctionnelle, où sa liberté est menacée, une sentinelle, dans les forteresses de la Morée, répète peut-être et son nom et ses vers pour exciter ses compagnons d'armes à la défense d'une si belle cause. (Bravos dans l'auditoire.)

« Mais il est un autre titre qui le recommande à tous les hommes généreux. De tous les sentiments, celui qui honore le plus les nations à leurs propres yeux, aux yeux de l'étranger, c'est le patriotisme, c'est l'amour du pays, la haine de l'invasion étrangère, l'amour des gloires de la patrie. C'est à faire naître, à réchauffer ce noble sentiment que notre poëte excelle. Oui, l'amour de la patrie, l'amour de la France, voilà ce qui, dans ses vers, au milieu des banquets, ou des rêveries de la solitude, a fait battre le cœur de ses concitoyens, voilà ce qui a fait son immense popularité. En quelque lieu qu'il se présente, en France, à l'étranger, il est sûr de trouver des admirateurs, des amis. 0 vous, messieurs, qui devez représenter le pays, ne dites pas au roi qu'un tel homme n'a pour lui que des injures; ne dites pas au poëte que les autres nations nous envient, que la France n'a pour lui qu'une prison. Je compte sur son absolution. »

Un passage du discours de M. Berville pour le libraire donne des détails sur la peine qu'avaient eue les juges à fixer les chefs d'accusation :

« Je prends mes exemples dans la cause. Le ministère puitlic incrimine les Bohémiens, le Pèlerinage de Lisetle, les Souvenirs (lu Peuple ; la chambre d'instruction et la chambre d'accusation jugent ces pièces innocentes ; le ministère public incrimine VAnge gardien, la chambre d'instruction absout ; la chambre d'accusation réforme sa décision : même divergence quant à la qualification des délits. Ainsi le ministère public voit dans le livre six textes coupables et cinq délits qualifiés ; les premiers juges, deux textes et trois délits seulement ; les juges d'appel, trois textes et cinq délits ; ainsi voilà un texte que le premier tribunal avait trouvé innocent, et que les seconds ont jugé coupable ; voilà trois textes que le ministère public avait trouvés coupables, et que les juges ont déclarés innocents; et moi, pauvre libraire, il fallait que je devinasse tout cela ! Je devais être plus éclairé que le ministère public, qui s'est trompé, que les magistrats qui ne sont point d'accord entre eux ! »

Voici enfin le prononcé de l'arrêt :

A cinq heures un quart le tribunal se retire dans la chambre des délibérations. Trois quarts d'heure après il rentre en séance. Le silence le plus profond règne dans l'auditoire. M. le président prononce le jugement dont voici le texte :

« Attendu que, dans la chanson intitulée VAnge gardien, l'auteur, tournant en dérision, dans le huitième couplet, l'un des sacrements de la religion de l'État, a tourné en dérision celte religion elle-même, et s'est ainsi rendu coupable du délit prévu par l'article 1" de la loi du 25 mars 1822 ;

« Que, dans le neuvième coupletde la même chanson, en mettant en doute le dogme des récompenses dans une autre vie, il a commis le délit d'outrage à la morale publique et religieuse prévu par l'article 8 de la loi du 17 mai 1819 ;

« Attendu que, dans la chanson ayant pour titre la Gérontocratie, l'auteur, en représentant dans un avenir peu éloigné la ruine totale de la France comme étant le résultat inévitable du gouvernement qui nous régit, a excité à la haine et au mépris

du gouvernement du roi, délit prévu par l'arlicle i de la loi du 25 mars 1822 ;

« Attendu que la chanson du Sacre de Charles le Simple n est susceptible d'aucune double interprétation ; qu'elle présente évidemment le délit d'offense envers la personne du roi, prévu par l'article 9 de la loi du 17 mai 1819 ;

« Attendu que de Béranger reconnaît être l'auteur desdites chansons et les avoir vendues à Baudoin pour les publier ;

«Que Baudoin reconnaît les avoir fait imprimer, et avoir vendu la presque totalité des exemplaires tirés; qu'il ne peut exciper de sa bonne foi et de son ignorance, parce qu'il achetait des chansons à choisir dans celles que lui présentait de Béranger;...

« Le tribunal condamne de Béranger à neuf mois d'emprisonnement et dix mille francs d'amende — »

Nombre de voix dans l'auditoire : Oh ! oh !

M. le président: « Huissiers, faites faire silence. » (Le silence se rétablit aussitôt.)

M. le président continuant : «Baudoin à six mois d'emprisonnement et cinq cents francs d'amende;...

« Déclare bonnes et valables les saisies du 15 octobre dernier; ordonne la destruction des exemplaires saisis et de ceux qui pouiTaient l'être;

« Condamne de Béranger et Baudoin solidairement aux dépens. »

A MADAME BIOLLAY *

11 décembre.

Madame, malgré tout le désir que j'avais de vous donner des nouvelles de mon procès, d'après la prière que vous aviez eu la bonté de me faire, il m'a été impossible d'en trouver le temps jusqu'à cette heure. Les journaux vous auront appris que j'étais condamné à neuf mois de prison et à i 0,000 francs d'amende. C'est sans doute beaucoup que tout cela; mais enfin il pouvait m'arriver pis, quant à la prison, au moins; et puis j'étais si bien préparé à la colère des juges,

' Plus Imi'iI inridiiiiio Scril)e.

DE BÉUANGER. 345

qiR! j(; crois pouvoir être sûr que, sans l'opinion qui esl en ma faveur, j'aurais été traité plus rudement encore. D'ailleurs, il faut se consoler de louL, et l'intérêt qu'on veut bien me montrer est un grand adoucissement au mal qu'on veut me faire.

Ne vous affligez donc pas trop pour moi, madame, et surtout ne pensez pas que mes occupations actuelles et les tribulations qu'on me suscite m'empêchent de porter le plus vif intérêt à ce qui vous regarde. Je vous prie de le croire et d'en assurer monsieur votre mari.

Recevez, madame, l'assurance de mes sentiments de respect et de dévouement \

GLXXXII

A MONSIEUR BARTIIE

24 décembre 1828.

Mon cher Barthe, voudriez-vousbien, en allant au Palais, voir M. le procureur du roi, et le prévenir que je vais bientôt me rendre en prison. Vous le prierez d'ordonner la levée de mon jugement, nécessaire pour me faire écrouer, et vous entendriez avec lui pour qu'il ordonnât aux huissiers de m'éerouer à la Force, et non à Sainte-Pélagie.

Je pense que ce monsieur voudra bien permettre que je choisisse mon logement; mais je sais qu'il faut qu'il en soit prévenu. Ne l'oubliez donc pas, et le plus tôt possible; car si, comme je l'espère, les ouvriers ont fini, j'entrerai en retraite samedi prochain :'le plus tôt est le mieux.

GLXXXIII

A MONSIEUR LEMAIRE

2 janvier 1829.

Je voulais vous aller faire mes adieux la veille et le jour

* Lettre communiquée par madame Eugène Scril)e.

(le mon déménagement; je ne sais combien d'obstacles imprévus m'ont privé de ce plaisir; et, à moins que vous ne vous écliappiez de cbez Cartier \ nous ne nous verrons qu'au mois de mai, car, de m'échapper, moi, il y a peu d'apparence; vous connaissez la maison : elle est bien gardée jusqu'à présent. Je me trouve aussi bien que possible en prison ; ma chambre est vraiment fort jolie, et j'ai un certain luxe de mobilier qui me rend tout fier. Mes voisins sont très-attentifs ; leurs soins seront chers, sans doute, mais au moins mes amis seront plus tranquilles, et c'est un point essentiel, car l'inquiétude des autres pour ce qui nous regarde finit par devenir un tourment pour nous-mêmes. On a pour moi beaucoup d'égards ici ; toutefois je ne communique encore avec personne : il est vrai que je ne suis point sorti de ma chambre; je ne puis me décider à aller me promener dans les cours de la maison. Depuis assez longtemps j'ai pris les cours et les jardins en horreur ; il faudra bien pourtant triompher de ce dégoût, car je ne crois pas que ma santé puisse s'arranger d'une réclusion absolue. Elle s'en arrange dans ce moment, parce que ma poitrine est encore un peu en mauvais état, et que j'ai des douleurs de dents; aussi je vis de régime, et me soigne mieux que je ne le ferais chez moi.

Sans avoir publié qu'on pouvait me voir dans ma chambre (ce qui s'est fait, au reste, sans que je le demandasse), j'ai déjà reçu bon nombre de visites, et je pense en recevoir davantage incessamment; on me les laisse tant qu'elles veulent rester; mais à quatre heures je renvoie mon monde. Je pense que, pour le garder davantage, il en faudrait demander la permission, et je ne puis me déterminer à rien

* Maison de santéoù M. Caiidiois-Lomnirc aclicvail sou Icmiis de prison, f|ui allnit jusqu'en mai.

demander : l'ennui m'en donnera le courage peut-êlre.

Un conseiller d'Etat, qui m'est venu voir hier, m'a appris que ma souscription ^ irritait beaucoup le ministère. Je m'en doutais. Martignac surtout la blâme; il croyait que j'en appellerais, et que la cour royale eût réformé le jugement, qui paraît avoir déplu h beaucoup de monde, même parmi ceux qui ne pensent pas comme nous. La personne qui m'a dit cela est d'autant plus sûre, que ce n'est point un homme de notre couleur, quoiqu'elle m'aime beaucoup. Votre femme vous aura parlé de la société qu'elle a trouvée chez d'Estange ; Cousin a été admirable pour moi ce jour-là; il était de l'extrême gauche. Il est attaqué de toutes parts. Vatimesnil l'a fait venir pour lui reprocher certaines parties de ses cours, et lui a cité l'opinion de Sainte- Aulaire, qui avait cru devoir lui en parler, à lui ministre, comme de choses dangereuses pour la jeunesse. Yoilà notre philosophe dans un bel embarras. Villemain a été fort bien aussi pour moi, et prétend n^e pas concevoir qu'on me mette en prison dans un temps comme le nôtre. Enfin, j'ai eu à me louer beaucoup de ces messieurs ce jour-là. Villemain m'a demandé de vos nouvelles, et, si je ne me trompe, il a répété la question à votre femme. Ce qui était bien drôle au dîner, c'était de voir Jouy et Dubois côte à côte à table.

Vous venez de voir l'acquittement de Gastel. Nous avons au secret, dans notre escalier, des détenus accusés de fausse monnaie; il y a un fort beau jeune homme qu'on promène une heure par jour : il prend plus l'air que moi ; le pauvre malheureux en doit avoir plus besoin. Adieu. Mille amitiés à votre femme; dites-lui que je l'attends.

A vous de cœur. Béranger.

* L;i souscription pour le payement de ramende de 10,000 francs.

P. S. Constant est engagé au Courrier. Vous avez vu ses premiers articles ; vous devriez tâcher d'écrire pour ce journal, il gogne chaque jour un peu.

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