‹ Correspondance de BérangerChapitre 47 sur 73 · A MONSIEUR LÉON BOITEL · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LÉON BOITEL

La Force, ce G janvier 1829.

Monsieur, c'est au moment où une nouvelle condamnation m'envoie languir neuf mois sous les verrous de la Force que la Société épicurienne de Lyon me fiut l'honneur de m'offrir le titre de son associé. Une pareille marque d'intérêt et d'estime ne peut que m'inspirer une vive reconnaissance, et je me hâte de vous prier d'être l'interprète de mes sentiments de gratitude auprès de tous les membres de cette Société.

Mais, après m'être acquitté de ce premier devoir, me sera-t-il permis de vous dire, monsieur, que j'ai pris avec moi-même l'engagement de n'appartenir de ma vie à aucune association littéraire ou chantante. Ceci vous semblera étrange, sans doute, et il faudra peut-être tout l'intérêt qu'on porte à une victime du pouvoir pour me le faire pardonner. Il serait trop fastidieux de vous rapporter toutes les raisons que j'ai eues de faire un semblable vœu; qu'il vous suffise de savoir que je me suis fait autrefois une espèce de violence pour être du Caveau moderne, et que c'est pour en avoir été que j'ai pris la résolution qui vous paraîtra si singulière. Une nouvelle cause m'y fait persévérer. Je ne puis être utile à aucune société. Par exemple, vous me demandez des chansons pour votre recueil : eh bien, j'en aur;;is en portefeuille, que je ne pourrais vous en donner. Vous

* Imi)rimoiir et lUtûraleiir d<' Lyon (ini oslmort on 1855.

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senlcz, monsieur, que, continuellement en butte à ce que nous appelons la justice, je ne puis faire courir à d'autres le risque de la publication de mes œuvres. A quoi donc serais-je bon à votre Société? A rien; et, en vérité, il y aurait honte à reconnaître aussi mal ce qu'elle veut bien faire pour un malheureux prisonnier.

Ayez la bonté, monsieur, de soumettre les motifs que j'oppose à la bienveillance tout aimable de vos collègues; dites-leur que cette réponse forcée de ma part me fait éprouver un véritable chagrin ; mais ajoutez que, quoique ne profitant pas de l'honneur qu'ils veulent me faire, je ne m'en sens que plus engagé par la reconnaissance à me faire leur associé de cœur et à contribuer, de tout mon pouvoir, au succès de leurs publications. Si ma voix n'est pas de nature à embellir leurs chansons, elle peut au moins aider à les répandre, et ce sera un devoir bien agréable à remplir, si j'en juge par beaucoup de refrains lyonnais que j'ai déjà le plaisir de connaître.

Recevez en particulier, monsieur, et mes remercîments et l'expression de ma considération distinguée'.

A MONSIEUR CAUCHOIS-LEMAIRE

8 janvier 1820,

Votre lettre m'a fait plaisir, mon cher Lemaire, parce que je sais que vous aimez peu à écrire et surtout d'aussi longues lettres, à moins que vous ne les adressiez à de grands personnages, tels que des avocats généraux, des ministres et môme des altesses.

Je vous remercie donc beaucoup d'avoir pris autant sur

* Lettre communiquée par M. Ed. Dentu.

votre paresse; mais il y a pourtant dans celtu lettre des passages qui m'ont affligé. Le découragement paraît vous avoir saisi chez Cartier plus vivement qu'il ne l'a fait à la Force et à Sainte-Pélagie. D'où vous vient donc cette triste disposition à vous rabaisser à vos propres yeux? Si vous en parliez avec humeur, cela ne m'effrayerait pas autant. Mais vous paraissez comme déjà habitué à ce sentiment pénible de vous-même. Si vous mêlez les idées de gêne et de travail, je conçois que, sous le rapport de la fortune, vous vous plaigniez, et je conçois aussi que cela puisse quelquefois vous faire tomber la plume des mains. Je ne vous gronderais pas d'accuser le sort; mais je vous en veux de méconnaître votre destination sous le point de vue littéraire. Si vous aviez végété sans réputation jusqu'à ce jour, je ne me sentirais peutêtre pas le courage de vous conseiller de lutter plus longtemps ; mais votre talent est chose reconnue et bien reconnue de chacun. Presque tout ce que vous avez publié a réussi, autant que vous pouviez l'espérer suivant la nature de l'ouvrage que vous livriez au public, et souvent même le succès a dépassé vos espérances. Songez que vous n'avez fait que des brochures, et, malgré la concurrence, voyez à quelle hauteur vous vous êtes placé. Vous avez eu jusque dans ces derniers temps une preuve du pouvoir qu'exerce encore la réputation que vous vous êtes faite. Certes, lors de votre lettre au duc d'Orléans, si tout le monde eût pu vous abandonner, sauf quelques amis, personne ne vous eût prêté secours, et, en vous abandonnant, on ne se fût pas donné la peine d'y meltre la moindre forme de politesse. C'est donc votre talent qui vous a soutenu sur l'eau dans ce dernier naufrage. Mon sort n'a guère été que le même : il est vrai que j'ai un avantage sur vous et sur bien d'autres; c'est d'être populaire beaucoup plus que ne le peut être un prosa-

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leur dont les brochures ne vont pas dans toutes les mains, tandis que mes chansons vont partout, et en me donnant les basses classes pour appui forcent les classes supérieures à prendre avec moi des mitaines. Privé de cet avantage, unique peut-être, vous n'en avez pas moins recueilli les marques d'estime auxquelles le talent a droit quand une fois il est avoué de tous ceux qui en sont juges.

Savez-vous d'où vient le découragement que vous éprouvez? Je crois le deviner, mon cher ami; vous ne savez que faire de vos idées. Vous vous êtes fait un instrument excellent, car peu de personnes écrivent comme vous, mais vous ne savez pas bien à quoi vous devez consacrer les dons que la nature vous a faits et que le travail le plus laborieux a perfectionnés. Ferez-vous une histoire? ferez-vous un roman? augmenterez-vous le nombre de vos lettres? ou ne ferez-vous que des articles de journaux?

Vous n'êtes pas dominé par les sujets. Ils vous laissent flotter au hasard, et puis le temps que vous passez en préparatifs laisse évaporer les premières impressions; ajoutez à cela certain penchant à la paresse, et vous verrez que c'est peut-être dans ces différentes causes d'embarras et d'incertitude que vous devez chercher celle de la disposition où vous êtes. Enfin, selon moi, ce n'est pas parce que vous êtes découragé que vous ne travaillez pas ; mais c'est parce que vous ne travaillez pas que vous êtes découragé; travaillez donc, travaillez vite; n'importe à quoi. Mais plus de ces longs préparatifs qui refroidissent. N'avez-vous pas de sujet, écrivez qu'on vient de découvrir un nouveau monde et que voilà ce qui s'y passe. Affirmez que la lune a fait une révolution cette nuit et que nous voyons enfin la face qu'elle nous a cachée si longtemps; qu'un volume est tombé de cette planète et que le voici. Enfin, mon cher ami, écrivez, écrivez,

écrivez vite sur le premier sujet venu. Vous avez fait vos provisions depuis longtemps ; vous savez assez : enseignez. Quels diables de gens qui toujours font leurs paquets et jamais ne s'embarquent ! Jetez-vous sur le premier navire venu. Mais non, vous aimez mieux rester sur la plage à voir tout le monde partir ou arriver. Cela est doux sans doute. Mais croyez- vous bien que ce soit là ce à quoi la nature vous a appelé? J'ai souvent dit aux critiques de Delavigne : On n'a pas une flûte aussi parfaite pour ne pas finir par faire de la bonne musique ; attendez. Je vous dis à vous : On n'écrit pas comme vous le faites pour ne pas écrire : il doit sortir de vous quelque excellent ouvrage. Une grande difficulté existe ici-bas pour nous autres enfileurs de mots, c'est d'appliquer convenablement notre talent. A voire âge, il est honteux de n'avoir pas reconnu sa vocation. Je ne vous en crois pas là ; mais, si cela était, en huit jours de méditation vous arriveriez à débrouiller ce secret qu'on n'ignore que quand on ne le cherche pas, ce qui du reste arrive aux neuf dixièmes de nos auteurs.

Voilà un bien long sermon, mon cher confrère en captivité. Ne croyez pas que je l'aie fait aussi long pour dissiper l'ennui de ma prison. J'ai déjà eu tant de visites, que jusqu'à présent je ne suis pas fâché d'être un peu seul le soir et que je trouve encore mes après-dînées fort courtes. Il n'en sera pas toujours ainsi sans doute; mais je ne veux pas que vous croyiez que je me transporte chez vous uniquement pour me distraire. Toutefois pardonnez-moi si je vous ai ennuyé, et croyez-moi tout à vous pour la vie, votre ami.

Déranger =,

Mes amitiés à votre femme.

A MONSIKUK BKUAUD

IG jniivicr IS^λ.

On vient tic l'aire une dcsccnle de justice dans ma celliiie, mon cher Bcrard : il s'agissait de l'affaire du sup})lément à mes chansons. J'avais lu dans le Constitulionnel que le nommé Thery venait d'être arrêté pour la publication de ce cahier. Dans un assez long interrogatoire, j'ai déclaré avoir clé instruit de l'existence de ce recueil par plusieurs de mes amis. J'ai déclaré avoir écrit, il y a peu de jours, au Co)istitationnel à ce sujet, ajoutant ne pas connaître (autremeiit que par ouï-dire) les chansons contenues dans ledit cahier, à l'exception des Adieux à la campayne et de la Muse en fuite, dont je me reconnaissais l'auteur, mais dont j'étais si loin d'avoir autorisé la publication, que quelqu'un, trop zélé, ayant voulu faire imprimer la seconde, je m'y étais opposé. On m'a demandé le nom de ce quelqu'un, et vous sentez que je ne l'ai pas nommé, quoiqu'il n'y eut aucun danger pour le quelqu'un. 11 y a dans ce cahier quatre autres chansons dont on m'a donné lecture. Après quoi visite complète a été faite de mon domicile : on a fouillé jusque dans mes poches. Un autre s'en serait impatienté. J'ai tout ouvert, tout montré, et j'ai vu un peu d'embarras dans M. le juge, qui tâchait d'être le plus poli du monde. Je lui ai fait voir ma nouvelle chanson, où se trouve un couplet sur Marchangy, en lui disant que ceci était une pensée, et ne le regardait pas.

J'ai été interrogé sur VEnlrclien de Pie VI et de Louis XVIII; cela vous semble drôle. J'en ai exprimé ma surprise. On m'a ré})ondu que cette réimpression avait été saisie avec les chansons. Je leur ai dit ((u'ellc contenait

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d'cxcellcnls vers, mais que je n'étais pour rien dans la nouvelle publication de celte satire. Enfin, je vous donne tous les détails sur cette affaire, qui m'a beaucoup ennuyé et qui vraisemblablement va me faire comparaître encore devant les tribunaux. C'est une assez sotte distraction que Mi\f. de la justice vont me pi'ocurer.

Je n'ai pas le temps de vous dire autre chose ; un messager attend ma lettre. J'embrasse madame IJérard. Mille amitiés à Dupont, Manuel et autres.

MADE^IOISELLE DELPHINE GAY A M. EÉRA>'GER.

Paris, 22 janvier I8i'9.

M. deBellislc ne vous a po'ml trompé, monsieur, en vous remettant de ma part ces vers que vous louez avec tant d'indulgence. Est-il donc vrai qu'ils aient eu la puissance de vous distraire un moment des ennuis de la captivité? Si je pouvnis le croire, cette pensée me rendrait bien iièrc et je sens qu'elle deviendrait ma plus douce inspiration.

Mais n'emploierez-vous pas à notre profit ce temps de retraite forcée? La poésie est généreuse : faites qu'on pardonne à vos ennemis en prouvant combien le malheur peut servir au talent, et consolez-nous de vo'.re long exil, en faisant parvenir jusqu'à nous CCS chants à la fois si joyeux et si noblement tristes, dont l'homme lieureux répèle les refrains, que le vieux soldat écoute en pleurant et que le poëte admire avec envie.

Ma mère se joint à moi, monsieur, pour vou;3 prier de recevoir l'assurance de mes sentiments distingués, et de noire vive admiration. Di:lphink Gav,

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