BENJAMIN CONSTANT A BÉRANGER
2i) janvier 1829.
Mon cher Déranger, bien que votre lettre contienne plusieurs choses qui auraient pu m'affliger ou me blesser, il y règne, surtout vers la fin, je ne sais quel fonds d'amitié et d'intérêt qui a produit ce singulier effet qu'elle m'a causé plutôt du plaisir que
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de la puiiie. Vous êtes un des honimcs vers lesquels je fiie suis senti le plus attiré ; plusieurs circonstances ont, à diverses reprises, combattu cet attrait sans le détruire ; elles ne m'ont pas refroidi au fond du cœur, mais gêné et éloigné. J'ai ouvert votre lettre, j'y ai trouvé de l'amitié, et je viens m'cxpliquer avec vous dans le désir sincère que vous me compreniez et que vous m'approuviez.
Je prends votre lettre phrase par phrase : je ne travaille ni ne m'oppose à la fusion. Je suis de votre avis sur ce qui m'est i)ersonnel. Je crois que ceux qui veulent y pousser pensent à eux et non à m'associer à leurs succès, s'ils en ont; et moi-même je n'achèterai pas le plus grand succès par l'abandon du moindre principe. Si vous pensiez que j'ai des vues ambitieuses, vous commettriez une erreur qui m'étonnerait de votre part. J'ai soixante ans; j'ai combattu pour la liberté, non sans quelque gloire ; j'ai rendu des services assez grands; j'ai acquis ce que je désirais, de la réputation. Mon seul vœu, la seule chose à laquelle, à tort ou à raison, mon imagination s'attache, c'est de laisser après moi quelque renommée, et je crois que j'en laisserais moins comme ministre que comme écrivain et député. Je veux ([u'on dise après moi que j'ai contribué à fonder la liberté en France, et on le dira longtemps après que les coteries, celles qui me repousseraient si j'essayais d'en être, aussi bien que celles qui me calomnient près de vous, ce qui me fait beaucoup plus de peine, seront enterrées et oubliées.
Quanta la popularité, je l'aime, je la recherche, j'en jouis jus- ([u'ici avec délice; mais je la dois aussi à la manière dont j"ai toujours dit toute ma pensée. Si je tentais de l'exagérer, je perdrais mon talent, comme si je m'avisais de la démentir. Vous croyez apercevoir dans mes lettres au Courrier des tergiversations; vous êtes dans l'erreur. Mon opinion est précisément comme je l'énonce dans ces lettres. Je crois fermement que la France ne peut d'ici à longtemps être libre qu'en consolidant sur les bases actuelles la dose de liberté qu'elle possède ou doit posséder. Je puis avoir tort; mais j'ai la conviction que nous devons nous en tenir à la monarchie constitutionnelle. Je sais ou je crois savoir que les vieux gouvernements sont plus i'avuraldes à la !i-
berlé que les nouveaux. Si la dynastie se déclare hostile, advienne que pourra. Ma mission n'est pas de sauver ceux qui voudraient se perdre; mon appui ne se donnera jamais au pouvoir absolu, et la légitimité ne l'obtiendra pas. Mais tout désir de renversement sans autres motifs que des souvenirs ou des haines n'entrera jajiiais dans ma pensée. Voilà ma profession de foi vis-à-vis de vous : je puis me tromper, mais je ne cache rien, je lîc voile rien, et, si mes opinions déplaisent, il fauten accuser le fond, non la forme, (jui ne provient nullement des ménagements que vous me supposez, ni d'un désir de succès que je n'éprouve pas.
Ceci me ramène à la fusion. Je répète que je n'y travaille l)oint; que pas un de ceux qui y travaillent ne m'en a parlé ; que, si elle a lieu de manière que la portion hésitante et égoïste se fonde dans la portion libérale, j'en serai charmé; mais que je m'opposerai toujours à ce que cette dernière se laisse affaiblir par l'autre.
On vous a dit qu'on m'avait envoyé au Courrier comme à Strasbourg. M. Laffitte sait que les actionnaires du Courrier m'ont prié d'y concourir. Je n'en ai pas le premier conçu l'idée, j'y ai consenti. Je crois avoir bien fait. Je crois avoir dit des choses utiles, et, dans tous les cas, j'ai pensé ce que j'ai dit.
Voilà une bien longue lettre, mon cher Déranger. J'ai du plaisir à vous parler avec tout abandon. Je voudrais que cette tracasserie que l'on a voulu me faire auprès de vous fût l'époque d'une amitié plus intime et plus confiante. Vous êtes, je le dis encore, l'homme de France pour qui j'ai le plus d'attrait. Vous êtes, quand vous jugez à vous seul, le juge que je choisirais avant tout autre. Je vous offre un plein et entier attachement. Si nous différons sur quelques points, c'est p-arce que notre esprit est différemment frappé. Cela ne fait rien à l'affection. J'as[)ireàvous voir accepter la mienne et je vous assure que je n'ai pas dit un mot, pas eu une })ensée qui doive vous blesser.
Vous voyez que je réponds non-seulement sans rancune, mais avec une affection vraie. Elle ne peut pas plus s'affaiblir ([uc mon goût pour votre esprit et mon affection pour votre talent. J'irai vous voir incessamment avec la Fayette.
Tout à vous pour la vie, IJiiivaMhN Constant.
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CLXXXYII
A MONSIEUR BERNARD
La Force, 1" février 1829.
Moiisioiir, voilà i)liis d'un mois que j'iiabile la Force, cl, pour mon début, j'y ai allrapé une forte fluxion dans la tête qui m'a fait horriblement souffrir. Les drogues et les sinapismes n'y faisant rien, on a imagine de me défendre toute application; de là résulte le retard que j'iiimis à vous assurer que la dernière partie de votre livre m'a fait autant et plus de plaisir que la première. Il a le premier accourci mes longues soirées ici, d'où l'on chasse tous mes amis aussitôt que sonnent quatre heures. A part le bien qu'il m'a fait, je vous assure, monsieur, que c'est un excellent ouvrage. Le savez-vous bien ? Quant à moi, j'ai dû rappeler la Fontaine et Baruch* à tous ceux qui me sont venus voir. J'ai surtout prié Châtelain, qui est à la tète du Courrier y de faire faire un article sur votre Bon sens. Je regrette de ne l'avoir pas encore vu paraître. Si je savais écrire en prose, si je savais faire un article de journal, je vous jure que je me serais chargé de la besogne. Mais je suis si bète qunnd je n'ai plus ma mesure et ma rime, qu'il ne m'est jamais venu en tête d'écrire dans un journal, sauf quelques lettres particulières qui, lorsqu'elles sont imprimées, m'ont toujours paru n'avoir pas le sens commun. Oh! sans cela, monsieur, que je dirais de bonnes choses au public ! Que de fois j'irais en prison ! Dans cette circonstance, j'aurais môme pu vous y faire mettre avec moi, car, en faisant l'éloge du livre et de l'auteur, je n'aurais pas manqué de citer cer-
* Oii sait que la Foiitaiiie, s'élant tout à coup pris d'une belle passion pour le prophiMo IV.rnrh, ne pariait plus que de lui à tous ses amis.
tains passages à qui il ne manque, qu'un peu plus de célébrité pour vous envoyer me tenir compagnie. Il me semble que vous seriez un bien bon compagnon de captivité. Supporleriez-vous bien cela, monsieur le pliilosopbc? Savez vous que, même dans une bonne chambre comme celle que j'occupe, on peut manquer encore de bien des choses? Mais, oui, il me semble que si vous êtes l'homme de votre livre, comme je me plais à le croire, vous seriez bien en prison. Toutes les sottises que vous censurez si gaiement, tons les abus que vous mettez si clairement à jour; enfin, tout ce que vous dépensez d'esprit pour tâcher d'en donner un peu aux autres, vous fournirait encore quelque bon volume comme celui-ci, qui serait encore mieux lu, mieux senti, et nous aiderait de faire notre éducation qui a été si négligée, malgré l'usage immodéré de la lettre moulée. Oh! qu'il nous en manque encore de ces bons livres où l'on attaque bravement toutes les questions, où l'on met à nu toutes les vérités; où princes, lois, culte, guerre et douane, sont montrés sous leur véritable jour, et si bien qu'un enfant de dix ans pourrait crier haro en voyant passer toutes les belles choses qu'on nous donne sous tous ces noms-là. Tel serait l'effet de votre livre, si Dieu et les journalistes permettaient qu'il se répandît partout, comme je le désirerais. Des habiles vous diront que vous imitez un peu trop Rabelais, que je viens de relire pour la centième fois; cela se peut; mais je n'ai pas le courage de vous le reprocher. Des délicats prétendront que vous manquez de l'usage de la capitale, cela se peut encore; mais, pour cela, je vous en félicite. Il faut faire son livre à sa taille; avec ses manières, avec ses idées. Nous n'avons eu que trop d'ouvrages taillés sur un patron commun. Oui était plus de la province que maître Fran(;ois? qui |)lus que Michel Montaigne? Ils viven!
ponrlnnl, cl, vivront longtemps encoro si la comèto * n'arrive pas; mais s'il ne faut pas faire des livres comme nous les faisons, quand nos livres sont faits, il faut aller visiter, importuner MM. les journalistes, leur porter même des articles tout faits, où nous nous donnons des éloges en veux-tu, en voilà ; payer même pour l'insertion des susdits articles tant la ligne; et puis réunir ensuite tous les éloges et les mettre en tête d'une deuxième édition, qui n'est souvent que la première un peu rhabillée. Alors le public crie au grand homme. On oublie ce qu'on a fait pour cela, et l'on crie soi-même avec le public. Si vous ne faites pas tout cela, malgré tout votre mérite, croyez-moi, monsieur, vous aurez bien de la peine à obtenir la place qui vous est due, et vous n'irez jamais en prison, ce qui me fâche beaucoup pour vous, pour qui je me sens un grand faible.
Adieu, monsieur. Recevez de nouveau mes remercîments, et croyez à mon estime sincère comme à mon dévouement.